À l’assaut du Bromo

Le Bromo s'éveille

Partir à l’assaut d’un volcan n’est jamais une expérience tout à fait anodine. Le Gunung Bromo nous a à la fois époustouflés, émerveillés, fait transpirer… Et il nous a fait aimer encore un peu plus l’Indonésie.

Minuit, l’heure du crime. Le nôtre : partir en jeep avec deux jeunes femmes de notre âge vers l’un des volcans les plus mythiques d’Indonésie. (Désolé pour cette introduction un peu maladroite : nous sommes en train de lire un polar de Franck Thilliez et son écriture nous pénètre un peu trop…)

Islay et Valina, une Canadienne et une Suisse (dont le rêve secret est de travailler pour Ovomaltine), nous retrouvent devant notre auberge de jeunesse. Les yeux dans le vague, la trace de leur oreiller tatouée sur leur joue, elles sortent d’une mini-sieste tentée juste après leur arrivée à Malang. Une chance ! Car nous, eh bien… on n’a même pas eu le temps de se préparer !

Une jeep au milieu de la nuit

Afin de partager les frais de l’expédition, cela faisait près de 2 jours que nous attendions deux autres personnes pour remplir la fameuse jeep. La confirmation n’est arrivée que tard dans l’après-midi alors que nous visitions le « prestigieux » musée militaire. Un texto de l’hôtel : « C’est OK ! Deux femmes partent avec vous ce soir ! »

Notre jeep et nos deux comparses

Tout juste le temps d’enfiler un pantalon, la doudoune Quechua qui nous a tant servis au Ladakh, un pull et une écharpe, et nous voilà prêts à affronter le Bromo.

Rien que son nom résonne comme un défi. Bromo c’est en fait le nom javanais de Brahma, le dieu hindou de la Création. Bromo peut créer… quitte à détruire. Pierre, qui n’a jamais gravi un volcan, part sans trop penser à ce qu’il vient de lire à son sujet. Matthieu, le souvenir encore vivace d’un voyage à La Réunion avec ses parents, est déjà excité à l’idée de retrouver les sensations du Piton de la Fournaise.

On embarque donc au cœur de la nuit dans une jeep qui file seule dans les rues de Malang avec Islay et Valina à l’haleine encore endormie. Les stands de street-food servent leurs derniers clients. Les ampoules clignotent autour des temples. Les statues scintillent au passage des phares de notre voiture. Les casernes militaires défilent de part et d’autre de la route.

Pause dans une cabane à la recherche de la chaleur

L’imaginaire en éveil

Au bout d’une heure de trajet, les dernières lueurs de la ville nous accablent : que faisons-nous ? Très vite, l’obscurité submerge le paysage. Nous sommes au milieu de l’île de Java, en pleine campagne, nous n’avons pas dormi et on doit encore grimper jusqu’au cratère d’un volcan dans quelques heures.

La nuit et le froid ont eu raison de la discussion engagée avec nos deux compagnes d’aventure. Le silence se fait pesant dans la voiture. On double peu de véhicules. La nuit dévore notre imaginaire…

L’excitation nous empêche néanmoins de dormir. La route se fait alors plus sinueuse, plus étroite, on sent l’air de la montagne. Mais nous ne voyons toujours rien. C’est à ce moment-là que nous arrivons devant un barrage routier. Check-point : on entre dans le parc national du Bromo-Tengger-Semeru (et c’est payant pour les étrangers). L’occasion pour notre chauffeur de faire une pause.

On boit tous les quatre un café et on se remémore cette anecdote qui se transmet entre backpackers de génération en génération : en des temps immémoriaux, un jeune voyageur avait décidé de grimper jusqu’au Bromo à scooter. (C’est quand on a vu l’état de la route, plus loin, qu’on s’est dit que cette histoire ne pouvait être qu’une légende.) Sa folie lui aurait permis de ne pas payer le check-point à l’entrée du parc : les gardes, pensant que seul un Indonésien pouvait circuler à deux-roues, l’ont laissé passer sans le contrôler !

Nous sommes dans le pays de la superstition et des signes de la nature. Plus rien ne nous étonne…

À quelques minutes du lever du jour

C’est beau une ville la nuit

Enfin, d’autres véhicules remplis d’Indonésiens nous rejoignent. Conjugué à l’effet du café, ce convoyage au cœur de la nuit nous redonne de l’assurance. On grimpe. On monte vraiment désormais. Nous sommes sur une route de montagne. Le ciel est clair. Totalement pur.

Au loin apparaissent les lumières de Malang délaissées il y a quelques heures. C’est splendide. Qui n’a pas vu une ville briller depuis une montagne ne pourra comprendre cette émotion. Les étoiles du ciel ne sont plus qu’un reflet de ce que l’on voit en bas. L’éclat doré de Malang donne un air royal à cette bourgade autrefois surnommée « la Paris de Java-Est ». Comme l’écrivait Richard Bohringer : c’est beau une ville la nuit.

Un virage et nous sombrons de nouveau dans l’obscurité. La montagne se durcit. Notre véhicule peine à trouver son rythme. La route perd de son bitume à mesure de notre avancée. Jusqu’à ce que nous pénétrions sur une véritable piste.

Pas un chemin de terre tranquille. Non. Une vraie piste que seuls les concurrents du Dakar pourraient franchir. Il semblerait que nous ayons atteint un plateau. Vaste. Immense. La route est pourtant particulièrement mauvaise. Caillouteuse. Crevassée. Il se dégage de ce passage un je ne sais quoi d’étrange. Presque inquiétant.

Quand le soleil apparaît

Une tempête d’étoiles

Le Bromo et son histoire de création, de destruction, nous pénètre déjà. Nous l’approchons. Nous le sentons comme Frodon sent le Mordor. Notre Précieux n’est qu’une vieille jeep qui cahote sur ce chemin de poussière. Et puis, les étoiles nous submergent. Toutes en même temps. Un déluge d’étoiles. Une pluie de lumières du ciel.

Le spectacle est si beau que l’on décide de s’arrêter. Nous sommes seuls. Même la lune a insisté pour nous laisser en tête-à-tête avec les étoiles. Cinq êtres humains au milieu d’un champ de cailloux, nous observons ce qui nous dépasse. On découvre même pour la 1ère fois le Nuage de Magellan, visible uniquement sous ces latitudes. Les phares de la voiture éclairent de leur faisceaux jaunes un espace totalement gris. Nous avons l’impression d’être sur la lune.

Il est 3h du matin. On s’enfonce un peu plus dans ce désert de poussière quand un cône magnifique surgit au milieu du ciel. Une pyramide noire quasi-parfaite. On ne sait pas à quelle distance elle se trouve. Ni combien de mètres cette forme représente. Elle ne fait que se détacher à travers les étoiles. Notre chauffeur nous présente le Gunung Semeru (3 676 mètres). On ne fera que le frôler pour ne pas le réveiller. Comme aurait pu le dire Haroun Tazieff : c’est beau un volcan qui dort…

Les premiers rayons inondent la vallée

Les promesses de l’aube

Et puis, nous traversons une enfilade de baraques disposées le long de la route. La plupart inscrivent en énorme sur des panneaux de fortune : « Toilet ». On n’a toujours pas compris cette obsession soudaine pour les petits coins…

Finalement, on se gare. Il est 3h30. Encore une heure et demie à patienter. Notre première étape, celle qui doit nous permettre de découvrir le lever du soleil au-dessus du Bromo, n’est qu’à un quart d’heure de marche. Le moteur coupée, le silence se fait retentissant… Pierre met de la musique sur son iPhone. Mais c’est le froid soudain glaçant qui nous pousse vers l’extérieur.

On retrouve alors notre chauffeur dans ce qui ressemble à une épicerie vide, au coin d’un brasero. Il nous fait signe. On grille des bananes. On boit un puis deux et trois cafés. D’autres voyageurs de la nuit nous rejoignent. Personne n’a sommeil. L’excitation est palpable.

Il est 4h30 quand on se décide à rejoindre notre spot : le sommet du Kingkong Hill, repéré par Matthieu avant de partir. C’est l’endroit idéal pour observer le lever du soleil au-dessus du Bromo. Le silence de l’aube est à peine perturbé par le sifflement du vent qui lèche les pentes de la montagne. Le jour se lève avant le soleil lui-même : le ciel devant nous tire déjà sur le bleu pâle.

La jungle encore embrumée

Il est 5h, Java s’éveille

Le paysage apparaît moins abstrait. On reconnaît l’énorme pyramide croisée un peu plus tôt dans la nuit : à sa hauteur désormais, elle paraît moins impressionnante. À ses pieds, l’immense champs lunaire se dévoile lui-aussi : il s’agit en fait d’un gigantesque cratère de volcan ancien d’où se dresse aujourd’hui trois cônes, dont le majestueux Bromo.

Lui, on le devine discrètement. Trapu, il faut que l’aube pousse un peu ses couleurs pour le voir se détacher. On le sent vivant. De la vapeur d’eau et de souffre s’échappe lentement de son antre. Les nuages blancs brillent malgré l’absence de rayons solaires. Le Bromo dort depuis 3 ans. Sa respiration s’accélère néanmoins depuis quelques mois. Une éruption prochaine n’est plus à exclure.

C’est alors que tous les regards se tournent vers l’horizon. Là où le ciel bleu pâle devient doré. Les quelques nuages légers du matin s’embrasent. La vallée noire se colore de vert. Tout reprend vie à l’approche du soleil. Et puis, sans prévenir, dans un silence religieux, l’astre du jour fait son apparition. Sans trompette ni cor, une nouvelle journée commence à cet instant précis. Une arrivée discrète qui éveille tous les sens. Le voilà déjà qui brûle nos visages et s’élève bien au-dessus de la plaine.

Nous avons le sentiment bien légitime d’être seuls au monde ; d’être des vigies, assis sur notre montagne magique ; d’être les premiers de ce jour nouveau. Mais la rumeur du village en contre-bas et le chant des oiseaux nous ramènent à la réalité : tout le monde est déjà au courant de la nouvelle, les rayons du soleil ont frappé la Terre. Il est 5h. Java s’éveille.

Le Gunung Bromo, à gauche, et son panache de fumée

Dans l’antre de la bête

Emerveillés une première fois, nous prenons conscience que nous n’avons pas dormi… Ce qui n’a pas échappé à notre corps. Un jus d’orange et une brioche engloutis sur le capot de la jeep et on descend vers le plateau lunaire. On découvre à mesure que le jour se lève un nouveau paysage. Le sol est noir. Il est formé exclusivement de poussière volcanique. Quelques rares végétaux poussent dans ce désert. Ils forment par moment des touffes jaunes brûlantes au soleil.

La magie du lieu n’a pas échappé aux hommes qui sont passés ici avant le début du temps. Un temple hindou se dresse devant le volcan de Brahma. Des têtes de bouddhas, modelées dans la boue grise du Bromo, observent notre passage. On marche désormais dans un désert de cailloux à l’assaut du volcan. Il continue à fumer au loin.

Accompagnés d’Islay et de Valina, nous croisons des familles entières d’Indonésiens et d’Indiens venus rendre hommage au dieu créateur. Petits et grands portent des bouquets de fleurs séchées qu’ils jetteront directement dans le cratère une fois arrivés au sommet. La marche n’est pas longue (à peine une heure et demie) mais après une nuit éprouvante et un soleil sans filtre nous éprouvons une émotion mâtinée d’appréhension : arriverons-nous jusqu’au bout ? Pas question pour autant de monter sur les chevaux proposés par les habitants du village voisin. Nous ne sommes pas au Cirque de Gavarnie, quand même !

Le cratère

Vers l’infini et au-delà

Ereintés, nous atteignons enfin l’antre de la bête au sommet du cratère. Penchés vers elle, presque prosternés, nous sentons son souffle. La fumée blanche s’échappe sans bruit. On imagine pourtant le bouillonnement incroyable que cette échappée voluptueuse doit représenter dans les entrailles de notre planète. Le plus incroyable, c’est justement ce silence alors que nous sommes devant l’un des spectacles les plus étonnants de la vie sur Terre. Matthieu n’avait jamais ressenti cette émotion ; même pas devant le Piton de la Fournaise.

Le Bromo n’est pas un volcan comme les autres. Entouré de mythologie, il reste aujourd’hui encore un lieu de culte pour croyants et impies. Brahma veille sur les siens jusqu’à ce qu’il décide de détruire et de recréer son environnement. Nous restons de longues minutes à contempler ce cratère béant vers l’infini. L’horizon bleu et doré de l’aube, le puits blanc et gris de ce milieu de matinée : l’assaut du Bromo nous a faits voyager à travers l’esprit, le temps et l’espace. L’Indonésie est à nous !

Notre coup de cœur

Découvrir. Pour rejoindre le Bromo depuis Malang, nous sommes passés par l’agence Helios. Équipe très professionnelle et circuit bien conçu : nous vous les recommandons ! Comptez 650 000 rupiahs par personne, soit 40 euros (tarif incluant l’aller-retour en jeep, le droit d’entrée au parc national du Bromo-Tengger-Semeru, les diverses collations, ainsi qu’un stop pour découvrir une cascade naturelle et un petit temple avant de rentrer à son hébergement). Départ : minuit. Retour : vers 11h.

Cascade au retour du Bromo

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