Medan : bagarre avec la mafia des transports

Bemo près de Medan

Nous faisons nos adieux à l’île de Java pour rejoindre la dernière étape de notre parcours en Indonésie : Bukit Lawang, au nord de l’île de Sumatra. Mais sur le chemin survient une embûche de taille : à Medan, nous voici confrontés à la mafia des transports.

Après notre passionnante découverte de Jakarta, le temps est venu de quitter l’île de Java pour accoster sur sa voisine plus méconnue, Sumatra. Notre destination est Bukit Lawang, un village niché tout au nord, le long de la jungle du Gunung Leuser. Nous vous dirons très bientôt sur ce blog pourquoi ce village plus qu’un autre a retenu notre attention. Mais les péripéties survenues en chemin méritent un article préalable. 

Un trajet compliqué 

Qui dit petit village excentré, dit difficulté d’accès. Se rendre à Bukit Lawang depuis Jakarta n’a rien d’une évidence. Il faut d’aborder rallier Medan, la capitale de Sumatra du Nord, en bus de nuit ou en avion. Puis prendre un bus jusqu’à Binjai, d’où l’on prend un tuk-tuk qui nous amène à un arrêt de taxis collectifs, qui eux-mêmes nous amènent au village de Gotong Royong. On termine alors en tuk-tuk ou à pied sur 3km. Et on arrive ENFIN à Bukit Lawang. 

Sur le papier, ce trajet semble assez rébarbatif. Mais on se dit qu’on a connu pire en Inde, jonglant parfois dans la même journée entre un train, plusieurs bus et tuk-tuk pour finalement arriver à bon port en un seul morceau. Aucune raison que ce soit différent cette fois-ci. Et vous connaissez l’adage ? Rien ne peut arrêter un backpacker motivé ! 

Rien ? Sauf peut-être la mafia qui contrôle les transports de Medan et rackette d’une main de fer les passagers comme les conducteurs. Nous allons en faire l’amère expérience. Et, pour la première fois depuis le début de notre tour du monde, nous allons nous sentir en insécurité.

« Vous vous appelez comment mes amis ? »

Tout commence à la sortie de Medan, dans un premier bus. Après vingt minutes de route, le chauffeur se gare sur le bas côté et ouvre la porte passager. Trois hommes à l’extérieur nous font de grands signes pour nous dire qu’on est arrivé. Dubitatifs, nous consultons nos smartphones et constatons que nous sommes à 10km du terminus… On refuse donc poliment en leur indiquant notre destination. 

“Non, non. Le changement pour Bukit Lawang se fait désormais ici”, insistent-ils. Après tout, peut-être sommes-nous mal informés ? Les correspondances ont pu changer. Dans le doute, la meilleure option : on interroge le chauffeur du bus. Il confirme alors leurs dires d’un timide signe de tête. Ce bus appartenant à une compagnie privée qui a pignon sur rue – ALS pour ne pas la nommer – nous n’avons aucune raison de mettre en doute sa parole. Nous saisissons nos sacs et descendons.

Une fois sur le bitume, nous filons gaiement à la recherche de notre taxi collectif – on les appelle « bemo » en Indonésie. Nous interrogeons un conducteur, puis un second : aucun ne va à Bukit Lawang. Pas grave, un type vient à notre rencontre d’un ton rassurant : « Votre bemo arrive dans dix minutes. Vous vous appelez comment les amis ? Vous venez de quel pays ? » Le bonhomme a une drôle d’allure, on ne saurait trop dire pourquoi. Pierre commence à se tendre. Matthieu lui laisse sa chance : après tout, on ne s’est jamais fait rouler depuis qu’on est ici.

Un bemo complet ? Jamais ! 

Mais dix minutes plus tard, le même type revient vers nous : « Désolé, le dernier taxi collectif pour Bukit Lawang est complet. Il va vous falloir prendre un taxi privé. » Cette fois, c’est certain : on se moque de nous dans le seul but de nous faire payer un taxi à un prix délirant. Car s’il y a bien un véhicule qui n’est jamais complet, à Sumatra comme ailleurs, c’est un bemo. On se sert comme des sardines à l’intérieur, on s’accroche à l’arrière ou on monte sur le toit. Mais de la place, on en trouve toujours ! 

On réalise dans quel pétrin on s’est mis. On est au milieu de rien, il est déjà 16h et il nous reste au moins deux heures de trajet, dont trois changements. Le soleil se couche dans une heure. On va donc forcément finir la route de nuit. Il faut vite se ressaisir ! 

On envoie promener l’escroc qui nous collait aux basques, on hèle le premier bemo en direction de Binjai qui passe sur la route, on saute dedans. Six Indonésiens sont à bord. Ils regardent surpris nos visages en colère. On baragouine trois mots pour leur expliquer la situation : « mafia taksi » (pas besoin de vous le traduire) puis « saya pergi ke Bukit Lawang » (je vais à Bukit Lawang). Compatissant, ils nous confirment que ce taxi collectif va à Binjai, où on pourra faire notre changement. Et ils nous glissent même – à voix basse – le prix du trajet : 5.000 rupiahs par personne. 

Binjai, ses dîners, ses arnaques

Les passagers descendent au fil du chemin. Il ne reste qu’une femme quand on arrive enfin à Binjai. On descend et on tend un billet de 10.000 au chauffeur. On sent immédiatement un malaise. « Vous vous êtes trompés de billet. C’est 100.000 rupiahs le trajet, 50.000 chacun », articule-t-il dans un anglais laborieux.

On doute une seconde. On refait le calcul dans nos têtes. Non, c’est bien ça : lui aussi essaye de nous rouler. S’en suit cinq minutes de « C’est 10.000 ! » (nous) et de « C’est 100.000 » (lui), criés de plus en plus fort dans la rue. Et puis il y a ce moment où on en a marre. On lui balance le billet de 10.000 sur le siège et on s’en va.

La nuit est tombée. Les habitants dînent dans la rue. Nous aussi on aimerait bien dîner, mais on est loin d’être arrivés… On réveille un tuk-tuk qui dort dans son véhicule pour qu’il nous emmène à notre prochaine étape : le rond-point d’où partent les bemos pour Bukit Lawang. Cette fois, pas d’entourloupe : il nous demande un prix raisonnable et nous dépose au lieu demandé. La fin des tracas ? Sûrement pas. 

Encore un ami…

Un homme nous accueille en souriant. Il parle couramment anglais. « Vous allez à Bukit Lawang ? » On acquiesce et on lui raconte nos péripéties. « C’est scandaleux. Vous avez bien fait de ne pas vous laisser faire », nous dit-il très concerné. Et d’enchaîner : « Vous vous appelez comment les amis ? Vous venez de quel pays. » Vous devinez la suite ? Il nous explique que le dernier bemo vient tout juste de partir et que nous allons devoir… prendre un taxi privé. 

On sait que c’est faux. Il n’est que 17h30 et il y a des bemos au moins jusqu’à 19h. On s’énerve à nouveau. Mais vingt minutes après, toujours pas de bemo, on est épuisés et d’une certaine façon résignés. On accepte donc de négocier le prix d’un taxi privé. C’est évidemment cher. Bien plus cher qu’un trajet collectif. On abaisse la somme autant que possible, tout en sachant qu’on n’est pas vraiment en position de force. On s’apprête à toper à contre cœur… quand soudain un bemo se gare à deux pas. 

Matthieu rompt la négociation et fonce voir le chauffeur : « Vous allez à Bukit Lawang ? », « Oui ». Sauvés ! On balance nos sacs à l’arrière, on s’engouffre par la porte coulissante sur le côté. Go ! 

Pierre la bagarre 

C’est là qu’on voit la force d’une mafia. Trois hommes jusqu’à présent restés dans l’ombre se placent debout devant le véhicule pour l’empêcher de repartir. Et avec leurs têtes patibulaires, ils n’ont pas l’air de plaisanter. L’homme souriant avec qui on négociait un taxi privé change radicalement d’attitude et file menacer le conducteur de notre bemo. Les autres personnes à bord se murent dans le silence et baissent les yeux. Aucune n’ose intervenir. Puis un cinquième homme ouvre le coffre pour en sortir nos sacs. 

Le sang de Pierre ne fait qu’un tour. Il saute de son siège jusqu’au coffre et repousse brutalement l’homme. Puis il sort du bemo, le poing levé, et poursuit l’homme dans la rue. Matthieu prend la suite. La situation se tend radicalement. On sent la bagarre arriver. 

À cinq contre deux, il vaudrait mieux l’éviter. Se faire arnaquer est une chose, se faire tabasser et dépouiller de nos affaires en est une autre… Mais sur le moment, on ne se pose pas ce genre de questions. 

Un billet et on n’en parle plus

Heureusement, un passager s’interpose enfin. Il nous fait nous rasseoir et tente une médiation. Il nous explique d’abord que ce bemo… n’est pas un bemo. Il aurait été loué à titre privé par les autres passagers. Sauf que, vérification faite, ces passagers ne se connaissent pas entre eux. 

Réalisant que son argumentaire ne prend pas, il en adopte un beaucoup plus simple : « Donnez un billet aux types dehors et on n’en parle plus. » On répond alors tous les deux d’une même voix : « Sûrement pas ! » On ferme le coffre de l’intérieur, on claque les portes et on demande au chauffeur de démarrer en lui annonçant qu’on ne bougera plus de là. 

Les discussions se poursuivent entre Indonésiens : la mafia dehors qui exige qu’on nous sorte de là, les passagers qui en ont marre d’attendre, le chauffeur qui a peur qu’on s’en prenne à lui ou à son véhicule. Quinze minutes plus tard, celui qui avait voulu jouer le médiateur tend un billet à l’un des mafieux, le conducteur fait de même et les cinq hommes qui nous menaçaient prennent leurs distances.

Sauvés… ou presque 

Il est 19h30, mais cette fois nous sommes en route pour Gotong Royong, le village voisin de Bukit Lawang. Comme on ne sait plus qui croire dans cette région, on vérifie régulièrement sur le GPS de notre téléphone que la direction est la bonne. C’est le cas. 

Deux heures de terre battue plus tard, sous la pluie et sous l’orage, nous arrivons dans la petite gare routière. Notre hôtel a eu la gentillesse d’envoyer quelqu’un nous attendre. Il nous découvre avec des mines déconfites. Mais avant de partir avec lui, il nous reste encore une chose à faire : payer le bemo qui nous a « sauvé » des griffes de la mafia. 

Nous lui tendons 50.000 rupiahs pour deux, prix dont nous savons qu’il est le bon – notre hôtel nous l’a répété trois fois. Et vous savez quoi ? Il refuse… en nous demandant le double. Jusqu’au bout, tous nos interlocuteurs sur ce trajet se seront ligués pour nous arnaquer et, pardon du mot, nous emmerder. 

Moralité 

C’est le fameux passager « médiateur » qui aura le fin mot de l’histoire, et dont on se demande à quel point il faisait partie de la combine. Nous voyant redevenir tous rouges, il annonce magnanime… qu’il offre « de sa poche » les 50.000 rupiahs demandés par le chauffeur. 

En temps normal, on l’aurait arrêté, on lui aurait dit que ce n’est pas à lui de donner, on aurait trouvé un arrangement. On aurait peut-être même accepté de payer cette rallonge. Mais à cet instant, on n’en a plus rien à faire. On le laisse joindre le geste à la parole et on tourne les talons. 

On aura finalement mis six heures au lieu de trois pour relier Medan à Bukit Lawang, avec de bonnes montées d’adrénaline et parfois de la peur. Et, soyons francs, si c’était à refaire : on prendrait un taxi direct depuis l’aéroport !

9 commentaires sur “Medan : bagarre avec la mafia des transports

  1. Merci pour ce récit palpitant, et si bien raconté !
    Vous êtes sûrement déjà au courant, mais il faudra également faire attention au Viêt-Nam, où les taxis sont également à choisir prudemment.

  2. J ai détesté Medan ai pris aussitôt un bus pour le lac Toba puis ai rejoint bukhit Lawang mais n ai pas rencontré la mafia
    Peut être est ce différent dans ce sens .
    J ai beaucoup aimé votre hstoire.
    Bises de l Australie .

    1. Bien raconté, j’ai bien imaginé Pierre en Bernard de la Villardière refusant de céder aux méchants et s’énerver avec l’accent de François Bayrou! Mythique.

  3. Bonjour les amis voyageurs

    Après la lecture de vos mésaventures lors de votre dernière étape indonésienne.. c’est bien la 1ere fois que vous ne m’avez pas donné envie de vous accompagner. Bonne route pour la suite .
    Mc

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