Le Shekhawati : le backpack sur le toit

Comme souvent en Inde, on alterne dans la continuité. Après l’effervescence de Jaisalmer et le semi-sommeil de Bikaner, on découvre un nouvel aspect du Rajasthan : la pleine campagne. Nous entrons dans un triangle rural appelé Shekhawati. Une terre reculée qui fut pourtant le centre du monde il y a à peine 100 ans !

Prenez une carte. Reliez Delhi, Bikaner et Jaipur. Vous venez de dessiner les contours du Shekhawati ! S’il faut cette méthode artisanale pour comprendre où se situe ce triangle, c’est qu’aucune carte aujourd’hui ne prend la peine de le mentionner. Le Shekhawati est pourtant ce que les Parisiens pourraient appeler un « triangle d’or ». Et pendant des siècles, en effet, la région n’aurait rien eu à envier à l’opulence des avenues Montaigne, George V et des Champs-Élysées.

Le triangle d’or du Rajasthan

L’endroit est pourtant assez hostile : caillouteux, il faut creuser profondément pour trouver de l’eau. Mais le Shekhawati se trouve au cœur d’un double axe stratégique, entre le passage d’Est en Ouest de la Route de la soie et du Nord au Sud la liaison naturelle entre Delhi et le reste du pays. Jusqu’au début du XXe siècle, la région s’est donc couverte assez naturellement d’havelis construits par de riches marchands.

De notre côté, on établit notre campement à Mahansar. Un bled assez difficile à trouver sur une carte. Mais quand on dit « établir notre campement », ce n’est pas vraiment la réalité. Car une fois n’est pas coutume, on loge cette fois-ci dans un palace ! Pas un palace du style Plaza Athénée : dans un vrai palais de roi !

Heure de pointe à la gare de Mahansar

Nous sommes accueillis par Maheshwar Singh ; un vieux monsieur à la carrure imposante, à l’aura certaine et au regard qui remonte aux origines du palais. Il est le fils du dernier roi local. Fils de roi et aujourd’hui hôtelier ? Petite explication – et après, c’est fini pour les rappels historiques.

La vie de château

Le Shekhawati est longtemps resté divisé en une multitude de petits royaumes dirigés par des thakurs. A l’Indépendance de l’Inde, privés de ressources, la plupart se sont résignés à reconvertir une partie de leur palais en hôtel. Ce fut le cas du père de Maheshwar.

Pour quelques milliers de roupies, nous logeons dans la chambre du roi : une vaste pièce recouverte de tapis, de coussins, de divans. Des colonnes blanches, des niches, des alcôves. Un plafond travaillé, un patio rafraîchissant, des pièces secrètes. Et, surtout, des peintures murales émouvantes datant du XVIIIe siècle. Nous allons dormir dans un véritable monument historique !

Le fort où nous passons trois nuits

Le bâtiment est resté dans son jus. Des tours, des murailles, des coursives, on passe sous des voûtes, on domine des cours, on rejoint un toit par un autre toit, on monte et on descend des escaliers, il faut lever les jambes et baisser la tête si on ne veut pas trébucher ou se cogner… On n’a pas l’impression d’être à l’hôtel malgré les services proposés. On est plutôt sur un format « hébergement chez l’habitant » — même si l’hébergement est un palais et que l’habitant est un prince du Shekhawati 😉

Le désert de la bouffe

Bon, c’est bien beau tout ça, mais il serait temps d’aller manger, non ? Notre hôte nous propose une sorte de lunch. Mais on préfère largement glaner des victuailles au grès de nos balades. Alors on sort du château à la recherche de samosas et autres pani puri. Et ce malgré les mises en garde de Maheshwar Singh : « Vous ne trouverez rien à manger à Mahansar ! »

On se dit que le vieux roi n’est plus jamais ressorti de son palais depuis l’Indépendance du pays, qu’il est impossible en Inde de ne pas tomber sur un stand de street-food au moindre coin de rue et que de toute façon on pourra toujours se débrouiller…

Femme transportant des feuillages à Mahansar

La sagesse des anciens contre la fougue des backpackers ! Evidemment, c’est la première qui l’emporte toujours. Imaginez un village rural, en France, disons en Beauce ou au pied des Pyrénées, un dimanche après-midi de septembre : rues désertes, rideaux de fer baissés, même le café de la place est en sommeil, tout est baigné de soleil, de tranquillité, mais aucune âme qui vive : le désert de la bouffe, le gouffre du snack. Voilà le tableau de Mahansar à notre arrivée.

Ah non, on oubliait : les coiffeurs, eux, sont ouverts ! Ici, tu peux te faire couper les cheveux mais tu ne peux pas manger. Et personne pour nous indiquer une bicoque, un vendeur ambulant ou le moindre endroit où dénicher un semblant de pain ou des fruits.

C’est encore tout étonnés (et le ventre vide) qu’on se résigne à acheter un superbe panel de chips saveur poulet grillé et une poignée de noix de cajou pour, au moins, avoir un semblant de déjeuner. Ce soir, c’est sûr, on acceptera la proposition de notre hôte !

Cordonniers en bord de rue

Un repas de roi

Et on ne l’a pas regretté. Le soir-même, seuls dans la grande salle à manger du palais, nous arrive une myriade de plats frais ; de la cuisine de grand-mère, concoctée depuis le milieu de l’après-midi. Ça sent bon, c’est délicieux et varié : des pommes de terre parfumées, de beaux morceaux de poulet marinés, des légumes mijotés, des chapatis moelleux.

Le tout, évidemment, épicé avec finesse. A ce propos, chères lectrices et chers lecteurs, voyeuses et voyageurs, cessez de demander des plats « non épicés » (« no spicy ») en Inde ! C’est comme si vous commandiez un steak/frites sans frites ou sans steak. Les épices font partie intégrante d’un plat en Inde. Sans épice, c’est fade.

Pierre dans les remparts de notre chambre d’hôte

Ne confondez pas avec le piment (chilly) : lui, il débouche les narines mais il n’apporte pas de goût. Il n’y en a pas dans les plats indiens si vous n’en rajoutez pas vous-mêmes. Chilly non, spicy oui !

Parenthèse refermée, le soir est tombé, nous allons nous coucher. Du haut de la forteresse, on domine le village. Plongé dans le noir, il bruisse d’une chanson traditionnelle diffusée par les hauts-parleurs communaux. Les deux minarets s’extirpent de l’ombre et semblent en compétition pour toucher la lune au zénith.

Notre suite royale, vue de la chambre

Le ciel est aussi limpide que dans le désert (le Shekhawati est à ses portes). Les étoiles scintillent tout comme il y a des siècles sur ce puissant fort. C’était au temps de sa splendeur. Et nous, baroudeurs venus d’ailleurs, nous dormirons bientôt dans le lit du maître.

Pour 100 roupies et un chai

Le lendemain, journée visite. On commence avec le joyaux de Mahansar : l’haveli d’or, le Sone-Chandi ki Dukan. Il est constamment fermé. Il faut demander la clé au commerçant qui tient la boutique juste à côté. C’est 100 roupies et un petit chai offert. C’est pas de refus.

On entre alors dans un de ces fameux havelis. Le bâtiment en lui-même n’a rien d’impressionnant. C’est son vestibule que l’on visite ici. Totalement recouvert de fresques religieuses colorées où l’or brille comme au premier jour, ça en jette. Datant de la première moitié du XIXe siècle, cette pièce est la fierté de Mahansar et on comprend pourquoi.

Le vestibule du Sone-Chandi ki Dukan

Pourtant, on est peu à demander la clé du lieu. Si bien que des villageois profitent de l’ouverture des portes pour se glisser dans nos pas et (re)découvrir leur patrimoine. Au bout de quelques minutes, Matthieu doit même leur demander (poliment) de sortir un instant pour prendre une photo.

On poursuit avec le temple du village qui, de ses toits, nous permet de découvrir notre palais. Avec les mosquées, ce sont les bâtiments les plus hauts du village.

Sur le toit du temple de Ganesh

Havelis en danger

On ne peut pas dire que ces deux visites nous ont pris un temps fou. On décide alors de partir à la découverte d’autres villages du Shekhawati au patrimoine encore plus impressionnant. Un bus doit passer. Ça reste à voir : un rickshaw circule de temps en temps, mais des bus on n’en a pas vu beaucoup depuis notre arrivée. Pourtant, à l’heure dite, le véhicule est bien au rendez-vous. On embarque direction Ramgarh, à moins de 8 kilomètres.

Le Stéphane Bern local ne serait pas dépaysé : à Ramgarh, ce sont de dizaines d’havelis qui jouent des coudes à qui sera le plus beau, le plus grand, le plus vu. Il faut dire que leur fonction première était celle-là. Le commerçant qui y vivait devait en mettre plein la vue à ses futurs acheteurs et fournisseurs.

Entrée d’un haveli

Malheureusement, la plupart de ces petits palais n’ont plus aujourd’hui de propriétaire. Beaucoup sont partis à Delhi il y a déjà bien longtemps, laissant ces joyaux entre les mains de voisins, amis, anciens domestiques… Si bien que désormais, sans trace des héritiers, et par habitude, ces havelis font partie des murs.

Au sens propre. Malgré des parements finement ciselés et des peintures murales uniques, les bâtiments sont mal entretenus. On ne s’émeut pas lorsqu’on doit trouer une fresque centenaire pour faire passer un fil électrique. On n’hésite pas lorsque la banque locale décide de poser son enseigne en plastique sur des peintures déjà fragiles.

Climatisation 1 – Fresque tricentenaire 0

Défilé sur les toits

Alors on pousse des portes. Un villageois nous propose de nous faire visiter un, deux, allez trois, quatre havelis ! Le tout gratuitement. On se sent privilégié. Un peu comme les premiers ou, malheureusement, les derniers, qui pouvons encore admirer ces chefs-d’œuvre. 

On monte sur les toits. On peut presque passer d’un palais à un autre. Les cours sont aérées mais les rues étroites. Du haut des havelis, on domine Ramgarh et la plaine alentour du Shekhawati. Les couleurs des fresques égaient ce paysage poussiéreux et aride.

On redescend, on remonte dans le bus et on retrouve notre palais. Un car d’Australiennes, une douzaine de quinqua sans leur mari, vient de débarquer. Maheshwar Singh semble débordé. Mais heureux. On mange tous dans la bonne humeur. Le dîner est encore meilleur que la vieille qui était déjà le meilleur de notre voyage. On défile sur les toits du château pour regagner nos chambres respectives. 

La rumeur du village, le chant du muezzin et le prêche du brahmane nous accompagnent dans nos rêves.

Fresques sous une coupole

Disco-mobiles de Dussehra

Le lendemain, pas de bus. Pourtant l’heure tourne. Plus de deux heures de retard. Les esprits s’échauffent sous le porche qui sert d’arrêt pour se rendre à Mandawa : deux vieux monsieurs s’interpellent sous nos yeux à coups de cannes. Soudain, une musique tonitruante se fait entendre du bout de la rue : un tracteur tire péniblement une remorque où une vingtaine de gars de tous âges, couverts de peinture rouge, sont tranquillement posés.

Comme tous les deux-trois jours, l’Inde est en fête ! On l’avait complètement oublié. C’est Dussehra, le 10e jour de Navratri ! Le bus finira par arriver et dans chaque village traversé nous croiserons ces cortèges de disco-mobiles et des podiums dignes d’un bal des pompiers du 14-Juillet. Un bal en plein jour. Passé 22h, faut pas abuser, on remballe les décibels.

Défilé pour Dussehra

Patrimoine en danger

Nous atteignons enfin Mandawa. Et là aussi nous sommes saisis par la beauté du patrimoine. D’ailleurs, certains promoteurs ont compris, ici, l’importance touristique que peuvent constituer ces peintures naïves. Des échafaudages couvrent les murs : on retape, on réhabilite, on restaure des quartiers entiers. Pour en faire des hôtels, essentiellement. Mais au final, le patrimoine est préservé.

Il faut se hisser sur les toits pour découvrir des peintures érotiques judicieusement positionnées (inaccessibles, donc pas encore censurées). Mais aussi des fresques plus récentes qui ont évolué avec leur temps. C’était l’époque des chemins de fer, alors on peint le maître des lieux dans une locomotive. On découvre même un Krishna répondant au téléphone !

Ce soir-là, comme les deux précédents, on le passe sur le toit de notre palais. On contemple une dernière fois notre domaine. Un de ces endroits où il suffit d’une bourrasque pour que tout s’emballe. Les touristes s’emballeront-ils pour le Shekhawati ? Cette économie est pourtant l’unique moyen de sauver son patrimoine artistique unique au monde.

Joueurs de cartes à l’entrée d’un haveli

Coups de cœur

Dormir. Le Narayan Niwas Castle pour sa situation au coeur du Shekhawati, l’accueil du propriétaire et les plats faits maison. Nous avons pris la suite héritage à 28 euros la nuit (petit-déjeuner inclus). Un « petit coup de folie » pour un routard mais qui permet de vivre le temps de quelques nuits comme un maharaja.
Narayan Niwas Castle Fort, Bissau-Ramgarh Rd, Mahansar

Découvrir. Ramgarh et ses havelis menacés : il faut les voir pour comprendre leur fragilité et l’état d’abandon de certains. Vous rencontrerez des habitants fiers de montrer leur patrimoine. Dénichez également la magnifique série de temples sur Gausala Road, dont l’un est aujourd’hui transformé en étable…
Temples de Ramgarh, Gausala Road, à mi-chemin entre les boutiques Chandralok Garments repairing centre et OM Electronics. 

Pierre dans les temples de Ramgarh

Un commentaire sur “Le Shekhawati : le backpack sur le toit

  1. HELLO LES GARÇONS
    Bien joli récit une nouvelle fois mais celui ci m’a encore plus interpellé sans doute à cause de la suite Royale de vos descriptions des décors etc…
    Cela me fait oublié ce triste temps automnal ici en France en terres Occitanes ou Basques.
    Il.me tarde votre prochain récit aux milles et unes découvertes.
    Bises à vous 2.
    Fred.

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