Voyage dans la pieuvre Mumbai (2/2)

Une guitariste indienne, à Girgaon Beach

Mumbai (ex-Bombay), capitale économique de l’Inde, ville dont la taille est indescriptible pour un Français. Excessive, cinématographique, riche, pauvre, victorienne, indienne, bruyante et calme… Elle est la quintessence de la ville mondiale où se presse tout un pays. Quitte à dénaturer son identité.

On vous avait laissés sur un trottoir, submergés par Mumbai. Eh bien le trajet jusqu’à notre auberge de jeunesse s’est révélé être une aubaine. Nous prenons une voie rapide qui contourne le centre, ce qui nous permet de visualiser la physionomie de la ville. Une longue presqu’île qui plonge sa gueule dans la mer d’Arabie. Imaginez une pieuvre énorme : vous aurez une bonne idée de ce qu’est l’organisation de Mumbai.

Dans la pieuvre

Des kilomètres de bandes de bitume, qui se contorsionnent entre des grattes-ciels sans âme et des terrains vagues où s’empilent les bidonvilles. Des tentacules de rampes d’accès sur pilotis, qui rejoignent des routes ou les rails du métro. Et des grues qui grimpent sur plusieurs dizaines de mètres dans les différents cœurs de la cité. Ici, on construit en même temps que l’on démolit. Des piliers attendent leur tablier.

Le carrefour de Zohar Chowk

La ville est un objet vivant que l’on voit bouger, se mouvoir, pendant que l’on avance dans son organisme. Elle nous happe. Elle pulse. On sent le battement de son pouls. On éprouve son regard qui se pose sur nous du haut des fenêtres où du linge pend parfois à plusieurs dizaines de mètres du sol. De la fumée se dégage des baraquements de fortune qui s’étendent le long des routes. On tourne la tête et c’est une usine qui crache ses amas de matière noire.

Le ciel, on ne le voit pas. On sent le soleil tenter parfois une percée. Il est chaud. Il rayonne. Mais ne se voit pas ; englouti, lui aussi, par un épais voile de pollution et d’embruns maritimes. La pieuvre Mumbai avale tout. Même les astres.

Bollywood en vrai

Les seules étoiles qui restent brillantes ici, ce sont les stars de Bollywood. Nous entrons dans le quartier portuaire où nous logerons. Sur les affiches, le Rambo local y côtoie la starlette sur-maquillée. Nous devons aller voir un film ! Le soir-même de notre arrivée, on se précipite dans un cinéma art déco au bout de la ville.

« C’est en Hindi ! », nous avertit le guichetier. Pas de problème. L’idée est de découvrir un film indien dans un cinéma indien. Comme au bon vieux temps (que nous n’avons pas connu), les places sont numérotées.

Façade d’immeuble dans le quartier de Girgaon

L’ambiance est plutôt sage. Et même recueillie lorsqu’entre deux bandes-annonces un message à l’écran nous demande de nous lever : une animation du drapeau indien battu par les vents s’affiche à l’écran, accompagnant une version instrumentale de l’hymne national, repris en cœur par tous les spectateurs. Un Occidental, amusé, filme la scène. Suivent deux messages de prévention en cas d’explosion dans la salle (c’est rassurant). Et le film commence.

C’est une comédie. Le Dany Boon local incarne un acteur désargenté qui trouve par hasard un job dans un centre de téléphone rose. Mis à part quelques jeux de mots assez difficiles à comprendre si l’on ne parle pas la langue de Gandhi, le reste du scénario pourrait faire rire en France les fans de « Bienvenue chez les Ch’tis ». En tout cas, on a tout compris 🙂

McDo écolo : Inde 1 – France 0

Le lendemain, retour à une réalité moins léchée. On décide de faire une longue promenade à pied (quelle idée !) dans les rues de Mumbai. Pour nous donner des forces, on se fait… un petit McDo face à la gare ! C’est notre tradition : un McDo par pays visité. Ça peut paraître ridicule, mais aucune enseigne à l’effigie du clown rouge et jaune n’est la même de part le monde.

Le hall victorien de la Chhatrapati Shivaji Maharaj Station

On teste donc le bien nommé McMaharaja (deux étages de poulet avec beaucoup de salade, une tomate et une sauce légèrement plus épicée qu’en Europe). Mais ce qui est le plus intéressant, c’est de constater que le McDo en Inde est l’apanage de la jeunesse dorée. La terrasse est mixte (signe de modernité) : des garçons et des filles de bonne famille se retrouvent pour manger un burger ou un « brownie & hot fudge ».

Autres signes des temps : les pailles sont ici déjà interdites, on sert l’Ice Tea dans des mugs en verre et les gobelets sont recyclables. L’Inde bat la France dans la bataille du McDo écolo ! Au final, on s’en sort avec une addition à 700 roupies pour deux (9,10 euros). Pas cher pour des Français, mais l’équivalent d’un vrai resto en Inde.

Revigorés, on part affronter la pieuvre. Entre les avenues victoriennes, les marchés musulmans, les quartiers bourgeois et la plage populaire, c’est en fait un véritable condensé de l’Inde qui s’offre à nous

Un vendeur de dattes et son petit frère, au marché de Null Bazar

Une Inde en condensé

Les dhotis blancs et les saris échancrés rouges, jaunes, verts ou bleus des familles hidoues. Le hidjab noir des musulmanes et le kufi blanc des musulmans. Les tissus légers mauves à frange dorée qui cachent le visage des femmes du Rajasthan. Les tshirts, jeans, baskets et piercings des ados qui se tiennent par la main. Les joues crasseuses des gamins des bidonvilles qui nous tendent la main.

Le regard hautain des vieilles femmes. Les charrettes tirées par de vieux messieurs. Les porteurs de ballots qui supportent plusieurs kilos de marchandise sur leur tête (jusqu’à quand ?). Les intouchables qui réparent la rue en famille au passage des grosses voitures des nouveaux riches. Les turbans safrans des sikhs à la carrure de lutteurs. Les jaïns qui balaient devant leur porte (au sens propre) pour éviter de marcher sur un insecte.

Les sâdhus passent à leur rythme, leur regard déjà tourné vers le moksha libérateur. Les gens du Nord, élancés et fins, croisent sans les voir les gens du Sud à la peau plus sombre et aux traits plus durs. Les vieux-beaux aux cheveux oranges pour couvrirent leur âge grisonnant dodelinent de la tête au passage des étudiantes, livres sous le bras et jupe plissée. Les hommes en bras de chemise s’interpellent bruyamment. Les écoliers en uniforme se chamaillent.

Fin des cours au Elphinstone College

On croise aussi un chauffeur Uber qui déteste Mumbai mais vient ici « pour l’argent ». Et puis Krishna que l’on rencontre dans un bar. Nouveau pharmacien de 22 ans, son Instagram est bourré de selfies avec ses sœurs : il est le seul garçon de la famille, comme le dieu hindou dont il partage le prénom.

Et comme ailleurs dans les rues indiennes, on chique, on mâche, on crache.

L’Inde sans être l’Inde

Enfin, on arrive au bout de la presqu’île. On décide de prendre un verre à l’hôtel Taj Mahal. Le lieu, chargé d’histoire, a été le théâtre d’une attaque terroriste en 2008… Dans la longue galerie de portraits des grands de ce monde, entre les photos-souvenirs d’Elisabeth II et de Barack Obama, on tombe sur un Jacques Chirac tout sourire dans un des salons du palace.

La façade du Taj Mahal Hotel

Finalement, sans identité propre, avec la Finance comme nouvelle religion, Mumbai a-telle vraiment une âme ? On en doute. Au pied des buildings où la végétation donne une impression de monde perdu, la pieuvre s’ébat dans la flore marine. Cernée de militaires et de policiers en armes, elle est vulnérable. Seule sa tête surnage, faite de ces jeunes diplômés qui font leur jogging sur le front de mer. Ils foulent le même sable que des milliers de pauvres hères sans avenir.

Mais la tête ne peut survivre sans ses muscles. Ils se fortifient chaque jour par l’apport de milliers de travailleurs anonymes. Venus de toute l’Inde et d’ailleurs, ils pourraient paradoxalement faire imploser l’animal ; le vider de sa substance et finalement assécher sa vitalité. Le déséquilibre criant entre toutes les tentacules bombayennes pourrait même prochainement causer la perte de son aura. La fin de Mumbai n’est pas pour demain. Mais Delhi en profite déjà.

Le lendemain, en route pour rejoindre notre prochain bus, une alerte surgit sur notre portable. Jacques Chirac vient de mourir.

La porte de l’Inde

Nos coups de cœur

Goûter. Le vada pav, ou « burger de Bombay », est la star de la street-food à Mumbai. Il s’agit d’une boulette de pomme de terre (avec piment vert, ail haché, graines de moutarde et épices) frite et insérée dans un petit pain dont l’intérieur est tapissé de chutney d’ail rouge. Le tout est généralement servi accompagné d’un piment vert.
Comptez 30 roupies sur un stand de street-food

Dîner. Au Bademiya Night Restaurant, deux cuisines ouvertes sur Tulloch Road qui n’ouvrent que le soir (comme son nom l’indique). On peut s’installer dans une salle anonyme en face (ou sur le capot de sa voiture). C’est populaire et bon.
Bademiya Night Restaurant, Tulloch Road

Respirer. L’île d’Elephanta permet de quitter le tumulte de Mumbai le temps d’une excursion à travers des temples troglodytiques. Ils s’avèrent finalement peu spectaculaires. Le déplacement vaut néanmoins le coup pour le trajet d’une heure en bateau au large de la ville. Surtout quand la mer s’agite le soir venu…
Ferries toute la journée au départ de la porte de l’Inde.

Vivre. Un film au Regal Cinema près de la Porte de l’Inde. Au moins pour voir l’ambiance et découvrir un film bollywoodien dans la capitale du cinéma indien.
Regal Cinema, Colaba Causeway, en face du musée du Prince de Galles, Shahid Bhagat Singh Road

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