Munnar, son vert pur et intense

Feuilles de thé

Au revoir plaines gigantesques. Bonjour montagnes froides, humides et majestueuses. Nous voici à Munnar, porte orientale du Kerala. Cette ville, vous la connaissez déjà sans le savoir : c’est notamment ici qu’est cultivé le thé qui finit dans votre tasse.

Après la chaleur sèche et intense de Thanjavur et Madurai, nous prenons la route pour Munnar, porte d’entrée orientale de l’Etat du Kerala, perchée à 1.600 mètres d’altitude. Après une heure de trajet, les premiers reliefs se dessinent. Notre vieux bus entame une laborieuse montée, poussant tant bien que mal son poids de métal sur une pente en lacets. 

La température descend. Les collines se parent de brume. On ne voit bientôt plus le soleil. La végétation se métamorphose. Aux rizières et aux palmiers élégants succèdent des plantations d’hévéas, dont le latex blanc s’écoule lentement des saignées creusées par les paysans. Puis viennent des cacaoyers, des caféiers et de la cardamome, la jungle et des cascades. Enfin, nous apercevons la forme si singulière des arbustes de thé. Munnar n’est plus très loin.

Village sur la route de Munnar

Un bourg dans les plantations

Soixante-dix-mille habitants vivent dans cette cité de montagne, mais celle-ci ne paraît être encore qu’un gros bourg : quelques rues longeant la rivière, un minuscule marché alimentaire, une poignée de cantines familiales où l’on mange sur le pouce, une gare routière, un temple, une mosquée, une église. 

Le reste est fait de guesthouse, de boutiques de thé, d’épices ou de chocolat qui tentent d’aguicher le chaland. Munnar, par ses cultures et son climat atypiques, est une destination prisée des touristes. La saison n’a toutefois pas encore commencée. Nous ne croisons que trois occidentaux et quelques Indiens en goguette.

Si la ville ne brille pas vraiment par son charme, il suffit de lever les yeux sur les massifs qui nous entourent pour trouver l’émerveillement. Les plantations de thé sont partout. Elles captent notre regard par leur vert pur et intense. On a immédiatement envie de les rejoindre, de les parcourir et d’effleurer du doigt ces feuilles amenées à parcourir des milliers de kilomètres pour finir dans votre théière. Rendez-vous est pris le lendemain pour un trek.

Vue sur les plantations

Chaussettes contre sangsues 

Nous avons pour une fois décidé de prendre un guide. On aime se promener en toute liberté. Mais sans carte, sans panneaux indicateurs, dans des sentiers dévorés par la végétation et sur des terrains rendus glissant par l’humidité, il paraît plus sage d’être accompagnés. 

À l’aube, nous enfilons un tee shirt à manches longues et un pull – une première pour nous en Inde. Nous laçons nos chaussures de rando, sans oublier de mettre des chaussettes hautes pour éviter les sangsues. Nous en attraperons tout de même quelques unes. On rejoint notre guide sur un parking désert. Nous voilà gravissant les collines alors que la ville s’éveille à peine. 

Les nuages ne sont pas encore levés. Ils nous enveloppent. Le paysage est littéralement romantique. Vers 8h, nous prenons notre petit-déj à l’abri d’un immense rocher qui forme une grotte. Alvin – c’est ainsi que se prénomme notre guide – nous explique que ses parents et grands-parents ont toujours travaillé dans les plantations de thé. Voulant échapper à cette vie tracée d’avance, il décide de devenir guide. Le bouche à oreille produit son effet, il réussit à en faire son métier.

Sangsues tentant d’atteindre notre jambe

Tout en mordant à pleines dents dans un chapati trempé dans un curry de légumes, nous observons les ramasseurs de feuilles de thé qui gravissent en file les collines. Les habits colorés de ces femmes et de ces hommes, dont juste le buste dépasse des buissons, paraît comme des touches de peinture qui auraient été ajoutées au paysage. Devant ce spectacle majestueux, on oublierait presque à quel point leur travail ancestral est laborieux.

À cache-cache avec les éléphants 

Le ciel se découvre enfin. Excellente nouvelle pour la suite de notre parcours. Mais, loin de se réjouir, notre guide marmonne avec inquiétude. Nous le pressons de nous expliquer. “Les bouses d’éléphants que nous croisons sont fraîches. Un troupeau n’est pas loin”. Cela nous semble une très bonne chose, nous espérons en voir, mais Alvin nous adresse un hochement négatif de la tête. 

“Il n’y a pas d’éléphants domestiqués à Munnar. Ce sont des animaux sauvages, qui peuvent être très agressifs quand il s’agit de protéger leurs petits”. Il nous montre du doigt un plant de thé déraciné : “Ils traversent les plantations, en retournant tout sur leur passage, jusqu’au sommet où poussent les herbes grasses qu’ils adorent”. C’est justement là que nous allons.

Sur les sommets de Munnar

Toute la matinée, nous jouerons à cache-cache avec eux, notre guide essayant de les éviter, nous espérant les photographier, tous trois les sentant près de nous sans jamais les voir. L’arrivée sur la crète de la montagne nous les fera oublier. Le temps s’arrête devant ce panorama vertigineux. Nous nous asseyons de longues minutes pour admirer cette vue à 360° faite de végétation luxuriante et de gigantesques rochers léchés par la brume. 

Les éléphants se rappellent à nous au moment de la descente. C’est leur piste que notre guide nous fait emprunter – tant bien que mal. Pas vraiment un chemin. Juste une ouverture tracée de force dans les broussailles, parfois quasiment à la verticale. Aucun doute que, sans Alvin, nous n’aurions jamais osé nous aventurer là. Quatre heures plus tard, nous sommes fourbus mais heureux.

La fabrique côté coulisses

L’homme nous invite à prolonger la journée ensemble dans une fabrique de thé. On s’inquiète d’abord pour notre budget, que le trek a nettement entamé. “C’est gratuit, je n’ai rien à faire cet après-midi”, ajoute-t-il aussitôt, comme s’il avait deviné nos pensées. Il nous dit avoir ses entrées chez l’un des principaux producteurs, situé non loin de Munnar. Nous acceptons aussitôt.

Fabrique de thé

Et c’est vrai qu’il a ses entrées ! A peine la grille franchie, nous laissons de côté le parcours clef en main que la fabrique propose aux touristes. On échappe au discours propret de la chargée de com’ maison, où une corde délimite arbitrairement les salles où vous pouvez entrer, où il est impossible de discuter avec le personnel et où les photos sont proscrites par crainte d’un bad buzz sur les conditions d’hygiène. A la place, Alvin nous offre une visite privée, où toutes les portes peuvent être poussées.

Cette factory fait vivre des milliers de familles dans la région. Ses ramasseurs doivent cueillir chaque jour au moins 27kg de feuilles pour un salaire de 380 roupies, soit 4,85 euros. “Si leur sac pèse plus, ils ont une rallonge de 10 roupies par kg. S’il pèse moins, ils ne touchent rien du tout”, nous explique-t-on. Un travail difficile, qui se fait souvent sous la pluie et dans la boue. “Mes parents rentrent chaque soir avec une dizaine de sangsues aux jambes. Mais leur grande peur, ce sont les serpents, nombreux quand il pleut”, nous dit le jeune indien qui nous accompagne. 

À cela s’ajoute une dose supplémentaire de précarité. Les employés sont directement logés par la compagnie – des baraquements de tôle près des plantations. Ils doivent les quitter en cas de renvoi et au moment de leur retraite. “Ma mère et mon père ne savent pas encore où ils iront”, poursuit Alvin. Le tourisme fait grimper les prix des terrains, qui deviennent inaccessibles aux petites mains de l’industrie du thé.

Empaquetage du thé

Rien ne se perd, tout se boit

Dans la fabrique, la machinerie, très simple, paraît inchangée depuis son installation à la fin du XIXe siècle. D’abord le séchage, dans de longs bacs baignés d’air chaud et sec, puis un premier tri de qualité. Ensuite la fermentation – on réinjecte brièvement une forte dose d’humidité. Et un nouveau séchage, presque une cuisson, sur des plaques à cent degrés. Enfin, un dernier tri et la mise en sac.

Les feuilles les plus recherchées – le thé blanc – finiront sur les meilleures tables européennes. La moyenne gamme ira dans les rayons de votre supermarché. Tandis que les miettes et les copeaux, ramassés de toute part jusque sur le sol de la fabrique, permettront de préparer le “chai” qu’on trouve à chaque coin de rue ici.

Alors que le jour tombe, nous sommes pétris de fatigue. Nous cédons à la tentation d’un massage ayurvedic. Une heure de douceur et de calme, où se démêlent doucement dans notre esprit toutes les images de cette Inde si contrastée que nous vivons depuis un mois. Nous commençons à sentir qu’il faudra bientôt faire une pause. 

Notre guide, Alvin Raja

Nos coups de cœur 

Respirer. Pas d’étape à Munnar sans randonnée. C’est la plus belle façon de découvrir les plantations. Nous recommandons vivement Alvin, qui parle un anglais parfait et même quelques mots de français – « attention ça glisse« . 
Alvin Raja, Page Facebook, WhatsApp +91 94965 20787

Souffler. Anti-fatigue après une belle rando, anti-courbatures après des jours ballottés sur les routes, anti-barbouille face à un régime alimentaire radicalement différent de celui de l’hexagone : nous avons trouvé à ce massage ayurvedic toutes les qualités. 
Mayura Ayurvedic Centre, Colony road, Pattaline

Manger. Difficile de trouver une bonne table abordable à Munnar. C’est soit trop cheap, soit trop chic. Une seule adresse a retenu notre intérêt, par ses bons plats frais, ses serveurs sympas et sa clientèle locale nombreuse. 
Gurubhavan Inn, Near Teacounty Resort, Colony road, Ikka Nagar

Dormir. La famille qui tient ce petit hôtel a un formidable sens de l’accueil. Thé aux épices à l’arrivée, pichet d’eau potable chaque fois que besoin, chambre économique très confortable, mots gentils et accompagnement en voiture jusqu’à l’arrêt de bus au moment du départ. On a adoré notre hébergement ! 
Landy Queen, Tea County road, Ikka Nagar

6 commentaires sur “Munnar, son vert pur et intense

  1. Toujours aussi interessant !
    Petite question technique. Avez vous déjà reservé vos vols suivants ou pensez vous le faire au fur et à mesure. Ou, a t on besoin d’avoir un billet de sortie quand on arrive en Inde ou en Thailande

    1. Bonjour Hervé. Merci pour votre message! Nous prenons peu l’avion, mais à ce qu’on a vu les prix des vols intérieurs ne varient guère qu’on les achète à l’avance ou à la dernière minute. Pour le bus, tout peut se faire à la dernière minute. Reste le train, pour lequel une réservation plusieurs jours ou semaines avant peut être utile, notamment pour éviter de se retrouver en « waiting list ». Concernant le billet d’avion retour, on ne nous a rien demandé à la douane en arrivant mais nous avons lu plusieurs témoignages de voyageurs disant qu’ils avaient dû le présenter, mieux vaut donc l’avoir sur soi. À bientôt!

    2. Encore un beau récit..pétard les sangsues beurkk.
      Dommage pour la photo des éléphants …
      Question pour chacun de vous 2 :
      Sur ce périple indien qu’ edt ce qui vous a le plus émerveillé ? Et quelle est la chose qui vous a le plus déplu ??.
      A bientôt.
      Des bises.
      Fred.

      1. Bonjour! Il est encore un peu trop tôt pour le dire… Nous sommes encore en Inde pour trois semaines et nous continuons chaque jour à être surpris. Nous devrons attendre la fin de notre tour du pays pour avoir une vision d’ensemble et déterminer ce qui nous a le plus plu et déplu 😊

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