Bagan : Birmanie d’hier contre Birmanie d’aujourd’hui (1/2)

Un temple à Bagan

C’est la merveille des merveilles : Bagan et ses quelques 3.000 temples multi-centenaires sont une étape indispensable pour appréhender l’âme de la Birmanie. Récit de quatre jours à la fois passionnants et riches d’enseignements

Cela faisait un petit moment et, on doit vous l’avouer, ça nous manquait un peu : nous revoici dans un bus de nuit ! Enfin, pas tout à fait. Pour l’instant, il nous faut rejoindre la gare routière de Rangoun, située à une vingtaine de kilomètres du centre-ville. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’ancienne capitale birmane devrait rapidement songer à mettre en place des couloirs de bus…

Le poids du bouddhisme

Le parcours est interminable. Nous sommes dans un vieux bus chinois d’occasion, installés tant bien que mal. Deux heures pour rallier notre destination… qui n’est pourtant qu’un préalable à dix autres heures pour rejoindre Bagan. On met néanmoins à profit ce trajet pour comprendre deux ou trois choses supplémentaires sur la Birmanie. D’abord, le poids obsessionnel de la religion bouddhiste. Pratiquée par 85% de la population, elle se niche dans les moindres détails de la vie quotidienne. Ainsi, comme au Sri Lanka, les places avant des bus sont-elles réservées aux membres du clergé.

Pierre en fait vite les frais : alors qu’il venait de trouver un siège bien confortable entre deux Birmans, son sac-à-dos bien calé entre les jambes, voilà qu’un moine entre dans le bus. Le religieux ne dit pas un mot mais un passager prend les devants : il demande expressément à Pierre de dégager pour laisser la place au saint homme.

Jeunes moines traversant une rue de Rangoun

La suite du voyage se fera donc debout, énorme sac à nos pieds, la main gauche essayant d’attraper le rebord d’un fauteuil pour ne pas tomber sur le pauvre moine, la main droite tentant d’agripper la barre au-dessus de nos tête (beaucoup trop haute) et le reste du corps soumis aux pressions des passagers qui ne cessent de monter… Grâce à la RATP, nous avons acquis une certaine souplesse ! Il ne reste plus qu’à tendre le cou et observer la circulation à travers les vitres.

Et le poids de l’astrologie

Le jour baisse. Les voitures roulent au pas. Encore 10km… Heureusement, nous avons pris de l’avance. Seuls 7 Birmans sur 1.000 possèdent un véhicule mais on a l’impression qu’ils sont tous sur notre route ! Et toujours cette même curiosité : on roule à droite mais les volants sont aussi côté droit. Imaginez la galère quand il faut tourner à gauche ! Entre deux arrêts, on arrive à pianoter sur notre téléphone pour comprendre cette anomalie.

Quand la Birmanie était encore une colonie britannique, on circulait logiquement à gauche. Mais en 1970, du jour au lendemain, le général en chef de la junte militaire a décidé de changer de sens. Officiellement, il s’agissait d’effacer les dernières traces de l’époque coloniale. Mais la brutalité avec laquelle cette décision a été prise révèle une autre explication : l’astrologie. En effet, plus qu’ailleurs en Asie, les Birmans sont extrêmement attentifs à la position des astres.

Volant à droite

Aussi, lorsque son astrologue lui affirma que changer le sens de circulation dans le pays empêcherait les communistes d’arriver un jour au pouvoir, le dictateur pris la décision radicale de rouler à droite… Sans changer pour autant le modèle des voitures ! Il a fallu attendre 2017 pour que le Gouvernement se décide enfin à interdire l’importation de voitures dont le volant n’est pas à gauche.

Enfin, le vrai départ !

Enfin, la gare routière ! Immense. Poussiéreuse. Sombre. Les quelques groupes électrogènes qui éclairent l’espace tombent alternativement en rade. Nous validons notre ticket au bureau de la compagnie et découvrons notre superbe bus jaune flambant neuf qui devra nous acheminer jusqu’à Bagan. Nous sommes rassurés et nous allons dîner.

On s’installe sur des chaises en plastique pour enfant et on déguste une bonne soupe. Un vieil homme s’approche et nous demande dans un français impeccable quel âge nous avons. Lui, très fier de nous afficher ses 70 balais alors qu’il n’en paraît que 50. Mais surtout ravi de parler dans la langue de ces deux voyageurs venus de Paris ! C’est à l’école, nous explique-t-il, qu’il a appris le français. Ses yeux se mouillent d’émotion à cette simple évocation. Les nôtres ne sont pas loin de l’imiter…

Devant notre compagnie de bus

Les sacs dans la soute, on saute dans le bus dont la moitié des fauteuils est déjà occupée par des Occidentaux. Bagan est à juste titre LA destination numéro 1 en Birmanie. Et on file dans la nuit…

Négociations matinales

Six cent trente kilomètres plus loin, nous voici aux portes de l’ancien Royaume de Pagan. La nuit fut plutôt bonne. Nous nous levons en même temps que le soleil. À la différence près que nous, eh bien, nous sommes beaucoup moins lumineux que lui à cette heure si matinale ! Alors quand les chauffeurs de tuk-tuk nous sautent dessus avant même que l’on réussisse à poser un pied en dehors du bus, nous affichons un visage des plus ternes.

La technique est classique : agripper un client mal réveillé pour lui soutirer un maximum d’argent. Malheureusement pour eux, que ce soit à 3h, 4h, 5h ou 6h du matin, nous nous faisons rarement avoir par ce genre de manœuvre. Alors, nous prenons notre temps. On prend nos sacs, on s’assoit à califourchon et on attend que les passagers du bus quittent la gare routière pour négocier au calme avec les chauffeurs restés sur le carreau.

La plaine de Bagan

Seule une jeune Tchèque reste avec nous. Elle voyage seule (nous sommes toujours admiratifs de ces femmes qui partent à l’aventure en solo à l’autre bout du monde). À trois, nous avons encore plus de poids pour arriver à un tarif honnête. Nous réussissons à trouver un compromis. Edouard Philippe devrait nous embaucher pour négocier avec les syndicats !

Au pied de 1.000 ans d’Histoire

Notre guest-house est à 15km. Une chance car l’aube ne s’est pas encore transformée en matinée et la lumière du jour n’a pas encore embraser la Terre de ses rayons. Ainsi, nous admirons dans un climat fantasmagorique la plaine de Bagan soumise au rougeoiement du soleil naissant. Oui, le lieu est propice à la poésie. On ressent déjà une émotion particulière lorsque nous traversons ces quelques kilomètres de plaine. La fatigue n’y est pour rien. Nous pénétrons tout simplement dans l’ancien centre religieux, politique et économique du 1er empire birman.

Aujourd’hui, il n’en reste rien. Qu’un plateau semé d’herbes hautes et d’arbres bas. Un vaste espace de plus de 100 km² coincé dans une courbe du mythique fleuve Irrawaddy. Il ne reste rien de l’empire birman qui régna sans partage sur la région du IXe au XIIIe siècle si ce n’est une bourgade prisonnière de son passé et de son nom. Il ne reste rien, sinon l’essentiel : près de 3.000 temples disséminés sur ce vaste plateau. Des monuments qui ont résisté aux pillages, aux assauts du temps, aux brûlures du soleil, à la corrosion de 1.000 ans de pluie et aux tremblements de terre dévastateurs.

L’entrée du Dhammayangyi

De notre tuk-tuk bien ridicule, nous sentons vibrer leur présence lorsque nous passons à proximité. Nous en apercevons déjà quelqu’uns. Ils dépassent des arbres. Leur forme varie : conique, bulbeuse, pyramidale. La plupart sont faits de briques. Le rose et l’ocre se détachent du vert. Napoléon aurait dit à ses hommes s’il avait pousser son expédition jusqu’ici : « Songez que, du haut de ces temples, dix siècles nous contemplent ! »

Bagan Tour

La rêverie prend brutalement fin lorsque nous sommes stoppés à un check-point. « ETRANGERS 20$ », nous crie un panneau posé sur le bord de la route (les Birmans ne paient pas). Le prix à payer pour accéder au saint des saints. Nous déposons Alenka à son hôtel. Le nôtre nous accueille comme des rois. Nous avons même droit à un petit-déjeuner servi dans le jardin de l’établissement, au milieu des fleurs et au bord d’un bassin. Nous sommes dans un havre de paix (pour pas cher), loin des considérations mercantiles du début de matinée. Et, en plus, le repas est divin. C’est la Birmanie que nous aimons !

Nous sautons ensuite sur un VTT. La location se fait juste à coté. Une ado et son petit-frère tiennent la boutique familiale. Le vélo est la meilleure solution pour parcourir le vaste espace. En effet, les temples sont littéralement dispersés à travers la plaine et les chemins qui les relient ne sont évidemment pas goudronnés. Alors, alliant le geste écologique à la prudence (nous ne savons toujours pas conduire un scooter), nous nous agrippons au guidon et nous nous lançons à travers 1.000 ans d’Histoire.

Le Lawkananda

Les ravages des années 90

Pour cette première journée, nous décidons de commencer par les temples les plus proches de notre hébergement. Nous parcourons une vingtaine de kilomètres sur des routes sablonneuses mais correctes. Direction : le bord du fleuve. Notre premier temple nous éblouit par son or. Le Lawkananda (Xe siècle) domine l’Irrawaddy et nous offre une belle perspective du front de rivière. D’autres temples dominent le lieu sacré. Ils brisent la cime des arbres. Nous nous posons. Nous savons que nous ne pourrons pas tout voir, tout visiter. La vue sur cet ensemble est déjà la récompense d’un voyage. Nous repartons pour en découvrir plus.

Nous passons devons un temple bulbeux en rénovation. Impressionnant amoncellement de briques cachées sous une cloche d’échafaudage en bambou. Le Mingalazedi date du XIIIe siècle et se dresse encore fièrement malgré quelques blessures du temps. Heureusement pour lui, il n’a pas subi les ravage des restaurations à marche forcée des années 90, imposées par le Gouvernement de l’époque.

Certains temples (on en verra quelques uns) ont été reconstruits de manière grossière. Il s’en est fallu de peu pour que le site ne devienne un vulgaire parc d’attraction… La communauté scientifique sauva ce qui pouvait encore être sauvé. Et l’UNESCO « s’empressa » de classer Bagan au patrimoine mondial afin d’arrêter le carnage. C’était il y a à peine quatre mois !

L’Irrawaddy

Vanité des vanités

Le mal est peut-être déjà fait, finalement. On comprend mieux l’empressement du pouvoir birman à vouloir transformer Bagan en site touristique massif quand on arrive devant un nouveau temple. Cinq cars d’où sortent des dizaines de Chinois, sont garés devant le lieu saint. L’endroit regorge de vendeurs de fleurs et de grigris, les dons sont vivement conseillés, les billets s’entassent dans de vastes urnes transparentes jusqu’à l’attraction majeure du lieu : un escalier de quelques marches mène le visiteur au-dessus d’un énorme chaudron d’où l’on doit jeter son obole. Les Chinois s’amusent, prennent des pauses « instagrammables ». Le tout dans la plus grande des bousculades et avec le son lancinant des moteurs des cars qui ne cessent de tourner…

Nous nous échappons et arrivons au vieux bourg de Bagan. Nous ne remarquons même pas que nous venons de franchir les anciens remparts de ce qui fut le centre du monde birman il y a huit siècles. On retrouve l’Irrawaddy à la faveur d’une esplanade qui fait office de parvis et de point de vue panoramique. C’est ici au pied du Bupaya, que nous décidons de vivre le coucher de soleil, tout à l’heure. L’endroit est majestueux. Un instant vite gâché par l’arriver des touristes que nous venions de fuir…

Alors, nous nous lançons dans la forêt. Très vite, nous quittons les grandes routes balisées et nous découvrons des temples beaucoup moins fréquentés car inaccessibles pour les bus touristiques. Nous nous perdons à travers les stupas qui se dressent telles des bornes le long des sentiers rouges de poussière. La piste terreuse se fond dans la brique des temples. Toutes les époques se mélangent. On retrouve des inspirations sri lankaises. On se remémore alors nos visites dans les anciennes capitales cingalaises d’Anuradhapura et de Polonnaruva. Des lieux, comme Bagan, où seul l’art sacré a résisté aux siècles. Des villes que l’on pensait éternelles se retrouvent, comme Bagan, plongées dans le sommeil des empires déchus. Une illustration grandeur nature que notre suffisance n’est que vanité.

La pagode Shwesandaw

Vous voulez voir le coucher du soleil ?

L’heure tourne. Le jour baisse déjà. Et un jeune homme à moto nous interpelle : « Vous voulez voir le coucher du soleil dans un endroit secret ? » Évidemment ! Le gars est aimable, nous lui demandons donc de nous indiquer la direction. Mais il refuse et nous dit que le site en question est introuvable sans un guide (en l’occurence, lui).

Matthieu lui montre son portable ouvert sur Maps.Me. Mais il refuse toujours de nous dire où se trouve son repère magique. Nous comprenons qu’il faut lui donner un billet pour obtenir le renseignement. Sachant qu’il a dû faire le même coup à d’autres personnes au cours de la journée, l’endroit ne doit plus être si secret que ça. Nous déclinons poliment sa proposition et décidons de dénicher un point d’observation par nos propres moyens.

L’idée est en fait de monter sur un temple suffisamment haut pour avoir une vision d’ensemble ; ce qui est d’autant plus beau au lever ou au coucher du soleil. Des amis qui étaient venus ici il y a une vingtaine d’années nous l’avaient certifié : « On peut grimper sur tous les temples ! » Entre temps, l’UNESCO est passé par là et, depuis à peine deux mois, la plupart des monuments arborent un panneau interdisant l’escalade. Nous arrivons un chouia trop tard… Nous comprenons néanmoins la nécessité de protéger le site. Et puis ce n’est pas bien grave, la journée fut suffisamment riche en émotion, nous rentrons.

Nos deux bolides garés devant un temple

Verrons-nous un coucher de soleil au-dessus des temples de Bagan ? La suite de nos aventures dans quelques heures 😉

Notre coup de cœur

Dormir. Bagan Central Hostel est un charmant hôtel situé en plein centre de New Bagan. Les chambres sont vastes et couvertes de boiseries. Elles sont regroupées dans plusieurs bâtiments donnant sur un agréable jardin. Mais le must de cet établissement reste ses petits-déjeuners copieux et tous les jours différents. Nous avons réussi à avoir une chambre pour 20 euros la nuit via Booking.com.
Bagan Central Hostel, Kayay Street, New Bagan

Pour aller plus loin

Birmanie : quarante-six ans après avoir adopté la conduite à droite, les voitures se mettent à jour : article de Libération du 20 janvier 2017

3 commentaires sur “Bagan : Birmanie d’hier contre Birmanie d’aujourd’hui (1/2)

  1. J’ai l’impression qu’avec vous, même Lourdes deviendrait une aventure … Mais que de bon souvenir rappelés par votre chronique. De tous ceux que j’ai visités et parcourus, la Birmanie est un des pays qui m’a le pus marqué …
    Bonne suite.
    Amitiés

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