Le Laos, le pays des bombes

Prothèses à la COPE de Vientiane

On l’ignore trop souvent, mais la guerre du Vietnam s’est aussi exportée au Laos. Le petit pays est même devenu en 9 ans le territoire le plus bombardé de l’Histoire. Une page sombre qui porte un nom : la guerre secrète. Quarante-sept ans après la fin du conflit, des millions de bombes non explosées font encore des victimes au Laos. Deux centres d’information ont ouvert à Vientiane et Louang Prabang : nous les avons visités.

Un bombardement toutes les 8 minutes, 7 jours sur 7, pendant 9 ans. Même si le Laos était reconnu officiellement comme un État neutre, cela ne l’a pas protégé pour autant du déluge de feu déclenché par l’armée américaine. Entre 1964 et 1973, près de 2,5 millions de bombes ont été larguées sur le Laos. Vous ne trouverez aucun film racontant cet épisode. À l’époque, les États-Unis eux-mêmes refusaient de commenter. Les informations commençaient pourtant à parler de territoires laotiens entièrement rasés par l’aviation.

Alors, pourquoi les USA, embourbés dans la guerre du Vietnam, s’en sont pris aux Laotiens ? Il s’agit en fait d’un contre-feu. Oui, une opération de diversion organisée par la CIA. L’agence américaine, jusque-là cantonnée à l’espionnage, a obtenu du ministère de la Défense des prérogatives élargies.

La nouvelle mission de la CIA

Ainsi, lorsque la Central Intelligence Agency alerte le Pentagone sur une possible collusion entre les forces communistes du Nord-Vietnam et le Pathet lao, le parti marxiste-léniniste qui mène une guerre civile contre le Gouvernement neutraliste de Vientiane, il est décidé d’ouvrir un nouveau front, au Laos.

Vestiges de la guerre (centre UXO de Louang Prabang)

Dans un premier temps, les Américains ne faisaient qu’aider la minorité Hmong, hostile aux communistes. Quelques centaines d’agents de la CIA sont déployés dans les régions Hmongs, à la frontière du Laos et du Vietnam. Ils réussissent à former (et à armer) de véritables régiments rebelles. Si bien que les Hmongs ont pu pousser leur avantage, contrôlant tout le Sud du Laos.

Officiellement, l’idée était de « libérer » le peuple lao. Officieusement, il s’agissait surtout de contenir l’expansion communiste en Asie du Sud-Est. Secrètement, cette opération n’avait pour but que de déplacer les troupes nord-vietnamiennes sur un autre front.

Tout ça pour ça…

Succès mitigé car même si 70.000 partisans d’Hô Chi Minh sont allés combattre à la frontière laotienne, on connaît tous l’issue du conflit : le départ des Américains, la prise de Saïgon et l’instauration d’un régime communiste sur l’ensemble du Vietnam — régime qui est toujours au pouvoir aujourd’hui.

Obus, armes de guerre et carte des zones laotiennes bombardées entre 1964 et 1973 (centre UXO de Louang Prabang)

Au Laos, les Communistes ont aussi fini par prendre définitivement le contrôle du pays tout entier en 1975 : en quittant le Vietnam, les Américains ont aussi abandonné leurs alliés hmongs. La répression sera terrible… et les chiffres malheureusement impossibles à obtenir. Tout ce que l’on peut estimer, c’est le nombre de Hmongs qui ont payé de leur vie les combats fratricides contre leurs compatriotes communistes : 30.000 morts au front.

La plupart a réussi à fuir le pays pour la Thaïlande et l’Occident. Ceux qui sont restés, réfugiés dans leurs derniers territoires montagnards, ont été harcelés à la fois par le régime laotien et par les autorités vietnamiennes. Après avoir soutenus les Français, les Hmongs ont payé leur ralliement aux Américains.

La guerre secrète fait encore des victimes

Fin de l’Histoire ? Malheureusement non. Nous sommes en 2020 et imaginez qu’un Laotien meurt encore toutes les deux semaines des conséquences de la guerre secrète. Pourquoi ? Lors de leurs bombardements massifs du Laos dans les années 60-70, les Américains ont principalement utilisé des bombes à sous-munitions. À ne pas confondre avec des bombes à fragmentation, ces armes sont beaucoup plus perverses.

Bombe à sous-munitions (centre UXO de Louang Prabang)

Il s’agit en effet d’un obus creux, largué depuis un avion, qui s’ouvre avant d’atteindre le sol, libérant des centaines de sphères explosives de la taille d’une grenade. Ce sont ces petites bombes (ou « bombies » en anglais) qui sont meurtrières. Elles déciment des terrains entiers, tuant sans discrimination hommes en arme et civils. Efficacité relative sur un plan militaire mais aussi fiabilité faible d’un point de vue technique : un tiers de ces bombies n’a pas éclaté sur le coup… devenant un danger mortel pour les générations futures.

Et on parle bien de générations. Entre 20.000 et 70.000 Laotiens sont morts à cause de ces sous-munitions depuis la fin de la guerre. Dans les montagnes, les plaines, les rizières… Partout peuvent se retrouver aujourd’hui encore ces engins de mort. Le silence, le manque d’information, la honte et le temps ont fait leurs œuvres. Pendant de longues années, les Laotiens mourraient ou étaient grièvement blessés au hasard. Il suffisait de ramasser, de jouer ou de piocher au mauvais endroit, au mauvais moment.

Le déminage : le chantier du siècle

Toute cette histoire, on nous l’a racontée au centre UXO (UneXploded Ordnance ou « munitions non explosées ») de Louang Prabang. Une petite pièce — qui a le mérite d’exister — expose de manière pédagogique, sans animosité et sans véhémence, les ravages de la guerre secrète. On découvre des vestiges, des armes, des projectiles, des bombes aussi évidemment. On ne peut qu’être impressionné face à cet obus de près de 2 mètres découvrant entre 300 et 400 bombies alors qu’en contrechamp se dévoilent des photos d’enfants terriblement mutilés.

Prévention et déminage (centre UXO de Louang Prabang)

Le lieu n’est pas glauque pour autant. Il est surtout là pour informer le visiteur. Une sorte de mémorial des victimes. On y comprend notamment le travail de fourmi de ces quelques centaines de volontaires qui parcourent inlassablement la campagne du Laos afin de déminer les bombes encore présentes.

Depuis 1996, on estime que seul 1% des engins non explosés a été neutralisé… Il en reste encore 80 millions d’autres disséminés sur une surface représentant un quart du territoire ! C’est un boulot colossal qui ne prendra fin que dans des dizaines et des dizaines d’années. Le bombardement du Laos est comparable et surpasse même les plus importants raids Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale. Imaginez le nombre de Laotiens qui courent un danger de mort au quotidien.

Le drame des enfants

Faire du feu à même le sol peut faire exploser une munition enterrée en-dessous. De part leur forme, les bombies peuvent être prises pour des petites balles par les enfants qui s’amusent à se les renvoyer et leur explosent entre les mains. Un paysan qui veut piocher ou déloger une souche peut frapper par inadvertance sur un de ces engins et le faire exploser… Autant de situations de la vie de tous les jours qui deviennent des dangers potentiellement mortels.

Bombe à sous-munitions exposée à l’entrée du site du Pha Daeng à Nong Khiaw

C’est pourquoi, le Gouvernement laotien a lancé un vaste programme d’information à destination des enfants mais aussi des parents qui vivent dans des régions reculées. Ces territoires malheureusement touchés plus fortement que les autres par les bombardements des années 60-70.

Il y a là encore un sujet qui mérite d’être énoncé. On l’a dit, l’offensive secrète de la CIA sur le Laos avait surtout un but stratégique. Mais elle devait aussi couper les sources d’approvisionnement du Viet Cong (l’armée communiste du Sud-Vietnam). Une route de ravitaillement en hommes, armes et vivres passait par le Laos, contournant les lignes de fronts vietnamiens, et se prolongeait jusqu’au Cambodge. Cette voie a été rapidement surnommée Piste Hô Chi Minh.

Une stratégie aveugle, inefficace et meurtrière

Des bombardements massifs ont donc été décidés le long de cette route située dans le Sud du Laos, dans des régions encore aujourd’hui très pauvres et reculées. Autant dire que l’effort de prévention est d’autant plus indispensable. Autre site sur-bombardé : le Nord du Laos. La stratégie est là beaucoup plus aléatoire. Il fallait contenir les forces communistes, quitte à ravager des sites archéologiques comme la Plaine des Jarres où des vestiges mystérieux, vieux de deux millénaires, ont été découverts.

Prothèses (COPE de Vientiane)

Selon le rapport des Pentagon Papers (dévoilé au début des années 70 par le New York Times et le Washington Post), cette opération aurait représenté 550 000 raids en 9 ans… Pour rien. Cela pourrait paraître cocasse, si on écarte cyniquement les 270 millions de bombies utilisées successivement par les administrations Kennedy, Johnson et Nixon.

À Vientiane, un autre aspect est évoqué à la COPE (Cooperative Orthotic and Prosthetic Enterprise). Il s’agit là d’un véritable centre hospitalier qui permet aux Laotiens victimes des bombes à sous-munitions d’être soignés, d’obtenir une prothèse et, surtout, de se reconstruire psychologiquement. La perte d’un membre dans un pays rural où l’agriculture représente près de la moitié du PIB est une catastrophe humaine, sociale et économique.

La double-peine des mutilés

Des témoignages très pudiques racontent la descente aux enfers de ces milliers de paysans qui plongent leur famille et leur village dans la misère après avoir perdu une jambe, un bras, une main, un œil. La honte envahit bien trop souvent ces êtres humains devenus inopérants, inutiles pour leur communauté. Autrefois, ils étaient même mis à l’écart, rejetés avec leur femme et leurs enfants. Déclassés.

Gymnase où se retrouvent les jeunes laotiens mutilés (COPE de Vientiane)

Là encore, le travail des autorités et des associations humanitaires joue un rôle considérable pour réhabiliter ces victimes de la double-peine. La COPE permet également de redonner confiance à des enfants et des adolescents dont la vie bascule en une fraction de seconde. Avec le sport et l’art, la parole se libère et ils peuvent exprimer leurs angoisses auprès de professionnels.

Enfin, la tâche la plus visible du centre, c’est la fabrication de prothèses. Grâce aux dons venus de vous, de nous, de partenaires économiques, de quelques Gouvernements et d’ONG, ces centaines de blessés peuvent retrouver un semblant de validité.

Vers une fin des armes à sous-munitions

Le Laos, pays des bombes, milite depuis des dizaines d’années pour faire interdire les sous-munitions. La Norvège, très présente à travers un plan de soutien à l’effort de neutralisation de ces engins, a pris l’initiative de réunir les Nations intéressées en 2007 à Oslo. Quarante-six pays dont la France, l’Allemagne, le Canada, l’Italie, le Royaume-Uni, la Suisse et, évidemment, le Laos, se sont engagés à mettre en place un traité d’interdiction des armes à sous-munitions.

De l’histoire ancienne ?

Ce fut chose faite dès l’année suivante, à Dublin, où 107 pays ont décidé de retirer leurs armes à sous-munitions de leur arsenal. Les États-Unis, la Russie, la Chine, la Corée du Nord, l’Inde, l’Iran, Israël et le Pakistan n’ont pas ratifié ce traité qui demande aussi aux États de porter assistance aux pays victimes de ces explosifs dormants.

La France a terminé de détruire toutes ses armes à sous-munitions en 2016 avec 2 ans d’avance sur le protocole initial. Les États-Unis ont annoncé la même année qu’ils stoppaient leur fabrication.

En savoir plus sur les bombes au Laos

À Louang Prabang. Le Programme des UXO, au Laos Visitor Center, est ouvert du lundi au vendredi de 8h à 12h et de 13h à 16h. Dans une grande salle sont expliqués les tenants et les aboutissants de la guerre secrète mais aussi, et surtout, les conséquences des bombes non-explosées au Laos. On nous explique également les techniques de déminage. Une salle vidéo propose un documentaire instructif nous permettant de mieux appréhender le traumatisme subi par les Laotiens et le travail minutieux pour déminer le pays.
Laos Visitor Center, derrière le monument Chao Anouvong , Louang Prabang

À Vientiane. La COPE Visitor Centre, ouverte tous les jours de 9h à 18h. La grande salle d’exposition est située dans l’enceinte d’un centre hospitalier consacré aux mutilés des armes à sous-munitions. Des témoignages vidéos poignants et des messages de paix participent à nous sensibiliser sur ces questions trop souvent cachées. Vous pourrez aussi suivre des compétitions de basket dans le gymnase où viennent jouer les enfants et les ados en rééducation.
COPE Visitor Center, Boulevard Khou Vieng, Vientiane

2 commentaires sur “Le Laos, le pays des bombes

  1. Récit très bien écrit, j’en apprends un peu plus de cette « guerre secrète ». Est-il possible d’entrer dans le centre hospitalier de Vientiane et de voir comment ils sont rééduqués avec leur prothèse ? Ca m’intéresse beaucoup !

    1. On peut facilement pénétrer dans l’enceinte de l’hôpital et aller à la rencontre des soignants et des patients, mais seule une minorité parle anglais. En écrivant quelques jours avant à la COPE, il est sûrement possible d’organiser une vraie rencontre en ayant un membre de l’équipe pour traducteur.

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