Bukit Lawang : rencontre avec les orangs-outans

Mère orang-outan et son fils

Après nos mésaventures dans les transports, nous voici enfin à Bukit Lawang, notre dernière étape indonésienne. Si ce village perdu au bord de la jungle a retenu notre intérêt, c’est qu’il est l’un des rares lieux au monde où il est encore possible d’observer des orang-outans à l’état sauvage.

Orang-outan. Ce seul nom suffisait à allumer des étoiles dans les yeux de Matthieu lorsqu’il était enfant, s’attardant longuement devant leur enclos dans les parcs zoologiques et pleurant à chaudes larmes à chaque visionnage du film Greystoke. Ce tour du monde est l’occasion de réaliser un rêve : voir enfin ces grands singes dans leur habitat naturel.

Seuls cent mille orangs-outans vivent encore en liberté, après avoir été longtemps victimes du braconnage puis de l’abattage forcené de leurs forêts remplacées par des palmiers à huile et des hévéas. Si les mentalités ont évolué ces dernières années et qu’ils font à présent l’objet de mesures de protection, le risque d’extinction reste majeur. 

Culture de l’hévéa

Le tourisme comme moyen de protection ?

Endémique de l’Indonésie et de la Malaisie, ce grand singe est quasiment un membre de notre famille, partageant 97% de notre patrimoine génétique. Qui, l’apercevant dans un zoo, n’a jamais été interpellé par ses traits si proches des nôtres ? Mais le plus beau des zoos n’en reste pas moins une cage, où son comportement diffère de la réalité. Et observer la vie de ce primate en captivité n’est rien à côté de la possibilité de le voir en “vrai”. 

Cela peut paraître assez paradoxal, mais les treks à la rencontre des orang-outans sont nés afin de renforcer leur préservation. Ils sont une source importante de revenus pour les populations locales qui se trouvent incitées à préserver cet environnement fragile plutôt qu’à le détruire pour y faire des plantations. Les droits d’entrée dans les parcs nationaux contribuent quant à eux à financer les équipes de garde-chasse qui luttent contre le braconnage. 

Orang-outan de Sumatra dissimulé dans la canopée

Sumatra plutôt que Bornéo

Un cercle vertueux, tant que le business ne prend pas le pas sur la cause animale. Est-ce encore le cas à Bornéo, qui s’en est fait une spécialité depuis de nombreuses années ? Difficile à dire. À seulement une heure d’avion de Bali, Jakarta ou Kuala Lumpur, l’île voit arriver chaque année de plus en plus de visiteurs. Et elle devrait bientôt abriter la future capitale indonésienne

C’est là que nous avons découvert qu’il existe aussi plusieurs milliers d’orangs-outans au nord de l’île de Sumatra, dans le parc du Gunung Leuser, inscrit comme réserve de biosphère par l’Unesco depuis 1981. Près de 10.000 km² de jungle épaisse et humide, prospérant sur un terrain accidenté. On y accède par le village de Bukit Lawang, encore délaissé par les tours opérateurs. 

Trop excentré et trop compliqué d’accès : les routes sont dans un état pitoyable, les capacités hôtelières limitées. Trop incertain surtout : il n’y a pour le visiteur aucune garantie de voir des orangs-outans, ceux-ci vivant en complète autonomie sur cette surface immense.

Pont suspendu dans le centre de Bukit Lawang

Nous avons tout de suite aimé cette idée d’une aventure incertaine dans la forêt, rivalisant de silence et de discrétion pour espérer apercevoir le graal. Ou ne jamais le trouver. 

Bukit Lawang, porte des collines

Notre périlleux trajet terminé, nous voici donc à Bukit Lawang, qui signifie “la porte des collines” en indonésien. Quelques dizaines d’habitations en bois et en tôle bâties au bord d’un torrent, des ponts branlant reliant les deux rives. Un lieu au charme indolent, bercé le matin par la brume, qui donne envie de s’allonger dans un hamac en écoutant les oiseaux et en regardant le temps passer. 

Un petit paradis dont on n’imagine pas qu’il a connu l’horreur, le 2 novembre 2003, lorsque la rivière déborda en rasant tout sur son passage. Deux cents trente neuf personnes perdirent la vie. En cause, là aussi : l’exploitation forestière illégale qui aurait entraîné le ruissellement des eaux. Aujourd’hui les maisons sont reconstruites, les chambres d’hôtes rouvertes. Si le traumatisme reste vif, les habitants prennent soin d’accueillir les étrangers avec douceur.

Dans les ruelles de Bukit Lawang

Après une journée à flâner dans les ruelles de Bukit Lawang, nous avons totalement rechargé nos batteries. Demain, c’est le grand jour. Nous partons dans la jungle à la recherche des orangs-outans.

Ici c’est la jungle

À 8h30, une assiette de fruits tout juste engloutie, nous retrouvons Eman, jovial trentenaire qui arbore la machette en ceinture. Il sera notre guide pour la journée – c’est obligatoire pour pénétrer dans le parc. On fait le plein d’eau, on ajuste nos sacs et c’est parti. 

La première heure est tranquille : on traverse Bukit Lawang en longeant la rivière puis on emprunte un sentier bien tracé au milieu des hévéas qui conduit à l’entrée du parc. Une guérite apparaît. Nous montrons patte blanche à un garde chasse en treillis. Et nous pénétrons enfin dans la forêt. 

Aussitôt le décor change : ici la nature prospère seule, en hauteur, en longueur, partout autour de nous. Le plus fort pousse en écrasant sur son passage le plus faible, les arbres s’enchevêtrent à qui atteindra le ciel en premier, leurs troncs bataillent avec des lianes larges comme nos cuisses qui les enserrent, leurs branches et leurs feuilles forment une canopée épaisse loin au-dessus de nos têtes qui occulte les rayons du soleil. 

Lianes dans la jungle du Gunung Leuser

Morsure mortelle

L’air est chargé d’humidité, le sol est détrempé, pas un jour ne passe sans qu’un violent orage n’éclate et que la pluie ne se déverse. À chaque pas, on sent la vie qui grouille, qui rampe, qui saute, qui nous observe intriguée, cachée sous une écorce ou un tapis de mousse.

« Ne touchez pas un arbre sans avoir regardé avant ce qu’il y a dessus », nous prévient Eman. Un conseil prophétique : l’instant suivant, un fin serpent vert se dresse à un mètre de nous. « Sa morsure est mortelle », nous glisse-t-il. 

La promenade de santé, ce sera pour une prochaine fois ! À Gunung Leuser, on crapahute, on glisse et on salit ses Quechua. La machette d’Eman trouve rapidement son utilité, indispensable pour nous créer une piste dans ce labyrinthe vert. Notre guide coupe, avance, coupe, avance, saccadant notre marche de ses gestes secs. 

Serpent rencontré en chemin

Nourrissage interdit

Eman sait où il est, mais ne sait pas pour autant où l’on va : les orangs-outans se déplacent chaque jour, au gré de leurs envies de nourriture. Ils mènent une vie solitaire, le mâle et la femelle ne se retrouvant que pour s’accoupler, la mère élevant ensuite seule son petit. Ils sont le plus souvent à la cime des arbres, ils ne laissent pas de trace. Aucun randonneur dans sa quête ne suit le même parcours. Il faut marcher au gré du hasard, s’arrêter pour écouter, scruter au-dessus de soi. 

Trois heures s’écoulent. Le moment est venu de déjeuner. On s’asseoit sur une souche. Notre guide sort de son sac plusieurs paquets en feuille de bananier. À l’intérieur, du riz, des légumes, des oeufs et des fruits. « Ne laissez rien par terre, pas même une épluchure. Il ne faut pas habituer les singes à notre présence. »

Il nous raconte l’histoire de Mina, une femelle orang-outan qui s’était accoutumée à l’homme. Dès qu’elle apercevait des visiteurs, elle venait à leur rencontre. Certains lui donnaient à manger. Puis elle s’est mise elle-même à le demander. Jusqu’à ce qu’un jour elle attaque quelqu’un qui n’avait rien à lui offrir. 

Mina vit toujours à Gunung Leuser, mais les gardes chasse l’ont éloignée pour qu’elle ne soit plus en contact avec les humains. Le nourrissage est désormais durement sanctionné.

Pierre à la recherche des orangs-outans

Quête inachevée

L’estomac plein, nous jetons à nouveau nos corps dans la végétation. Nous descendons dans une gorge, pataugeons dans un ruisseau, remontons sur la face opposée. Aucune trace du grand singe. Nous serpentons sur une crête, sautons un talus, retournons plus loin en contrebas. Toujours rien. Eman ne veut pas rentrer bredouille, il nous fait accélérer le pas. 

Nous commençons à en avoir plein les jambes. À force de tourner, nous en avons perdu nos repères. Le village est-il derrière ou devant nous ? Est-ce le nord ou le sud ? Sommes-nous déjà passés par là ? Sur une butte, nous soufflons quelques minutes en admirant l’horizon par une trouée : des arbres à perte de vue. 

Le ciel se fait plus sombre. L’après-midi est bien avancée et une averse se profile. Doit-on songer à rebrousser chemin ? Combien de temps nous faudra-t-il pour rentrer ? Quand soudain notre guide nous arrête net et tend la main vers les cieux. 

Mère orang-outan et son petit

D’un regard

Ils sont là. Une mère orang-outan et son petit, leur pelage roux ébouriffé. Pendus d’une main à une branche, ils portent de l’autre des feuilles à leur bouche et mâchent négligemment. Ils passent d’arbres en arbres en se balançant dans une douce nonchalance. On est touché par leur complicité. 

Ils nous ont vu, cela ne fait aucun doute, mais ils ne s’inquiètent pas, si haut perchés. Ils pourraient nous éviter, mais ils font le choix de rester là. On les sent à l’aise, sereins. On s’accroupit et on les observe longuement en silence.

Vient alors l’instant où nos regards se croisent, où la rencontre se fait. Un coup d’oeil sensible, curieux, intense, qui nous pénètre au plus profond. On se parle sans se parler, on s’accepte, on pense se comprendre un peu.

Jeune orang-outan à Gunung Leuser

Cela dure une minute, peut-être deux, on n’ose regarder ailleurs ou cligner des yeux, de peur de couper le fil qui vient de se tisser. Mais déjà il est temps de se dire au revoir. Leur visage se détourne. Ils s’effacent dans la canopée. Ils repartent à leur monde.

On reste sans voix, ému. On aimerait les appeler, leur dire de revenir. Prolonger l’expérience. Puis on réalise le cadeau inestimable que nous ont fait ces “hommes de la forêt”. 

Nos coups de coeur

Respirer. L’hôtel Green Travelodge a ouvert ses portes au début de l’été 2019. Nous comptions encore parmi les premiers clients. Ses quatre spacieux cabanons en bois abritent chacun une chambre double avec salle de bain. Décoration intérieure soignée, joli jardin à deux pas de la jungle et de la rivière, jeune équipe d’une gentillesse sans limite… pour 14 euros la nuit. Ce fut notre hébergement préféré en Indonésie.

Découvrir. On vous recommande également de passer par le Green Travelodge pour organiser votre trek. Vous aurez alors le plaisir de découvrir la jungle avec Eman, un professionnel très respectueux de la nature. Comptez 45 euros par personne la journée, tout inclus – ce prix est commun à tous les guides de Bukit Lawang.

Eman, guide à Bukit Lawang

6 commentaires sur “Bukit Lawang : rencontre avec les orangs-outans

  1. Je viens de découvrir votre blog qui est très sympa. Actuellement en tour du monde en famille nous sommes aussi passé par bukit lawang et je viens de reconnaître notre guide Eman sur la photo ! 😊 Nous avons passé un jour et une nuit avec lui dans la jungle et il est effectivement top.
    Bonne continuation à vous

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