Rangoun : ses amis, ses pagodes, ses emmerdes

Jeune moine déjeunant dans les rues de Rangoun

Notre découverte de la Birmanie débute par Rangoun, capitale économique et culturelle, ville la plus peuplée et la plus cosmopolite du pays. Deux jours pour arpenter les pagodes, surmonter nos premiers accrocs et suivre un cours intensif de langue !

Rien de mieux qu’un copieux petit-déjeuner pour nous mettre de bonne humeur. On aurait pu manger à trois dans le fried rice que nous sert notre hôtel ce lundi matin. Si tous les repas birmans sont comme ça, on va vite récupérer nos kilos perdus en Inde (et pas repris en Indonésie) ! De quoi nous donner des forces pour la longue journée qui nous attend. C’est grand Rangoun – ou Yangon pour les Birmans – et on est bien décidé à découvrir la ville à pied. 

On prend la première à droite, on marche 300m et on débouche sur Maha Bandula Road, l’avenue principale. Ouf, elle est bien plus animée qu’hier soir. De jour, cette ville est bel et bien vivante. Première halte à la pagode Sule, là où le bus de l’aéroport nous avait laissé. On était trop fatigué et trop chargé pour la visiter sur le moment, on s’était promis d’y retourner. Une poignée de touristes rôde autour, mais surtout beaucoup de fidèles. On nous avait prévenu : Rangoun, comme la Birmanie dans son ensemble, est fervente. Il faut dire que chaque enfant passe une année au monastère. Il sait prier avant même d’écrire ou de compter. Et il est censé y retourner un an à l’âge adulte. Ça forge des habitudes.

Bouddhas

De l’eau sur les statues

On se déchausse et on sort de nos sacs deux grands morceaux de tissu achetés en Inde. Les temples bouddhistes, comme les temples hindous, nécessitent qu’on dissimule ses genoux. La jupe est ainsi de rigueur pour le sexe masculin – on l’appelle ici le longyi. La nôtre nous vaut des regards amusés. On se demande pourquoi, puis on comprend : elle est orange, couleur généralement portée par les hommes moines plutôt que par les fidèles. Rien de problématique pour autant, on nous fait signe d’entrer.

L’essentiel des pagodes birmanes respecte le même plan : un mur d’enceinte qu’on franchit en emprutant des marches, puis un patio à ciel ouvert qui entoure un stupa. Au Ladakh, ces stupas étaient d’un blanc éclatant au soleil.   En Birmanie, ils sont peints d’un doré étincelant. L’effet recherché est le même : qu’ils se distinguent du paysage, qu’ils se rappellent aux croyants et fascinent les profanes. Et c’est effectivement avec un brin de fascination que nous visitons ce premier temple birman.

Chacun vient y déposer des offrandes faites de fruits, de fleurs ou parfois… de gâteaux industriels et de bouteilles de soda. On se déplace d’un autel à l’autre dans le sens des aiguilles d’une montre. On s’arrête devant telle statue qui symbolise son mois ou son jour de naissance. Et on lui verse de l’eau sur la tête en guise de porte-bonheur.

La pagode Sule

Obole de riz

Retour dans la rue, dans le bruit et la cohue d’une journée travaillée. La pagode Sule est aussi un énorme rond-point. Nous jetons un oeil au monument national juste à côté, un obélisque pointu comme un pic à glace, et à l’Hôtel de Ville de Rangoun, grand bâtiment années 30 mêlant architectures anglaise et birmane. Puis nous rejoignons la 26e rue, très fréquentée pour son marché. Matthieu A-D-O-R-E les marchés. Et à chaque marché, il ne peut s’empêcher de prendre sensiblement les mêmes photos des étales de légumes, de poissons et de viandes. Nous rentrerons en août prochain à Paris avec une véritable collection. 

On pensait avoir quitté les enfants moines à la pagode, mais on les retrouve bien plus nombreux ici. De stand en stand, ils demandent l’obole. Cette quête fait partie de leurs tâches quotidiennes, avec la prière et les corvées de ménage. Les commerçants leur tendent un peu de riz. Parfois, ils les accueillent pour déjeuner. Le jeune religieux honoré par cette invitation est alors aussitôt rejoint par un deuxième comparse, puis un troisième, puis tout un groupe… Ce n’est plus un mais dix convives qu’il faut nourrir. Plus une chaise n’est disponible pour les clients.

On en profite pour tester notre premier thé birman : du thé auquel on ajoute une bonne dose de lait concentré. Une spécialité qui nous rappelle le chai – les inspirations indiennes sont nombreuses en Birmanie – mais en beaucoup plus sucré. Au moment de payer, premier petit accroc du séjour : le commerçant nous demande trois fois le prix normal… On tente de négocier,  sans succès. On se promet la prochaine fois de demander avant de commander, cela évitera les mauvaises surprises.

Pause déjeuner pour les enfants moines

Minorité au musée

Nous poursuivons notre marche jusqu’à la synagogue de Rangoun. Ou plutôt devrait-on dire la synagogue de la Birmanie, car c’est la seule du pays. Elle est aujourd’hui davantage un musée qu’un lieu de culte.

Il ne reste en effet qu’une dizaine de juifs dans la ville. Les milliers d’autres qui vivaient là au tournant du XXe siècle ont fui pendant la seconde guerre mondiale, au moment de l’occupation japonaise, puis en 1962, quand l’armée prit le pouvoir. En effet, ce coup d’État laissait présumer le pire pour les minorités éthniques et religieuses – et d’ailleurs, nous y reviendrons sûrement dans un prochain article, le pire est effectivement arrivé. 

Le bâtiment date de 1896 et a été magnifiquement restauré. On le doit à Moses Samuels et à son fils Samy qui a pris le relais après le décès de son père en 2015. Pendant vingt ans, ils ont fait le tour des donateurs étrangers et réussi par leur seule pugnacité à redonner vie à ce qui devenait une ruine. On croise d’ailleurs Samy à l’entrée, à la fois fidèle et bienfaiteur, gardien et guide pour les touristes.

Immeubles d’habitation

Shwedagon, trésor à ciel ouvert

De pagode en synagogue, de marchés en bâtiments coloniaux, nous parvenons en fin d’après-midi au « saint des saint » de Rangoun : le temple Shwedagon. La légende raconte que ses fondations remonteraient à 2.500 ans. Les historiens penchent pour le VIe siècle. Premier site de pélerinage en Birmanie, il renferme les reliques de quatre bouddhas.

On l’aperçoit d’abord du bout de l’avenue d’un kilomètre qui y conduit, perché sur une colline, minuscule. Puis, pas à pas, l’ensemble prend forme. Jusqu’à nous écraser de ses presque 400m de large. Ce n’est pas un bâtiment, mais des dizaines étroitement imbriqués entre eux. Et pour y accéder, ce ne sont pas quelques marches, mais un escalier de trois cents mètres de long qu’il faut gravir. Un chemin de pénitence, une ascension physique à laquelle se prête la foule de tous âges dans un silence pieux. 

Il nous amène à une esplanade de marbre de presque 5ha. Elle dessert une centaine de pavillons, de salles de prière et de pagodons. Mais surtout en son centre, le monument principal : une pagode de 98m de haut… couverte d’or pur. Quatre-vingt tonnes d’or pur, assorties de milliers de diamants et d’émeraudes, et de centaines de cloches d’argent. Un véritable trésor à ciel ouvert, étendard des cinquante millions de bouddhistes birmans. Une oeuvre qui capte notre regard au point qu’on se couchera ce soir-là en ayant encore son image dans les yeux.

Esplanade de la pagode Shwedagon

Chiche ou pas chiche ?

Après une bonne nuit dans le cagibi qui nous sert de chambre, nous reprenons notre tournée des pagodes, dont les agréables Chau Htat Kyi et Ngar Htat Gyi. Plus excentrées, elles nous donnent l’occasion de tester les bus de Rangoun : de vieux diesel pour la plupart offerts par la Chine qui s’offrent ici une deuxième vie, voire une troisième si on en croit l’état de leur carlingue et la plainte stridente qu’ils émettent en freinant. 

Difficile de se repérer parmi les lignes : l’affichage aux arrêts est exclusivement en alphabet birman, très différent du nôtre (pour ne pas dire incompréhensible). Nous arrêtons des passants pour leur demander quel bus prendre. Aucun ne parle anglais. On finit par grimper dans le premier qui va dans dans notre direction. En guise de ticket, le chauffeur nous désigne une urne pleine de billets. Il faut y glisser 200 kyats par personne. Et gare à celui qui n’a pas l’appoint : l’urne ne rend pas la monnaie 🙂

C’est déjà l’heure de déjeuner. Comme à notre habitude, on fait halte à une cantine de rue. Une dizaine de plats sont posés à la vue du chaland. Nous n’en reconnaissons aucun. Nous ne connaissons encore rien à la gastronomie birmane ! C’est là une deuxième habitude que nous avons prise : commander au hasard et nous laisser surprendre les papilles. 

Birmanes déjeunant dans la rue

Pas de chance cette fois-ci, il s’agit d’une fade salade de pois chiche. Et beaucoup plus “chiche” que « pois », tellement il y en a peu dans notre assiette. On passe à la caisse en pensant déjà au repas du soir, lorsque survient (encore) un accroc. La propriétaire nous demande le double du prix annoncé à la commande. On lui avait pourtant fait répéter deux fois pour être certain de bien comprendre…

Vous avez demandé la police, ne quittez pas

Sûr de nous, on lui répète calmement combien nous devions régler. Mais elle insiste et, très vite, se braque. On s’offusque en cherchant un client pour nous aider, mais ici aussi personne ne semble parler anglais. Elle nous traite de mauvais payeurs. Chacun campe sur ses positions. C’est un dialogue de sourd. Tellement qu’on se rassoit en silence sur nos chaises en plastique.

Loin de s’apaiser, la dame saisit son téléphone, nous prend en photo avec, puis appelle on ne sait qui en criant. Une personne interpellée par ce grabuge sort enfin la tête de son repas et s’empresse de nous traduire : « on ne sait qui »… c’est la police ! Et si on ne s’acquitte pas rapidement de la somme demandée, c’est au poste qu’il faudra digérer le repas. Difficile de savoir si tout cela est sérieux. Ce n’est que notre deuxième jour en Birmanie. Nous ne prenons pas le risque : nous sortons les billets de notre poche et les tendons à la commerçante malhonnête. 

Architecture contemporaine

L’incident est clos. Mais on en garde un goût amer. Nos périples en Inde et en Indonésie se sont très bien passés. En Birmanie, c’est la deuxième fois en deux jours qu’on se fait arnaquer. On a la déagréable impression que, derrière l’hospitalité de rigueur, l’étranger est vu comme une vache à lait.

Cours de langue

Nous nous changeons les idées en flânant au Bogyoke Park. Au bord du lac, de jeunes couples se tiennent par la main et s’étendent sur la pelouse à l’abri d’une ombrelle. On passe une tête devant la cathédrale et devant l’ancienne administration coloniale pour partie transformée en Starbucks. Il est déjà temps de rentrer faire nos bagages. Ce soir, nous quittons Rangoun en bus de nuit pour rejoindre Bagan. 

De retour à notre chambre, Matthieu profite d’une pause clope sur le trottoir pour sympathiser avec Ryan, le réceptionniste de l’hôtel voisin. Il lui raconte nos premières impressions, mais aussi notre difficulté à communiquer. Et voilà qu’on se retrouve en un instant avec lui à la terrasse d’un resto pour une leçon particulière de birman. 

Couple au parc Bogyoke

« Bonjour », « Merci », « Pardon » ou encore l’indispensable « Combien ça coûte ? » Pendant une heure, notre professeur improvisé nous énonce les mots essentiels puis nous écoute patiemment rôder notre prononciation. On en profite aussi pour l’interroger sur sa vie et son parcours, en grignotant quelques fritures.

Rêve d’Europe

Ryan est originaire de Bagan, notre prochaine étape. Il est venu à Rangoun pour trouver du travail. Ses journées de réceptionniste ne font pas rêver. Il commence à 7h et termine à 23h, avec une pause assez fluctuante l’après-midi. On a eu de la chance de le croiser. Son patron l’héberge gracieusement dans un dortoir qu’il partage avec ses collègues. Ils ont interdiction de sortir après 22h sous peine de renvoi, exception faite de son (unique) jour de repos… où il a la permission de minuit.

Son rêve ? Partir en Europe. « C’est vrai qu’il y a une monnaie unique ? Qu’il n’y a pas de frontière entre les pays ? Qu’on peut se déplacer librement ? », nous demande-t-il. Natif d’une Birmanie longtemps en proie à la guerre civile et fermée au monde extérieur, l’Union européenne lui semble être une utopie. « Quelle chance vous avez ! »

Bâtiment colonial

On échange nos Whatsapp pour garder contact, tandis qu’il nous adresse des conseils de mère poule : « Surtout, faites attention à vous en visitant le pays. Ne vous éloignez jamais de vos sacs et de vos passeports. Et si vous avez le moindre problème, envoyez-moi un message. » 

« Tata » (au revoir) Rangoun et « Jézouba » (merci) Ryan ! On est à présent bien préparés à parcourir la Birmanie ! 

3 commentaires sur “Rangoun : ses amis, ses pagodes, ses emmerdes

  1. Moi aussi j’A D O R E les marchés. Outre les produits exotiques certains étals sont de véritables oeuvres d’art. J’en ai vu des magnifiques en Espagne, en Amerique du Sud et au Japon. (Dont feu le marché aux poissons de Tokyo). Donc si c’est pas trop demander une ou deux photos….
    Prenez soin de vous en ces temps incertains

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