Jaisalmer, porte du désert

La citadelle vue de la ville

Dernier rempart avant les dunes et le Pakistan, Jaisalmer a le goût du Maghreb autant que le goût de l’Inde. Récit de nos trois jours au cœur de sa forteresse bientôt millénaire.

Notre bus file à vive allure sur une interminable ligne droite. Nous nous sommes rarement déplacés si vite en Inde. Depuis une heure, nous n’avons croisé qu’une demi-douzaine de véhicules. Rien à doubler, rien à klaxonner. Nous sommes seuls maîtres de la route. 

À gauche comme à droite, aucune ville, juste une plaine invariablement plate. Depuis notre départ de Jodhpur, nous l’avons vu changer, s’assécher. Les champs ont laissé place au sable et à la poussière. Les rivières sont devenues des sillons de pierres. Quelques arbres maigrelets jouent leur survie dans ce milieu hostile, leurs branches sans feuille balayées par un vent chaud venu du sud.

Un jeune Indien attend son père sur une moto, entre Jodhpur et Jaisalmer

Coucou, c’est la police aux frontières

Un restaurant. Le chauffeur freine d’un coup sec. Mais personne ne descend. Un homme en chemise monte dans le bus et fait le tour des passagers. Il demande son ticket à l’un, pose une question à l’autre, dans le silence le plus complet. « Checkpoint », nous dit d’un souffle notre voisin de siège. Nous ne sommes qu’à quelques dizaines de kilomètres à vol d’oiseau du Pakistan et la région est rigoureusement surveillée. 

On redémarre. La route longe à présent une base. Puis une seconde. Sur leurs murs, en grandes lettres noires, l’intitulé « First line of defense » et le slogan « Duty unto Death ». Ce sont les forces de sécurité frontalière, la plus importante police aux frontières du monde. Créée après la guerre de 1965 avec le Pakistan, elle n’a eu de cesse d’être renforcée depuis. Elle compte désormais 260.000 hommes, pour l’essentiel positionnés de la mer d’Arabie à l’Himalaya. Leur mission : protéger l’Inde, “en temps de paix”, de son terrible cousin.  

Ce ne sont pas les treillis que nous sommes venus chercher ici, mais Jaisalmer, dernière cité avant le désert du Thar, inscrite depuis 2013 au Patrimoine mondial de l’Unesco. Nous y parvenons en fin d’après-midi. 

Au pied de la vieille ville

Rickshaw gratuit

Seuls Occidentaux dans la gare routière, nous sommes entourés en quelques secondes par les chauffeurs de taxis. C’est la saison creuse, ils n’ont eu personne de la journée à se mettre sous la dent. Ils nous conseillent tous un hôtel à la fois très beau et très abordable – ils touchent une commission à chaque touriste qu’ils amènent dans leur filet. 

Le propriétaire de notre chambre d’hôte a redouté cet instant. Il nous a raconté avoir perdu plusieurs clients ainsi. Nous avons eu beau le rassurer, lui expliquer que nous sommes en Inde depuis presque deux mois et donc habitués à repousser de telles sollicitations, il a tenu à envoyer un rickshaw nous chercher… gratuitement. Et quand un routard entend le mot « gratuit », il ne dit jamais non ! 🙂 

C’est donc à son bord que nous entrons dans Jaisalmer. Il est 17h et les rayons du soleil lèchent déjà les bâtiments. Nous découvrons une ville tout en ocre : des sols en terre aux murs de pierre, jusqu’à l’air chargé en grains de sable. Nous traversons des faubourgs qui s’animent la nuit venant, puis longeons d’imposants remparts. La ville s’est développée autour de son illustre fort, planté sur le seul promontoire rocheux des environs. Il abrite un quartier vieux de 800 ans où nous avons décidé de loger.

Femmes à l’entrée du fort

La citadelle, sinon rien

Nous passons une première porte d’enceinte. Elle ouvre sur une route pavée qui grimpe en lacet jusqu’au cœur de la cité. La côte est ponctuée d’une deuxième porte d’enceinte, puis d’une troisième, toutes impressionnantes de monumentalité. On imagine déjà avec émotion les hommes qui montaient la garde du haut de ces créneaux.

Les ruelles deviennent trop étroites. Notre rickshaw s’arrête, il faut poursuivre à pied. On déambule sur quelques centaines de mètres, tournant à droite, à gauche, encore à droite et à gauche, jusqu’à se perdre. Nous voilà arrivés.

Nous logeons chez une famille qui habite ici depuis cinq générations. Elle n’est pas bien riche : avant l’émergence du tourisme, la partie ancienne de Jaisalmer était la moins appréciée des habitants. Ceux qui vivaient dans ces maisons usées et étroites le faisaient faute de pouvoir se payer mieux. 

Depuis une vingtaine d’années, la situation s’est inversée : les visiteurs étrangers veulent tous loger dans le fort. Puis est arrivée l’inscription par l’Unesco. Les habitants ont aussitôt aménagé leurs quelques pièces disponibles pour héberger les voyageurs et utilisent cette nouvelle source de revenus pour retaper leur maison. Pour le moment, le cercle est vertueux et le fort garde son âme populaire. Espérons toutefois que la génération suivante ne donnera pas les clefs aux hôteliers et promoteurs…

Pierre au sommet de la citadelle

“Vous irez visiter le désert ?”

Aadi nous accueille d’un grand signe du bras sur le perron. “Vous êtes mes premiers hôtes de l’année, ça porte bonheur”, nous sourit-il. Il commence par nous faire visiter les deux seules chambres à louer et choisir celle que nous préférons. Puis direction la terrasse pour siroter un thé de bienvenue. Le soleil se couche. À l’horizon, on voit les dunes. C’est l’Inde, tout en étant le Maghreb ou la Mauritanie.

ll vit ici avec son épouse et ses parents retraités. Son père et lui ont rénové de leurs mains le bâtiment. lls viennent plusieurs fois nous en parler, se remémorer avec nous les séjours de leurs précédents visiteurs, nous détailler les améliorations qu’ils ont apporté au fil des ans, comme si nous étions de vieux amis de la famille. Ils sont très fiers du résultat et ils ont bien raison. Leur demeure est simple mais bien aménagée, authentique et confortable.

“Vous irez visiter le désert ?”, nous demande-t-il. Tous les touristes le font. “Si nous avons le temps”, lui répond-t-on, bien plus intéressés par ce que cette petite ville de bout du monde a à nous offrir. 

Vendeuse ambulante et ses enfants, au pied des remparts

Street-food addicts

Pendant trois jours, nous ne quitterons plus Jaisalmer. D’abord le Jaisalmer “d’en haut” : ses fortifications, son palais et ses riverains qui se rejoignent sur le pas de la porte à la tombée de la nuit pour se raconter leur journée. Puis le Jaisalmer d’en bas : ses havelis construits aux XVIIIe siècles par de riches marchands, aux pièces richement décorées et aux toits qui offrent un panorama sans pareil. Ses commerces d’aujourd’hui, marchands de légumes et de poulet, menuisiers et ferronniers. Ses temples toujours animés. Et ses nombreux stands de street-food, réunis autour de Hanuman circle.

Hanuman Circle… Nous passerons deux soirées sur ce vaste rond-point, passant d’un cuisinier de rue à un autre, composant notre menu selon la spécialité de chacun, testant sur un tabouret en plastique de délicieux plats, sandwichs et glaces qui font la richesse de la gastronomie indienne telle que les Indiens l’aiment. Ni l’inconfort de manger sans table et sans couvert, ni l’orage qui éclatera pendant une heure avec fracas, ne réussiront à perturber notre joie culinaire de routards.

Finalement, non, nous n’aurons pas fait le désert. Davantage par choix, trop sceptiques que nous sommes devant les incontournables touristiques et trop inquiets d’en revenir déçus après avoir admiré quelques années plus tôt la beauté éternelle du Sahara. Mais quel bonheur de saisir à nouveau ici un autre visage de l’Inde, rude par son climat, chaleureux par ses habitants et généreux par sa cuisine. La vie de Jaisalmer mérite d’être vue au moins autant que ses dunes.

Matthieu sur un toit de la ville

Nos coups de coeur

Manger. Oubliez les restos et filez à Hanuman Circle. Pour trente ou quarante roupies, vous y dégusterez de petits plats faits minute – dabeli, bhel puri, vegetables noodles – et terminerez par une glace “special faluda” où s’entremêlent les saveurs du sirop de rose, de l’amande, du lait et des graines de tapioca. 

Souffler. Lorsque la chaleur devient étouffante, on rêve de faire trempette. Pour cela, direction le Mandir Palace. Cet hôtel de luxe, construit et toujours habité par le maharaja, ouvre sa piscine et ses chaises longues aux visiteurs, moyennant 400 roupies. Ça les vaut largement !
Mandir Palace, Gandhi Chowk Road, Sadar Bazar

Visiter.  Le Patwon (ou Patwa) Haveli, construit par un marchand pour son fils. Les trois étages, tous ouverts à la visite, sont joliment meublés et témoignent de ce que fut la vie dans cette cossue demeure bourgeoise. Attention : le marchand avait deux autres fils, pour lesquels il a aussi construit des havelis, situés juste à côté. Il ne faut pas se tromper ! Le Patwon est celui qui est à l’extrémité du pâté de maisons et dont une partie surplombe la rue.

Façade du Patwon Haveli

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