Zipolite sans chemise, sans pantalon

Zipolite

Bulle paradisiaque flanquée entre océan et sierra, Zipolite est encore un village mal dégrossi et en mutation lente. Il n’empêche que c’est dans ce bout du monde que nous avons passé notre première semaine mexicaine hors du temps (et des vêtements).

[Récit de notre séjour à Zipolite du 21 au 28 septembre 2020]

Le bus qui nous redescend de la Sierra Madre del Sur fonce sur les lacets dessinés par la route. Nous laissons derrière nous San José del Pacifico, ses champignons, ses nuages et sa végétation luxuriante pour traverser des vergers, des terrains accidentés et des villages éparpillés on ne sait pourquoi dans ce coin du Mexique ni tout à fait montagneux, ni tout à fait côtier.

Soudain, du haut d’un col, l’océan se dévoile à nous. Bleu sur fond bleu. Il est lointain et son horizon nous semble pourtant proche. Les sirènes du large nous attirent à elles. On plonge. On prend notre souffle quand notre véhicule nous fait sursauter sur un nid de poule et on reste en apnée. Et on arrive dans la bouillonnante et étouffante ville de San Pedro Pochutla.

Comme une porte d’entrée vers le Pacifique, elle dessert les plages de Oaxaca. La plus connue, Puerto Escondido, le « port caché », est depuis longtemps un passage obligé des Mexicains, des Américains (quand ils reviendront) et des Européens un peu perdus dans ce Mexique à mille lieues de Cancún.

Au bout c’est la mer

Pousse au crime

Non loin, on trouve aussi Mazunte ou encore Puerto Angel, Loma Larga… Des noms qui à eux seuls poussent au crime. Le délit de farniente n’est pas encore interdit par la loi. Mais dans la touffeur de San Pedro Pochutla un petit esprit hippie nous envahit. Comme si le passage de ces montagnes s’était transformé en bascule vers un autre lieu, un autre temps.

Un autre lieu car nous sommes désormais dans un climat océanique chaud et sec. Un autre temps car ici on se rend compte que le Covid n’a pas (encore ?) fait de ravages. Le masque tombe. Les pantalons raccourcissent. Les t-shirts prennent le pas sur les chemises retroussées. On ne vend pas de planches de surf mais à 15 km du rivage on sent déjà les embruns des vacances.

Largués au milieu de la rue, on mange un morceau dans l’unique restaurant proposant encore des galettes de maïs. Et on décide de notre destination. Là, sur ce coin de table en Formica. Depuis Oaxaca, le nom de Zipolite rôde dans notre tête. Bien souvent il revenait dans les conversations. Une plage, nous disait-on. Mais surtout un état d’esprit. Une liberté absolue, cachée, jalousement gardée. Un bon plan que l’on refile un peu sous le manteau aux gens qui semblent avoir le temps ou qui cherchent à se le donner.

La playa del Amor

De la mort à l’Amor

Zipolite. Ça ne sonne pas vraiment espagnol. C’est plutôt encourageant. Serons-nous les premiers Européens à fouler son sable ? Zipolite, « la plage des morts » en zapotèque. Quelle intrigante promesse. On regarde sur la carte. On tombe sur la playa del Amor. L’Amour aurait-il triomphé de la Mort ? Zipolite accueille depuis la fin des années 60 des chevelus flower power de toutes les langues et de toutes les couleurs. Le Summer of Love éternel. La piste à suivre.

Un pick-up couvert nous attend au coin d’une rue. « Devant le magasin d’électroménager ! », nous avait précisé la patronne du petit resto. Nous sommes dubitatifs. On lance au hasard nos pouces pour essayer d’alpaguer un bus plus « officiel ». Mais aucun ne va à Zipolite. Arrive alors un véhicule un peu désarticulé. On saute à l’arrière. Nos paquetage de 12 kilos chacun bien fixés entre nos cuisses.

Le pick-up se remplit de gars aux fringues légères souvent estampillées du symbole de la paix comme s’ils rentraient directement d’une dernière manif contre la guerre au Vietnam. Une famille prend aussi place à nos côtés sur des bancs en bois posés sans être attachés. « Zipolite ? », demande-t-on à tout hasard au conducteur. « Oui », nous répond-il dans un grand sourire. Et nous partons.

Notre jardin

Enfin l’Océan !

Une piste d’asphalte lisse comme une piste de décollage. Un sillon percé à travers une forêt d’arbres à palmes. Une jungle traversée par cette route qui devait mener les futurs touristes vers une destination magique. Mais aujourd’hui, elle ne draine pas grand monde. L’autoroute se poursuit sur notre droite vers Puerto Escondido. Nous bifurquons et prenons une route beaucoup moins entretenue, plus étroite et plus sinueuse. Celle qui n’indique pas encore Zipolite mais qui nous prépare au meilleur.

Nous entrons dans le bourg sans nous en rendre compte. Quelques maisons éparses. Quelques tiendas. Le pick-up nous dépose au milieu de nulle part. Et notre hébergement est encore à 3 km. Nous nous engageons sur le bas côté et devons grimper une bonne côte pour arriver jusqu’à notre hôtel ; une grande maison en bois dominant la baie. Un vieux monsieur nous accueille. Trois chambres à l’étage. La nôtre est au milieu. Pour trois jours, ça fera l’affaire.

Dans une dépendance, une mini-piscine et une salle de gym. La mer est au fond. Ici, nous sommes entourés d’arbres. Le vert tranche avec le bleu. Des oiseaux et des écureuils jouent à cache-cache avec de petits singes. Des serpents, des araignées et même des scorpions (nous en verrons) complètent le tableau. Quel piège ! On se sent déjà chez nous.

Naturel

Fort Boyard aux toilettes

Dans ce paradis, même les soucis qui auraient pu très vite énerver Pierre passent au second plan. Ainsi la pression de l’eau sous la douche permet à peine de rincer le savon et d’évacuer le sable. La cuvette des WC se remplit tellement lentement qu’il est plus rapide de l’inonder manuellement en tendant le pommeau de la douche. On a l’impression de vivre une épreuve de Fort Boyard à chaque passage dans la salle de bain.

Mais tout cela n’est rien. Surtout quand on arrive sur la plage. C’est mardi soir. Quelques Mexicains se promènent. Des cadavres de bouteilles de bière s’accumulent déjà sur le sable sous les tables des bars. Les cuivres des trompettes des mariachis alternent avec les rythmes électros. On vit ici en maillot de bain ou sans rien du tout. Zipolite a gardé son esprit flower power et elle abrite l’une des seules plages naturistes du Mexique.

Mais contrairement à notre vision européenne des choses, même si une plage est réservée, la fameuse playa del Amor, il n’est pas interdit pour autant de se balader à poil sur l’autre langue de sable. C’est ainsi que nous découvrons notre première plage mixte ! Des familles peuvent croiser des hommes ou des femmes totalement nus. Tout cela sans tomber dans le glauque ou le graveleux. C’est le naturisme dans ce qu’il est de plus essentiel : la nature au naturel.

Puesta del sol

Les après-midi au Demetria

Nous, on a choisi la version basique : slip de bain. On vivra même littéralement en slip pendant tout notre séjour à Zipolite qui, vous l’aurez compris, durera plus longtemps que prévu… Mais au risque de décevoir certains d’entre vous, on n’aura pas testé le naturisme ici. On était même un peu fier d’étrenner pour la première fois nos maillots de bain au Mexique. Des slips de bain « résistant à l’eau » comme l’a judicieusement précisé Decathlon sur l’un d’eux 😉

Nous prenons nos marques au Demetria, un bar de plage sans autre effet qu’un comptoir en bois, des transats, quelques chaises, un parasol que les clients s’échangent à tour de rôle et trois chambres à l’étage. Nous y passerons toutes nos matinées (à partir de 14h) avec une carafe de jus qui nous permettra d’apprendre les noms des fruits en « mexicain » (qui sont parfois différents du castillan) : pepino, guanabana, naranja, pláta, papaya, limón, piña, durazno, manzana, sandía, uva, fresa… À votre tour d’apprendre l’espagnol latino-américain !

On parfait notre bronzage sur cette plage quasi-déserte une bonne partie de la journée. On poursuit la lecture de nos bouquins respectifs : « Lolita » de Nabokov et « Diego et Frida » de Le Clézio, de circonstance. Le midi (vers 16h), on se déniche toujours une gargotte qui fait des plats à emporter ou bien on s’installe sur une terrasse du « centre-bourg ».

Street art

Une routine au paradis

Le poisson est royalement servi dans cet ancien port de pêcheurs. Les prix sont ceux d’un resto routier de la France profonde dans les années 60. Les rues sont rarement pavées. Le sable omniprésent. Tout comme la décontraction des habitants ou des visiteurs de passage. Certains aventuriers sont même devenus des résidants malgré eux : Zipolite est un piège où trois jours peuvent durer toute une vie.

Chaque matin, nous aussi, on prend l’habitude de renouveler notre bail d’une nuit supplémentaire. Après le desayuno, on se regarde et on comprend sans se dire un mot qu’il est grand temps de ne pas partir. On paie au jour le jour notre chambre. On part faire notre sport quotidien (héritage du confinement parisien). Un plouf dans la piscine vers midi. Et on reprend le chemin de la plage. Le soir, c’est musique, toujours, sur notre terrasse collective. Les chambres de part et d’autre de la nôtre resteront elles aussi occupées par les mêmes vacanciers. On fera rapidement connaissance.

À notre droite, deux mecs et une copine. Fans de techno, ils dénichent toujours une fête semi-clandestine dans l’une des criques aux alentours de Zipolite. À notre gauche, un Brésilien de São Paulo en télé-travail (c’est l’hiver chez lui). Après avoir bu sa canette de bière, il regardera son film sur Netflix. En rentrant un après-midi chez nous, on croisera trois mecs demandant une chambre. On ne sait pas comment, mais on remarque toujours un Français même quand il parle parfaitement espagnol.

Sal et Federico

Louis, Federico, Gibran et Felix

C’était encore le cas : Louis habite à Puerto Escondido avec son mari, Federico. Ils adorent Zipolite et viennent souvent passer le week-end. L’occasion cette fois de faire découvrir leur petit paradis à l’un de leurs amis. Ils s’installent dans la dépendance en face de notre logement. Louis vient de Normandie, comme Matthieu. Lui aussi s’est fait happer dans le piège de la côte de Oaxaca. Parti un peu à l’aventure il y a 2 ans, il n’est jamais revenu en France et s’est même marié sur place. La pandémie a décalé un peu plus son retour dans ses vertes prairies. Il est heureux de pouvoir enfin reparler français avec nous.

Autant vous dire que la bouteille de mezcal drôlement négociée quelques jours plus tôt aura du succès à Zipolite. L’apéro est rapide car un verre et on a déjà des étoiles dans les pupilles. La petite épicerie en bas de la côte apprendra à nous connaître.

On rencontrera aussi Gibran qui attend désespérément des nouvelles d’un photographe américain lui ayant promis un shooting en Californie. Et de Felix, réceptionniste dans un hôtel de luxe de Zipolite mais qui déteste la chaleur, les petites bêtes et la mer…

Puerto Angel

On a poussé des barques à l’eau !

On partira aussi à la découverte des alentours. D’abord Puerto Angel, charmant petit village de pêcheurs avec son église, ses baraques servant de restaurants sur la plage et surtout ses grosses barques en bois. Comme il y a peu de passage en ce moment, des pêcheurs nous alpaguent pour qu’on les aide à pousser leur embarcation vers le large. Jamais on n’aurait pu imaginer le poids d’un tel bateau et la difficulté de le sortir du sable. Comment ce truc peut-il flotter et comment peut-on le diriger à la seule force des rames ?

Très fiers de nous quand on voit les pêcheurs s’élancer à travers les vagues, nous lançant de grands « gracias », les bras gonflés à bloc, on poursuit notre balade quand d’autres marins nous demandent à leur tour de les aider à pousser leur barque colorée. Connaissant la difficulté mais contents de rendre service, on s’exécute une seconde fois. Et puis, comme si le mot s’était déjà répandu à travers le petit port, une fois la manoeuvre exécutée, d’autres pêcheurs nous hèlent à leur tour.

Cette fois, nous déclinons : on ne sent déjà plus nos bras, nos jambes flagellent et nos chaussures sont déjà pleines de la moitié du sable de la plage ! Un poisson (on l’a bien gagné après avoir aidé autant de pêcheurs) et on rentre. Le soir, dîner sur la plage : un resto qui n’a l’air de rien en journée transforme le front de mer en terrasse géante : distanciation sanitaire assurée. Des bougies éclairent nos visages et la lune nos assiettes. Seul le bruit des vagues et d’une musique lointaine nous rappelle où nous sommes : presque seuls au monde.

Le genre d’engin que l’on a dû pousser

Bienvenue à Cometa !

Ainsi les trois jours initiaux se transforment rapidement en une semaine. Nous partons avec Louis, Federico, leur pote et leur petite chienne Sal du côté de Mazunte, à 5 km de Zipolite. Ils connaissent bien le coin. La petite route côtière grimpe sur quelques falaises avant d’arriver au village. Plus urbanisé que Zipolite, il est constitué principalement d’une rue le long de laquelle s’étalent des maisons et des commerces aux façades en bois colorées. On sent un état d’esprit un peu plus mercantile qu’à Zipolite, sans être non plus une station balnéaire tapageuse. C’est juste un chouia plus « chic » ou en tout cas moins « simple » que chez nous.

Une glace à la vanille plus loin, on se gare devant le petit cimetière du village. On grimpe alors une falaise plus haute et plus rouge depuis laquelle on domine une côte escarpée. Nous quittons une petite forêt pour redescendre vers une crique que l’on aperçoit au dernier moment : une plage de sable doré se dévoile rien que pour nous. « Bienvenue à la plage de Cometa ! », nous lance Federico qui retire aussitôt son maillot et se lance dans les vagues.

Il faut dire qu’ici on ne craint aucun vis-à-vis. Aucune maison, aucune paillote n’est posée sur cette plage accessible uniquement après bien 30 minutes de marche. On se jette à l’eau à notre tour. Sal aboie et nous suit dans les remous du Pacifique. Comme un vrai chien de plage, elle n’hésite pas à sauter la tête la première, à se prendre des rouleaux et à ressortir toute heureuse pour s’ébrouer.

La plage de Cometa à Mazunte

Échoués en 1969

L’après-midi se prolonge. Dix jours que nous sommes ici. Une décade hors du temps où le Covid semble avoir oublié de s’aventurer. Des instants de rencontres et de soleil, des moments de rires et de partage. On en a perdu les notions géographiques. Mais il va falloir poursuivre au risque de se laisser dépasser et de finir, peut-être, comme ces Occidentaux échoués ici depuis 1969. On aime ce coin du Mexique qui n’a pas bougé. En voyant les quelques baraques qui se construisent le long de la plage, on se dit que l’on est aussi en quelque sorte des pionniers.

On en oublie ce soir-là où on nous a fait payer un cocktail le double du prix normal (probablement pour compenser le fait que le 2e était gratuit). On n’oubliera pas le patron et les serveurs du Demetria, la petite dame de l’épicerie d’en bas, le vieux monsieur de notre hôtel qui n’a plus besoin depuis longtemps de nous demander ce que l’on veut au petit-déjeuner. Nous reverrons Louis et Federico en Normandie quand ils pourront enfin revenir en France. Nous restons toujours en contact avec Felix qui n’en finit plus de vouloir rentrer chez lui à Mexico mais qui semble comme éternellement rattaché à Zipolite. Et on espère un jour retrouver la bouille de Gibran sur la couverture d’un magazine américain. 

Zipolite sans chemise, sans pantalon (mais toujours en slip). Zipolite, la liberté saine. La liberté entre parenthèses. Dix jours qui ressembleront à une playlist Sunny Mix de Spotify. Dix jours où l’on aura usé peu de fringues (c’est déjà ça de gagné dans un tour du monde). On se reverra probablement un jour.

Vestige

Toutes nos étapes au Mexique

7 commentaires sur “Zipolite sans chemise, sans pantalon

  1. C’est vraiment, mais alors pas gentil du tout !
    J’ai le bruit des vagues, le goût du sel, le vent dans le chapeau (j’ai plus assez de cheveux pour m’en protéger), la liberté, la simplicité de ces moments passés entre Zizipolite et Mazunte.

    J’ai l’impression que ça fait un siècle que nous devions vider nos maillots du sable accumulé dans les puissantes vagues, mais c’était juste il y a quelques mois.
    Merci de nous avoir ramené là-bas, nous aussi étions resté coincés dans une bulle intemporelle à Mazunte. Et il a fallu revenir et porter un masque 🙁
    Au plaisir de lire la suite

    Christophe & André

    1. Merciiii 😁… Nous venons de passer 3 mois au Mexique, nous avons bougé, beaucoup, puis nous sommes posés près de Puerto Escondido, et vous lire me renvoie à ces moments magiques.. Je suis une vieille voyageuse en retraite et malgré nos petits moyens, nous sommes addict au voyage, .. Amoureuse, de l’Inde et de l’Asie, je n’oublierai jamais que le Mexique fut un des rares pays à nous accueillir en ces temps tristes de repli et de peur… Et quel accueil… Et quel beau pays, varié, attachant.. Du coup, nous revenons après l’été et nous allons commencer à attaquer Amérique Centrale… Puis du sud.. Je me suis abonnée, j’aime votre façon d’écrire et je vous en remercie… Have a good trip 😊😁

  2. Belle plume et des descriptions évocatrices. J’ai hâte de lire ce que vous allez écrire sur le Brésil après avoir vu vos belles photos. Bien cordialement.

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