Malang, la charmante méconnue

Dans une ruelle du kampung tridi

Après nos déceptions balinaises, nous voici à Malang, sur l’île de Java. Cette ville, encore ignorée des touristes, regorge de petits quartiers animés et d’initiatives étonnantes portées par ses habitants. Elle est aussi l’une des portes d’accès au volcan Bromo. Notre coup de coeur indonésien ! 

On vous l’a dit : nous n’avons pas aimé Bali. La faute à sa sur-fréquentation qui a considérablement dénaturé ces dernières années son patrimoine, sa nature et ses rapports humains. Au moment de partir pour Java, nous nous inquiétons d’être confrontés au même phénomène. Ses sites exceptionnels, comme le volcan Bromo et le temple de Borobudur, sont-ils eux aussi saturés au point d’avoir perdu leur charme ? Après nos haltes à Kuta et Ubud, ne risque-t-on pas une overdose touristique ?

Conducteur de tuk-tuk dans une rue de Malang

En quête d’un itinéraire bis

Une fois de plus, nous décidons d’adapter notre parcours. Une étape préalable nous semble indispensable. Nous en dressons vite le portrait-robot idéal. Il s’agirait d’une ville tranquille, un peu à l’écart. L’industrie touristique en serait absente, nous serions les seuls occidentaux en goguette. Ce lieu vivrait au rythme des journées “normales” des Javanais. Les marchés permettraient de faire ses courses plutôt que d’acheter des souvenirs, les temples seraient fréquentés par des croyants plutôt que par des Instagrameurs, les petits restaurants serviraient des plats du quotidien, les quartiers résidentiels n’auraient d’autre prétention que d’héberger les habitants.

C’est ainsi que Malang nous est par hasard apparue sur la carte. Cette grosse agglomération de 900.000 habitants est encaissée entre deux chaînes de montagnes qui la placent à une bonne heure et demie de la route la plus directe entre le Bromo et Yogyakarta. Pour s’y rendre, il faut donc nécessairement faire un détour.

Elle n’est par ailleurs recommandée par aucun des deux “monstres” de l’édition touristique. Lorsqu’on lit ce qu’en dit Le Routard, on n’a guère envie d’y faire une halte. Quand au Lonely Planet, s’il est moins définitif, il n’y consacre que quelques lignes. Exactement le type d’itinéraire bis que nous recherchons !

La place Alun alun tugu et ses anciens bâtiments nééerlandais

4h30, gare routière

Un dernier salut à l’oubliable Bali et nous sautons dans un bus de nuit. Dix heures plus tard – ponctuées d’un trajet en ferry jusqu’à Java et d’un savoureux dîner dans une cantine autoroutière – nous arrivons déjà à destination. “Déjà” car, malgré la conduite prudente de notre chauffeur, notre bus a de l’avance. Beaucoup d’avance même : il n’est que 4h30 ! 

Le jour n’est pas encore levé et la gare routière de Malang, qui d’ordinaire grouille de vie, est totalement déserte et silencieuse. Après quelques instants d’hésitation à la lueur d’un lampadaire, nous nous aventurons sur le boulevard voisin, lui aussi vide de véhicules, en quête d’une station de taxis. Ils sont heureusement aussi matinaux que nous. L’un d’eux accepte aussitôt de nous transporter sur les derniers kilomètres jusqu’à notre hôtel. Et, miracle : au prix juste, sans que nous ayons besoin de négocier avec insistance. Un signe du ciel que Malang est une chouette ville !

Dix minutes plus tard, nous sommes devant notre auberge de jeunesse, un joli bâtiment tout en hauteur situé en plein centre-ville. Sauf qu’à cette heure… la réception est fermée. C’est le gardien de nuit qui nous ouvre la porte. Il ne parle pas anglais et ne sait pas qu’elle est notre chambre. Il nous propose de poursuivre notre nuit sur un futon installé sur le sol de la salle à manger. On se glisse dans nos “sacs à viande” et on se rendort dans la minute.

Pause café avant la visite de la ville

Singe à vendre

La matinée est déjà bien avancée quand nous rouvrons les yeux. Autour de nous, une poignée de voyageurs savoure son petit déjeuner en discutant. Personne ne semble surpris de voir deux backpackers s’éveiller à leurs pieds. La réceptionniste s’amuse de nos mines pas très fraiches et nous tend notre clef. Les sacs posés et une douche plus tard, nous sommes prêts à découvrir Malang. 

Direction le marché aux animaux et aux fleurs, très fréquenté le week-end par les familles. On se faufile dans la foule, passant d’un pavillon en tôle à un autre. Les enfants s’extasient bruyamment devant les poissons et les oiseaux colorés. On tombe sur des tortues, des caméléons et des serpents. Seul un couple d’étrangers croise notre chemin, des Français de notre âge, portant un singe en cage… On saisit deux phrases au vol : “C’est scandaleux qu’ils vendent des animaux sauvages”, “Regarde sur Google où on peut l’emmener” Ils viennent de l’acheter au prix fort en espérant le confier à un refuge.

Il est déjà midi. Nous nous arrêtons dans un stand de street-food pour tester le nasi rawong, une délicieuse soupe de boeuf et de riz, épicée comme on aime. L’addition venue, on se demande s’il n’y a pas une erreur tant la somme est modique. Mais non, ce sont simplement les vrais prix indonésiens que nous venons de découvrir : trois à quatre fois moins cher qu’à Bali. Après une semaine à se sentir comme de pauvres routards dans un Disneyland pour riches Occidentaux, nous reprenons enfin des couleurs.

Pasar Burung, le marché aux animaux

Kampung challenge

Nous passons le reste de notre temps à déambuler sans but, au gré des ruelles qui s’offrent à nous. Nous comprenons vite que Malang est en fait l’addition d’une multitude de petits quartiers qui cohabitent les uns à côté des autres. En indonésien, on les appelle « kampung ». Et c’est avant tout par eux que les habitants de la ville se définissent et s’organisent en communautés. Plutôt que de diviser la population, cela conduit au contraire à une étonnante émulation. Les quartiers se challengent, allant jusqu’à se livrer à de véritables compétitions pour savoir lequel d’entre eux est le mieux décoré ou le plus accueillant ! 

C’est ainsi que les kampung populaires de Biru Arema et Tridi ont totalement changé de visage. Sur une idée d’étudiants en tourisme, avec le soutien de la municipalité, du club de foot local et d’entreprises de peinture, les habitants ont coloré ces dernières années leurs maisons et leurs rues pour en faire de véritables oeuvres d’art. 

Autrefois insalubres et oubliés de tous, ces quartiers sont désormais fréquentés chaque jour par des habitants venus de tout Malang et par des curieux de passage. Ils sont à présent une véritable fierté pour celles et ceux qui y vivent. Cette dynamique a permis l’ouverture d’épiceries, de restaurants et de quelques échoppes de souvenirs, contribuant à sortir de la pauvreté des dizaines de familles.

Dans un autre style, les riverains de Kayutangan ont fait du côté rétro et désuet de leurs maisons un véritable atout. En réhabilitant les anciennes façades datant de la colonisation néerlandaise et en glanant des milliers de bibelots de la fin du XIXe et du début du XXe siècles, ils ont rebaptisé leur quartier le “kampung heritage”. Là encore, il est devenu un lieu de promenade très apprécié. Nous nous éternisons dans ses rues, captivés par ce décor suranné si bien mis en valeur.

Kampung Tridi

Le pays de l’Islam joyeux

Ce qui fait que cela  fonctionne, c’est que ces initiatives sont portées directement par les habitants, qui redoublent de créativité et paraissent être dans une recherche perpétuelle d’améliorations. Nous sommes par ailleurs touchés par leur hospitalité. À chaque pas, les “bonjour” et les sourires fusent. On ressent partout une vraie chaleur humaine et une décontraction qui nous apaisent. 

Nous nous remémorons alors les stéréotypes que nous avions sur Java avant d’y arriver : l’image d’une île plus conservatrice que Bali, où l’alcool serait proscrit et l’ambiance plus austère, de par sa pratique rigoriste de l’Islam (l’Indonésie est le premier pays musulman au monde). Or, nous découvrons tout l’inverse : une pratique effectivement intense de l’Islam – tout le monde va chaque jour à la mosquée et la religion est au coeur de la société – mais un Islam résolument moderne, tolérant, ouvert sur l’autre, qui aime le débat et – on ose le terme – un Islam profondément heureux.

Les terrasses de café sont légion, la musique résonne dans les rues, on boit des verres et on fume des clopes à la vue de tous. Les couples ne se cachent pas pour s’aimer, les groupes de jeunes sont mixtes. La place des femmes semble d’ailleurs beaucoup plus équilibrée et juste qu’en Inde. Elles ne sont pas reléguées aux tâches ménagères, coincées à la maison toute la journée comme dans de nombreuses familles hindoues. Au contraire, elles sont partout, travaillent dans des domaines variés, dirigent des magasins et officient dans la police. Certaines portent le hijab, beaucoup d’autres ne le portent pas. Et ces hijab sont le plus souvent raffinés et féminins, loin des bouts de tissus monocolores et tristes qu’on peut observer dans d’autres pays.

Jeunes dans une rue du kampung Biru Arema

Give me five

Une anecdote nous a marqué tant elle résume cet état d’esprit. Un soir, alors que nous rentrons à pied d’un marché de street-food, nous tombons nez à nez avec une jeune femme en hijab. Il est 23h, tous les commerces environnants sont fermés et la rue est toute sombre. Elle stoppe aussitôt sa marche, se fige et nous fixe du regard. Nous la pensons inquiète de tomber sur deux hommes dans un endroit désert, qui plus est sur deux occidentaux. Soudain, elle rompt le silence en nous lançant d’une voix enthousiaste : “Give me five.” Elle joint aussitôt le geste à la parole en nous tapant dans la main et en se mettant à rire.

En deux jours dans cette ville, nous en apprenons plus sur l’Indonésie qu’en une semaine à Bali et Gili. Surtout, nous en apprenons plus sur l’Islam qu’en une vie en France et qu’en toute une série de voyages au Maghreb et au Proche-Orient. Malang nous a séduit, nous a fait découvrir une facette aussi étonnante que passionnante de l’Indonésie, elle nous a apporté tout l’enthousiasme dont nous avions besoin et qui nous manquait jusqu’à présent pour approfondir la découverte de ce pays. Reposés et rassérénés, nous partons à présent explorer le volcan Bromo, dont tant de voyageurs nous ont vanté les mérites.

Kampung heritage

Nos coups de coeur

Manger. Face à la gare de Malang, une longue allée abrite une vingtaine de petits restaurants où l’on mange de bons plats indonésiens pour quelques dizaines de rupiahs. Un “food court” essentiellement fréquenté par des Indonésiens, assis confortablement au sol sur des tapis.
À l’angle de Jl. Kertanegara et Jl. Trunojoyo. Ouvert jusque tard dans la nuit.

Visiter. Si Malang est une ville à majorité musulmane, son temple chinois taoïste mérite une visite. À dix minutes à pied des quartiers colorés de Biru Arema et Tridi, le Kelenteng Eng An Kiong résonne des prières des fidèles, dans une atmosphère envoûtante d’encens, de lanternes rouges et de statues de dragons.
À l’angle de Jl. Laksamana Martadinata et de Jl. Zaenal Zakse

Sortir. Le marché de nuit de Malang – pasar Besar – est un joyeux mélange de fête foraine et de stands de street-food. On y mange (bien) en regardant les enfants s’exercer à la pêche aux canards et leurs parents tenter le tir à la carabine, le tout en musique.
Sur Jl. Kyai Tamin, entre Jl. Sutan Syahrir et Jl. Sersan Harun, tous les jours jusqu’à 22h

Dormir. Le Shelter Hostel Malang, ouvert en mai 2019, est une excellente adresse de routards. Chambres doubles à petit prix avec salle de bain commune particulièrement propre. Décoration moderne réussie en brique, en bois et en béton. Il est par ailleurs très bien situé pour visiter la ville à pied. Au rez-de-chaussée, une agence propose des excursions au Bromo : excellente prestation, on vous la recommande elle aussi vivement (et on vous en parlera dans un prochain article).

5 commentaires sur “Malang, la charmante méconnue

  1. Bonjour à vous deux,

    Content d’abord de voir que vous avez repris du poil de la bête grâce à Malang, c’est toujours un plaisir de vous lire😊…et une très bonne année 2020, pleine de belles découvertes(culturelles, culinaires…)

    À très vite pour de nouveaux récits…

  2. Merci ! On vous sent soudain plus détendus !!:) 🙂
    Sans doute une retour à un périple « hors des hordes » , tant mieux.

    Vous semblez bien supporter la nourriture indonésienne ( extremement) epicée…
    Pour ma part , je ne puis rivaliser avec mon épouse d’origine indonésienne ..

      1. Cépafo !! 🙂 ( souvenirs personnels cuisants..)

        Au fait , ne manquez pas de manger au moins une fois dans un restaurant  » Padang  » et dans sa variante « hidang » de préférence.
        Bonnes fetes de fin d’année à vous deux !

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