Ubud : Le jour et l’ennui

Rizières près d'Ubud

On allait voir ce qu’on allait voir. On devait plonger dans la culture balinaise comme nulle part ailleurs. Enfin, on devait toucher du doigt l’âme de l’île… On vous le dit tout de suite, Ubud n’a pas été ce qu’on en attendait. Heureusement, sa nature généreuse nous a réconciliés avec Bali.

On s’imaginait Ubud en Avignon de l’Indonésie entre palais, lieux de culte, spectacles vivants et musées d’art. On s’est retrouvé dans un Kuta light, avec certes moins de bars et où on se couche plus tôt, mais avec cette même sensation d’être dans du faux.

Les Australiens sont toujours là. On sent qu’il s’agit pour eux d’une escale de quelques heures après avoir décuvés. L’ambiance est calme. Les rues sont propres, trop propres pour nous. Mal habitués par l’Inde, cette sérénité nous est presque oppressante.

La grande traversée

Ce retour à Bali a débuté par une longue traversée. Celle de Gili Air d’abord. Trente minutes à pied sous la chaleur plombante du matin équatorial. Pas encore totalement remis de notre « Indian blues », on déniche sans enthousiasme un bateau-bus pour rejoindre Lombok (15 minutes de mer). Ensuite, on négocie nerveusement un taxi-collectif pour rejoindre Lembar (1h30). Enfin, on prend un ferry pour rejoindre Padangbai, sur l’île de Bali (4h passées à regarder des films sud-asiatiques dont le scénario se résumait à des scènes de bagarre).

Ferry entre Lombok et Bali

La nuit est déjà tombée quand nous retrouvons le sol balinais. Nous prenons alors un mini-bus (seul moyen de locomotion collectif disponible ici) pour gagner Ubud (2h de route). Exténués par cette nouvelle journée de transport(s), nous déposons rapidement nos sacs dans notre hôtel (on vous en reparle dans un instant) et on part pratiquer l’une des activités balinaises à laquelle nous n’avions pas encore succombée : un massage !

Ça tombe bien : le salon est juste en face de notre hébergement (en fait, comme à Kuta, il y a plus de salons de massage au mètre carré que d’habitant) et le prix proposé s’avère très raisonnable. On savoure chaque instant et on en repart enfin serein.

Statue dans les rues d’Ubud

Retour à l’hôtel. Il s’agit d’un véritable petit quartier à lui tout seul : après avoir franchi une porte en pierre étroite, nous entrons dans une cour composée de baraques où vivent plusieurs familles. Notre bungalow est au fond de ce joyeux mélange d’enfants courant à moitié nus, de femmes nettoyant leurs casseroles, d’hommes jouant au ballon avec les ados, de vieux fumant leur tabac.

Sarouels et lotus

C’est finalement la première fois que nous côtoyons la vie quotidienne des Balinais. Les joyeux cris des enfants nous réveilleront chaque matin. Mais, au moins, on a l’impression d’être dans quelque chose de vrai.

Car, la porte de ce petit quartier enclavé passée, nous découvrons une autre ambiance. La rue est bordée de restaurants et de cafés faussement rustiques. Des Occidentaux partout croient vivre à la balinaise en s’accoutrant de sarouels. On s’échappe et on court vers le palais royal, première étape de notre visite de cette capitale culturelle.

Fleur sur un plan d’eau

On retrouve l’architecture de Bali, en pierre volcanique, très grise, chargée de fioritures et de statues démoniaques. La partie « visitable » est une infime portion du palais, encore habité aujourd’hui par la famille royale déchue.

On poursuit notre chemin sur la route principale d’Ubud vers le temple Saraswati où reposent sur l’eau une multitude de nénuphars et de lotus, autour desquels se reflète la forme allongée du vimana. Le lieu pourrait être agréable et même reposant si un Starbucks ne s’était pas installé dans l’enceinte même du sanctuaire…

Danse traditionnelle, bières comprises

Alors, on pousse plus loin (vous remarquerez que ces deux premières visites ne nous ont pas pris beaucoup de temps) vers le Pura Dalem. On nous demande de nous couvrir les genoux avant d’entrer dans le sanctuaire ; signe qu’il s’agit d’un lieu saint.

À l’entrée d’un temple

Un escalier monumental, en pierre, abouti à une haute porte étroite (afin d’empêcher les démons de pénétrer) et nous gagnons une petite esplanade bordée de monuments extrêmement travaillés. De l’encens et des fleurs. Mais aucune ferveur. Pas de moine. Pas de fidèle.

Le soir-même, nous revenons à ce même temple afin d’assister un spectacle de danse traditionnelle. Il est charmant. Mais, cette fois, sans aucune forme de cérémonial : le public est en short, on accepte même qu’il fume à l’intérieur où des vendeurs d’alcool se bousculent pour désaltérer les touristes en manque de bière…

Un moment de faiblesse

Ce n’est pas parce qu’Ubud est moins fêtarde que Kuta que cela en fait une capitale culturelle. C’est même tout l’inverse ! Force est de constater qu’il y a peu de choses à faire dans cette ville. Alors nous sommes allés nous « aventurer » dans la Vallée des singes, attraction favorite de tout bon touriste à Bali.

Avons-nous déjà abandonné notre idéal de routard au long cours ? On évite de justesse les tongs avec les chaussettes et le sac-banane autour de la taille. Mais nous nous glissons dans les pas de centaines de Chinois, Australiens et Européens venus découvrir ces singes « trop mignons », dans une « vraie » forêt au cœur d’Ubud. On se demandera plus tard pourquoi nous avons fait cette visite. On le confesse : c’était un moment de faiblesse… Là encore, tout sonne faux et business.

Maison coloniale aux environs d’Ubud

On s’échappe bien vite et on repart, plus loin, en dehors de ce centre-ville. Comme un besoin de respirer. Nous atteignons la campagne. Finalement, la nature, la vraie, n’est pas si éloignée ! Et plus on quitte le coeur d’Ubud, moins on croise de touristes. Tous agglutinés dans les mêmes bars, les mêmes restaurants et la même Vallée des singes en carton-pâte, ils ne sortent pas de leur bulle. Quel intérêt de faire des milliers de kilomètres pour se retrouver entre Occidentaux dans des endroits faits pour les Occidentaux ?

Bref, nous atteignons le Neka Museum, posée à la lisière de la ville, entre une route nationale (sorte de vieille route départementale française) et les rizières. Le musée est un enchantement : des collections impressionnantes de sculptures, de tableaux, de photos contemporaines et plus anciennes, qui donnent un bel aperçu de ce qu’est la culture balinaise. C’est beau, c’est riche !

L’une des oeuvres exposées au Neka Museum

Balade dans les rizières

On déjeune juste à côté : une sorte de cabanon fait de bâches publicitaires avec une seule grande table qui encadre la structure et des chaises en plastique. Une famille cuisine. On mange enfin avec des Indonésiens, étonnés de voir des touristes déguster avec plaisir leur soupe. La tête et le ventre remplis, on reprend espoir et on pousse notre balade encore plus loin.

Nous ne sommes qu’à 10 min de route d’Ubud et on est déjà seuls au milieu des rizières. Tout est d’un vert vif jamais rencontré auparavant (différent même de celui de Munnar). Matthieu a déniché un chemin qui traverse les plantations. Autour de nous, des champs baignés d’eau, des canards qui gambadent à la recherche de vers, des agriculteurs qui s’affairent. C’est la période des moissons. Une activité que nous découvrons car nous n’avions jamais voyagé dans ces régions fin octobre.

Les rizières de Keliki

Sentiment d’être privilégiés. Nous descendons une vallée arborée. Puis, c’est la jungle. Au loin, on entend le son d’une rivière. Des lianes tombent d’arbres couverts de mousse. Le sentier s’assombrit : le soleil peine à pénétrer la canopé. Des insectes nous tournent autour. L’air est humide et chaud.

On transpire beaucoup (merci la pierre d’alun). On plonge nos baskets dans le cours d’eau (merci Quechua). Et on remonte vers de nouvelles plantations de riz, perdues, à la sortie de la forêt. Des maisons coloniales hollandaises veillent sur ces champs depuis des temps révolus. Un vieil homme nous confirme que le chemin se poursuit, par là. Des ados se baignent nus dans un canal d’irrigation. Et nous entendons, déjà, le bruit des voitures.

La mafia des taxis

Et quand on parle du « bruit » des voitures, il faut parler des chauffeurs de taxis qui hurlent, littéralement, au passage de n’importe quel touriste : « Taxi ! ». Vautrés dans leur chaise en plastique, ils nous alpaguent au moins 50 fois par jour. Le plus étonnant, c’est qu’on ne les voit jamais au volant de leur voiture ! C’est comme si un gars dans la rue crie « Boulanger ! » mais sans nous présenter ses baguettes de pain ou ses croissants. Au bout d’un moment, on voudrait leur dire : « D’accord, mais on fait quoi maintenant, on monte sur vos épaules ? »

Deux femmes dans les rues d’Ubud

Partout dans la ville (comme à Kuta, d’ailleurs) sont affichés des panneaux des syndicats de taxis, menaçants, qui expliquent à quel point les VTC tuent leur business. Il faut dire que l’attitude mal aimable des taxis ne donnent pas vraiment envie de les emprunter. On n’a d’ailleurs jamais vu un seul touriste monter dans leur voiture. D’autant qu’évidemment, il n’ont pas de compteur ou, comme par hasard, il est en réparation aujourd’hui, tout comme la machine à carte bleue. Négocier pour un trajet que l’on nous facture a priori 10 ou 20 fois le prix normal, ce n’est pas agréable à la longue.

Plus grave encore : quand nous avons eu besoin d’une voiture pour rejoindre la gare routière située à plusieurs kilomètres d’Ubud, le chauffeur de VTC nous a demandé de changer le lieu de rendez-vous car nous étions dans une zone avec trop de taxis et que c’était « dangereux » ! Intimidations, agressions, pratiques d’un autre temps… L’ambiance que crée les chauffeurs de taxis dans Ubud n’est pas très rassurante.

From Bali to Java very quickly

Nous quittons donc la ville au bout de 2 jours et demi. Séjour trop court ou trop long ? On n’a pas réussi à rencontrer totalement l’Indonésie balinaise que nous avions fantasmée. Pourtant, elle existait encore il y a une dizaine d’années, d’après les témoignages unanimes de tous les baroudeurs que nous avons rencontrés.

Vieil homme sur un sentir au nord d’Ubud

Alors on roule en bus de nuit vers une autre île : Java. On traverse des paysages gorgés de soleil doré en cette fin de journée d’automne. La saveur qui se dégage de ces terres fait ressortir en nous une certaine frustration : on a le sentiment d’être passé à côté de quelque chose. La faute aussi à un réseau de transport en commun quasi inexistant (il n’y a ni train, ni bus à Bali) et des routes inadaptées. On ne pouvait pas tout prévoir…

On sait néanmoins que l’Indonésie est un immense pays, que beaucoup de surprises nous attendent dans les prochains jours. La douceur du crépuscule balinais nous fait comprendre pourquoi l’île a inspiré tant d’artistes et de voyageurs. Elle continue d’enchanter, malgré le tourisme de masse. Comme par exemple ces petites offrandes que nous manquons d’écraser devant chaque pas de porte : superstitieux, les Balinais amadouent les démons à coup de biscuits secs et de friandises posées sur des feuilles de bananier.

Offrandes sur un pas de porte

Direction Malang

Alors, on rêve d’une terre encore vierge, où la jungle renferme des esprits magiques et des animaux féroces. Ne pas aimer Bali serait ballot. On n’a tout simplement pas bien réussi à la cerner. Pierre, encore fatigué, n’en retiendra que cette sensation de poésie gâchée par le business. Matthieu restera sceptique jusqu’au bout malgré la beauté de la campagne.

A travers les vitres du bus, la fumée des feux de broussailles donne un air de brume crépusculaire totalement en phase avec ce que vous viviez à ce moment-là en France. Loin de vous, l’automne balinais (qui n’existe pas) fait tomber nos dernière défenses. On aura néanmoins réussi à semer les Australiens, à trouver le vrai prix des bouteilles d’eau et à manger du canard des rizières.

Élevage de canards dans les rizières

Et surtout, nous avons beaucoup d’espoir en notre prochaine étape : la ville de Malang, au pied du volcan Bromo.

Nos coups de cœur

Voir. À 15km au Nord d’Ubud, ne manquez pas le Gunung Kawi (à ne pas confondre avec le Gunung Kawi Sebatu) : des temples bouddhistes logés dans une petite vallée encaissée encore préservée de la masse touristique. Ils sont entourés d’une végétation luxuriante. Comptez deux heures de visite… et plusieurs centaines de marches en pierre à monter.

Les rizières en terrasse du Gunung Kawi

Vivre. Si le centre d’Ubud s’est transformé cs dernières années en un Disneyland pour touristes, il est encore très simple et très rapide de s’en éloigner pour se retrouver en pleine nature. Nous vous recommandons tout particulièrement la randonnée de Keliki à Ubud : une dizaine de kilomètres à pied dans la jungle et les rizières. Là encore, aucun touriste  à l’horizon. Seul bémol : pour se rendre au point de départ à Keliki, la seule solution est de prendre un taxi.

Découvrir. Il existe quatre sites principaux pour assister à des spectacle de danse traditionnelle balinaise. Si vous avez soif de culture, il ne faut surtout pas hésiter ! Nous vous conseillons celui proposé au Pura Dalem Temple à 100 000 rupiahs la place (6,40 euros) pour le site et la qualité de la représentation (legong et danse du Barong au programme).

Un commentaire sur “Ubud : Le jour et l’ennui

  1. Merci pour ces récits « balinais ».
    C’est toujours bien écrit et vivant.
    Je sens toutefois une certaine déception poindre chez vous au fil de cette nouvelle étape.
    Est-ce le coté exagérément touristique du pays qui vous aurait privé d’une découverte plus profonde du Bali réel et des balinais eux-mêmes ?

    Le contraste est sans doute trop fort avec « l’intensité indienne ».

    En tout cas , je vous lis toujours avec plaisir.
    Terima kasih !

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