Calcutta, de Kali à Victoria

Foule au pied du Howrah Bridge

« Calcutta ». Son seul nom nous renvoie aux bidonvilles et à l’extrême pauvreté. On pense à la Cité de la Joie, à Mère Teresa. Une imagerie des années 50 à 80. Mais qu’est-elle réellement aujourd’hui ? Nous ne pouvions pas faire le tour de l’Inde sans la visiter.

Arrivés en pleine nuit, c’est au volant d’une Grand Ambassador jaune pétant que notre taxi nous conduit à l’hôtel. La Grand Ambassador, c’est un peu la 2CV locale. Une voiture “made in India”, fleuron de l’industrie nationale au lendemain de l’Indépendance. Elle connut son heure de gloire dans les années 60, sa production s’est poursuivie pendant un demi-siècle jusqu’à ce que sa popularité s’estompe.

Elle a aujourd’hui disparu d’à peu près toutes les villes indiennes… Toutes, sauf Calcutta, où on la voit absolument partout. Devant sa carrosserie cabossée et la fumée noire de son pot d’échappement, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’elle ne passerait ni le contrôle technique ni un test anti-pollution. Mais, en même temps, on a forcément un petit coup de cœur pour son look totalement rétro. 

Une Grand Ambassador sur le Howrah Bridge

Une vraie salle de bain, quel luxe

Nous voici près de l’université. C’est là que nous avons décidé de loger. A cette heure, le coin est totalement désert. Les dizaines de boutiques qui bordent l’avenue de College Street sont invariablement closes, ne laissant voir que leurs lourds rideaux de fer. De toute façon nous sommes épuisés, nous visiterons demain. 

Notre hôtel – le seul du quartier et l’un des rares abordables de la ville – dépasse pour une fois nos espérances. La chambre est propre, spacieuse et confortable, il y a une “vraie” salle de bain (comprendre une douche séparée de la cuvette des WC) et même de l’eau chaude. Le grand luxe par rapport à notre précédente étape ! Il ne nous en faut pas davantage pour sombrer dans le sommeil.

Comme toujours, on loupe les horaires du petit déjeuner. On ne comprendra jamais pourquoi les hôtels imposent à leurs clients de se lever à 8h pour boire un café. Si on loue une chambre, c’est avant tout pour dormir… Le principe de vouloir nous faire lever tôt n’a aucun sens. Bref, vers midi, on se met à la recherche d’une cafet’ où prendre des forces avant de sillonner la ville à pied.

Vestiges britanniques dans le centre de Calcutta

Vis ma vie de piéton

Première surprise au coin de la rue : les dizaines de boutiques fermées la veille sont… des librairies. À perte de vue, des manuels scolaires empilés sur des étagères en bois. Des jeunes et leurs parents se bousculent pour faire leur choix. Ça nous change des cortèges funéraires et des vaches

Deuxième surprise : Calcutta ressemble à une vraie ville. Rien de désobligeant avec nos précédentes étapes, notamment Delhi et Varanasi. C’est juste qu’ici les rues sont plutôt bien organisées. Il y a du bitume, des passages piétons (certes effacés) et des trottoirs (certes éventrés), au point qu’on se sentirait presque autorisé à flâner à pied. 

Nous trouvons très vite l’endroit idéal pour le petit déj : l’Indian Coffee House. Ce lieu au charme désuet, où les serveurs sont affublés d’un vieux chapeau loufoque, déborde d’étudiants et d’enseignants. Ils n’y viennent pas pour la déco. C’est une grande salle carrelée, aux murs vides, qui n’a pour seul mobilier qu’un bar, des tables, des chaises et des ventilos métalliques qui pendent du plafond. Mais l’ambiance y est chaleureuse, la cuisine copieuse et tout cela pour trois francs six sous. Notre addition à deux ne dépassera pas 2 euros.

L’Indian Coffee House

À chacun sa déesse

Cet après-midi là, nous visitons Calcutta du sud au nord, en suivant le tracé de sa seule ligne de métro. D’abord le Kalighat temple, dédié à Kali, déesse du temps, de la mort et de la destruction. “Chaque matin nous égorgeons un poulet en offrande. Et pour les jours de fête, c’est un mouton”, nous explique un homme devant un autel sanguinolent. Il nous trace un point orange sur le front. Nous ressortons un peu perplexes face à la fascination éprouvée pour une figure aussi terrifiante.

Deux kilomètres plus loin, c’est une toute autre “déesse” qu’on célèbre. Nous sommes devant le Victoria Memorial, monumental bâtiment de marbre blanc, hommage des Britanniques à leur Reine, Impératrice des Indes. Des centaines d’Indiens se pressent de découvrir ce palais qui fait aussi partie de leur histoire commune. Dans le vaste parc qui entoure le Mémorial, seul poumon vert de la cité, on voit pour la première fois des couples s’embrasser.

Le Victoria Memorial, autre visage de la ville

Pâtisseries et picole

Nous atteignons ensuite le cœur vivant de Calcutta : le New Market. Ces halles métalliques accueillent des centaines d’échoppes de fruits et de légumes, de viande, de tissus, d’accessoires de maison… Mais c’est chez Nahoum and Sons que Pierre tient absolument à nous arrêter : une boulangerie familiale, aux pâtisseries toutes plus copieuses les unes que les autres, rare survivance de l’importante communauté juive qui se trouvait autrefois dans cette ville. 

C’est par ailleurs autour du New Market que l’on trouve les bars à alcool. Souvent en fond d’immeuble ou aux vitres teintées, ils ne s’assument pas vraiment d’exister tout en étant très fréquentés. A l’intérieur, bien que les femmes n’y soient pas interdites, on ne voit que des hommes, un verre de whisky ou une pinte de bière à la main. Pas vraiment notre idée du lieu sympa pour boire un coup… On terminera la soirée avec la nostalgie des terrasses parisiennes.

Toits du New Market

L’oeuvre de Mère Teresa

On ne peut pas passer par Calcutta sans penser à Mère Teresa. C’est dans cette ville qu’elle consacra sa vie à lutter contre la pauvreté et les bidonvilles dont les autorités aiment tant dire aujourd’hui qu’ils ont totalement disparus. Nous nous rendons sur sa tombe, à la maison des Missionnaires de la charité

Alors que nous passons le pas de la porte, on découvre qu’une messe est en cours. Les sœurs nous remarquent et, avec une extrême gentillesse, nous dirigent vers les deux seules places qui restent dans la salle. Après quelques chants, nous nous éclipsons pour visiter l’ancienne chambre de Mère Teresa et un petit musée où sont réunis ses écrits et ses quelques affaires. Au moment de partir, une sœur tient à nous offrir à chacun une médaille à mettre à notre cou. On ressort ému.

Sœur des Missionnaires de la Charité pendant la messe

C’est vrai, Calcutta a changé depuis Mère Teresa. Elle est aujourd’hui une ville riche, développée, industrialisée. L’une des métropoles les plus puissantes et les plus dynamiques d’Inde. Mais ce n’est pas pour autant que la misère en a disparu. La nuit, les sans-abris sont partout, seuls ou par familles entières, éparpillés sur les trottoirs, à même le sol ou sur un bout de carton. On dit qu’ils seraient deux millions. Une présence si massive, si commune, qu’on risquerait à la longue de l’oublier.

Que visiter ? Où s’arrêter ?

La pauvreté, nous la voyons également au pied du Howrah Bridge. Nous ne sommes qu’à quelques centaines de mètres des hôtels et restaurants chics de Park Street Road. Ici, entre les gigantesques poutrelles métalliques du pont et les voies ferrées, s’étalent un marché, des ateliers et des taudis qui font office de maisons. A l’arrière de ces amas de tôle, des terrains vagues qui servent de latrines communes. Finalement, les bidonvilles ne sont pas loin.

Voie ferrée près du Howrah Bridge

Les personnes qui vivent là nous accueillent une fois encore avec une sincère hospitalité. On ne peut toutefois s’empêcher d’éprouver un malaise et de repenser à l’article publié par Amélie Weigel sur son blog Le goût de l’Inde. A-t-on notre place ici ? Est-il juste de s’aventurer dans ces rues ? Sommes-nous en train d’en apprendre davantage sur l’Inde ou cédons-nous à un “voyeurisme” de la pauvreté ? 

La pauvreté toujours, nous la retrouvons dans les arrières cours de Kumartuli. Ce quartier, plus au nord, est célèbre pour ses fabricants de statues cérémonielles hindoues en boue séchée. Un savoir-faire transmis de générations en générations, qui suscite la curiosité des touristes indiens et des quelques occidentaux de passage. Les guides le recommandent à la visite pour son caractère authentique.

Sculpteur à Kumartuli

Les créations devant nous s’avèrent effectivement sublimes. Mais passé la devanture de leur échoppe, que dire des hommes, souvent jeunes, qui vont extraire à mains nues la boue sale de la rivière voisine, qui la malaxent à longueur de journée dans des pièces sombres et mal aérées, avant de la couvrir d’une peinture chimique qu’ils aspergent sans même se protéger le nez ? 

Ni au Nord, ni au Sud

Comme Delhi, Calcutta nous a touché par ses mondes parallèles, de richesse et de pauvreté, qui ne se mêlent qu’à l’entrée des temples ou dans la cohue du métro aux heures de pointe. Elle nous a aussi séduit par son occidentalité datée, mariée à l’énergie de l’Inde actuelle et à son identité propre. Car, en vérité, Calcutta n’est ni une ville du Nord, ni une ville du Sud. Elle est quelque part entre les deux, avec un je-ne-sais-quoi en plus. 

Cela tient sûrement à son histoire. Créée de toute pièce par les Anglais au début du XVIIe siècle, elle fut la capitale des Indes jusqu’en 1911, puis resta le cœur vibrant de la région du Bengale jusqu’à l’Indépendance et la partition brutale de 1947. Elle a finalement été rebaptisée Kolkata en 2001, tournant la page de trois siècles tumultueux pour mieux se projeter vers l’avenir.

Porteurs se transmettant un sac de marchandises

Ses habitants ont une attitude à son image, à part des autres. On la définirait par un subtil mélange de politesse, de timidité et d’indifférence. Ils s’intéressent au monde, mais ils ne viennent pas assaillir de questions les rares étrangers en visite. Sans mal ils acceptent la discussion et le débat, mais ils en sont rarement à l’initiative. Ils ne vous sollicitent (presque) pas pour faire des selfies…

En fait, la plupart du temps, les Calcuttiens paraissent n’avoir guère à faire de votre présence. Une attitude qui nous aurait déconcertés s’il avait s’agit de notre première étape en Inde, mais qui n’a pas été pour nous déplaire après deux semaines à être accosté par chaque Indien croisant notre chemin dans un Nord qui a si facilement tendance à vous bousculer et à vous happer.

Jeunes de Calcutta sur le chemin de l’école

Nos coups de coeur

Vivre (et petit-déjeuner). L’Indian Coffee House, le Central Perk de Calcutta. Un lieu bien dans son jus comme on les aime, où on sirote un café (au lait) en essayant de déchiffrer les longues conversations de ses voisins de table. Service efficace et prix très raisonnables. Si la salle du bas est complète, grimpez un étage de plus jusqu’à la mezzanine.
Sharda Book Stall, No.15 Near, Bankim Chatterjee Street, College Square

Visiter. Le Marble Palace, demeure cossue d’un Raja bengali ayant fait fortune dans les affaires. Amoureux de l’art européen, il a accumulé au fil de sa vie de nombreux objets, sculptures et peintures (dont une attribuée à Rubens). Le résultat est tellement kitsch qu’il vaut le détour
Muktaram Babu Street No.46, off Chittaranjan Avenue, Raja Katra, Jorasanko. Atention : il faut retirer au préalable un laisser-passer au Tourism department of West Bengal Government situé au Brabourne Rd No.4, Radha Bazar, Lal Bazar. Occasion savoureuse de découvrir l’administration indienne.

Boire (et manger). On a détesté les bars (trop) chers, réservés aux touristes ou aux hommes de Park Street Road. On a en revanche apprécié vider une bière puis dîner au Broadway Bar & Restaurant, un lieu résolument populaire et mixte situé à Chandni Chowk.

2 commentaires sur “Calcutta, de Kali à Victoria

  1. Merci pour vos cartes postales indiennes
    Merci de nous faire partager vos bonnes adresses, et vos découvertes culturelles ,sociologiques,géographiques et gastronomiques.
    Bonne suite
    Mc

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