Bagan : Birmanie d’hier contre Birmanie d’aujourd’hui (2/2) 

Temples entourés de jungle à Bagan

Seconde partie de notre voyage à Bagan à travers 1.000 ans d’Histoire birmane. Avons-nous pu enfin vivre un coucher de soleil au-dessus des temples ? Nous ferons-nous encore arnaquer sur un stand de street-food ? Combien de fois aurons-nous déraillé ? Suite et fin de notre épopée…

Il fait nuit. Le quartier dans lequel nous logeons est calme. Il s’appelle New Bagan et vu du ciel, il pourrait ressembler en effet à ces villes nouvelles construites en quadrillage. Sauf qu’ici, rien de très moderne : les routes sont défoncées quand elles ne sont pas tout simplement débitumées. Un alignement de supérettes, de bâches logotées Myanmar (la bière nationale), de guest-houses et de quelques baraques. Une statue d’Aung San (héros de l’Indépendance de la Birmanie et père d’Aung San Suu Kyi) se dresse au milieu de l’avenue principale. On ne sait pas où vivent les gens. Peu de touristes dans les rues. Ils préfèrent probablement dîner dans leur hôtel, loin de la population.

Nous repérons un stand de satés — ces petites brochettes de viandes, de légumes et de fruits de mer que l’on fait réchauffer sur un grill de fortune — tenu par une jeune femme aux cheveux courts. Il y a du monde. Les Birmans semblent apprécier ses spécialités. C’est bon signe. On se commande quatre brochettes chacun dont certaines aux formes bizarres. On est là pour tester de nouvelles expériences. Et, au pire, on sera malade 😉

Chat échaudé et addition salée

On demande le prix avant de passer notre commande (chat échaudé craint l’eau froide). On comprend « 1000 kyats » (0,62 euro). C’est correct. Mais au moment où nous payons, une chose assez magnifique se déroule : la dame nous rend la monnaie. Et pas qu’un peu ! Nos notions de birman semblent encore un peu branlantes car ce n’est pas « 1000 » mais « 100 » kyats !

Bassin aux poissons près d’un temple

Nous poursuivons notre déambulation gastronomique. Et nous tombons sur une dame plus âgée, assise par terre devant un feu improvisé. Autour d’elles, ses copines discutent. Le sourire est de rigueur. C’est convivial et elle fait cuire de petites galettes, des sortes de pancakes, qu’elle saupoudre d’herbes fraiches. On n’hésite pas très longtemps et on s’en partage une à deux (c’est suffisant car, même si c’est bon, c’est un peu bourratif).

Au-dessus, sur une sorte de contre-allée, un stand plus aménagé avec tables et chaises. Nous leur demandons la spécialité birmane par excellence : le lephet thok. Il s’agit d’une salade de feuilles de thé fermentées. C’est délicieux, mais ça pue ! Désolé, mais il n’y a pas d’autre mot. Assaisonnée et couverte de cacahuètes pour le côté gourmand et croquant, nous nous régalons. C’est salé. Comme l’addition… Le prix ne peut sincèrement pas être celui d’un Birman, même arrondi au zéro du dessus…

Prières et sans-gêne…

Nous nous consolons le lendemain matin avec un nouveau petit-déjeuner des plus copieux, différent de celui de la veille, avec au moins 5 plats cuisinés magnifiquement, servi avec thé ou café à volonté. Nous en oublions l’odeur du thé fermenté. Revigorés, nous reprenons nos VTT qui trônent depuis la veille dans la cour de notre guest-house. Nous replongeons dans les temples. Cette fois, nous nous enfonçons encore plus loin dans la plaine. Nous doublons des scooters conduits par des Occidentaux à la peine et des Birmans plus expérimentés.

Trois birmans sur un scooter

Nous arrivons vite à des séries de petits temples, nous y pénétrons. Émotion véritable quand on est seul devant un immense bouddha couché depuis des siècles. Nous nous déchaussons, nous alternons entre lunettes de soleil et lunettes de vue. Le choc est toujours le même. Nous découvrons des fresques millénaires peintes contre les parois intérieures. Elles sont ici pour l’éternité même si le culte n’est évidemment plus aussi vivace qu’à l’heure de leur gloire d’antan.

Les temples encore aujourd’hui en activité sont ceux situés le long des routes plus praticables… Et donc plus accessibles aux cars chinois. C’est un manège comparable à celui de la veille que nous déplorons dans ce nouveau temple : alors que des Birmans fervents s’agenouillent devant deux statues de bouddhas, déposant leurs offrandes, encensant les idoles, psalmodiant des prières, voilà que l’on retrouve nos touristes bruyants. À peine descendus du car, ils prennent des photos à travers les fidèles, posent devant les statues et les fenêtres ajourées du lieu saint sans rien respecter du divin. Un gardien birman s’approche enfin pour leur demander un peu de silence. C’est la première et dernière fois que l’on verra un Birman s’interposer face à ce sans-gêne manifeste.

À la recherche du trésor perdu

Nous reprenons nos vélos poussons plus loin. Nous ne croisons plus de scooters mais des troupeaux de chèvres conduits par des fermiers. Plus à l’Est, des champs donnent à voir le travail manuel de dizaines d’habitants. Bagan vit encore. Mais nous avons l’impression d’être tenus à l’écart. Sans s’en rendre compte, nous sommes coupés du monde par une barrière invisible.

Berger et ses chèvres

Nous sommes de nouveau seuls. L’air est étouffant. Les grillons grésillent dans les champs. Les arbres se font plus rares. Des temples se dressent dans cette fournaise. Loin de toute piste. Ce sont désormais des chemins que nous empruntons, franchissant de rares cours d’eau à sec. Le paradis des serpents. Le royaume des araignées. Nous arrivons devant des temples isolés. On tape des talons pour faire fuir d’éventuels reptiles. Tels des Indiana Jones, nous grimpons à l’intérieur à la recherche d’un trésor caché. Les chauves-souris sont les seules gardiennes des lieux. On repart bredouille…

Les temples s’accumulent dans notre esprit. Leur forme varie, reflétant le goût esthétique de plusieurs siècles et les influences culturelles du passé : sri lankaise, indienne, sud-thaïlandaise,… Certains ont conservé leur couche de stuc blanc, d’autre ont été surmonté d’un clocheton doré. Mais ceux qui nous fascinent le plus, ce sont les temples de forme pyramidale qui ressemblent à s’y méprendre à des constructions sud-américaines. C’est le cas du Dhammayangyi (XIIe siècle). Comment des hommes vivant sur des continents si éloignés ont-ils eu des idées aussi semblables pour se rapprocher de leurs dieux (question que nous nous étions déjà posée à Borobudur) ?

Cette expédition dans l’Histoire nous rappelle que le site de Bagan est longtemps resté dans l’oubli. Il a fallu attendre la toute fin du XXe siècle pour qu’un architecte français, Pierre Pichard, n’en dresse un inventaire complet. Les temples les plus iconiques ont eu droit à un nom (Shwesandaw, Loka-hteik-pan, Shwegûgyi, Sulamani, Mahabodhi,…) mais l’extrême majorité n’a qu’un numéro de nomenclature.

Ascension d’un temple

Le dernier temple

On arrive enfin à un petit groupe de monuments. Il est près de 16h, il faut nous trouver un point de vue pour admirer le coucher du soleil. On fait signe à un vieil homme assis là. Il nous confirme que l’on peu grimper. Une aubaine : on se retrouve à quelques mètres du sol et c’est un spectacle inoubliable qui se dresse devant nous. Nous nous rendons compte pour la première fois véritablement de l’étendue du site. On savait que nous avions parcouru plusieurs dizaines de kilomètres depuis la veille, nos mollets nous le rappellent assez souvent. Mais nous n’avions pas pu imaginer à quel point c’était aussi vaste.

Face à nous, une forêt d’où s’échappent les temples et les pagodes de Bagan. La brique devenue orange sous l’effet du soleil couchant, donne un relief particulier aux monuments. Ce n’est finalement pas tant les temples individuellement qui font de Bagan un site unique. C’est l’accumulation, leur nombre, qui donnent à ce territoire son aspect exceptionnel, au même titre qu’Angkor (que nous découvrirons dans quelques mois au Cambodge).

Nous nous asseyons contre la paroi du temple. La corniche est étroite, mais nous avons de la place pour deux. Le soleil poursuit sa course vers les eaux de l’Irrawaddy. Nous entendons les clochettes des temples teinter au loin. Puis un bruit d’un, deux, trois scooters qui débarquent en trombe au pied de notre endroit secret. Le jeune homme croisé la veille et qui voulait nous guider vers un panorama discret, accompagne quatre touristes européens. Comme quoi, avec un peu de patience, nous avons peut-être déniché le dernier temple d’où l’on peut voir le coucher du soleil à Bagan (et sans débourser un centime) !

Coucher du soleil sur Bagan

La beauté du moment n’en sera pas dénaturée pour autant. L’instant est solennel et personne ne songe à le perturber. Nous avons l’impression de communier à six sur la corniche de ce petit temple perdu, le temps d’un crépuscule sur un empire disparu.

Un beaujolais birman et des tripes sans riz

La magie retombée comme le soleil de l’autre côté de la planète, nous songeons à la France et à ce qui se prépare ce jour-là chez nous. Nous sommes le 3e jeudi de novembre, synonyme de beaujolais nouveau ! Les traditions ne s’effacent pas aussi facilement. Nous savons qu’il sera difficile de trouver le breuvage au goût de banane dans New Bagan. Mais nous avons débusqué une bouteille de vin rouge made in Birmanie qui fera l’affaire. On ne va pas se mentir, il n’était pas aussi bon qu’un vin du Rhône (c’est dire). Mais l’alcool aidant, on lui a trouvé quelques vertus une fois le dernier verre terminé !

Et comme un signe du destin, nous trouvons un stand d’abats ! Faut vraiment avoir bu une bouteille à deux pour se lancer dans la dégustation de tripes au bord d’une rue poussiéreuse de Birmanie ! Mais allons-y, ça fait lyonnais et Matthieu adore ça. Un gros monsieur est derrière sa marmite où mijote un bon bouillon. En remuant avec sa louche, on voit surnager des morceaux d’intestin, de couenne, de bouts de queue, d’oreille ou de museau. Matthieu se lèche les babines. Pierre demande quand même un peu de riz pour faire passer tout ça. Le gars lui désigne la roulote voisine. On comprend que chez lui, c’est cochonnaille et rien d’autre !

Bouddha couché

Alors Pierre se rapproche du stand de nourriture de rue voisin. Il demande une barquette de riz et surtout… son prix ! La vendeuse lui donne un chiffre 3 fois supérieur au tarif habituel. Pensant qu’il avait mal compris, il fait répéter. Mais non, c’est bien ça : elle veut vendre sa portion de riz au même prix qu’une belle assiette de viande ! Pierre sourit pour lui faire comprendre qu’il n’est pas dupe. La fille ne bronche pas. Pierre lui demande un prix inférieur (bien que toujours trop cher pour lui). C’est un non catégorique. Tant pis, elle a perdu une vente.

Être backpacker, c’est être près de ses sous. C’est aussi faire preuve de discernement (les prix ne sont pas les mêmes en zone touristique ou en zone rurale par exemple). Mais être backpacker ne veut pas dire non plus être couillon. Donc, tant pis pour cette fois-ci. Nous mangeons nos tripes sans riz mais avec un délicieux bouillon servi avec le sourire.

Les enfants ne sont pas à la fête

Le lendemain, nous sommes réveillés en sursaut : dans la rue, de la musique traditionnelle retentit. Mélange de rythme martiaux et d’instruments à percussion, une voix stridente entonne un chant patriotique. C’est le jour de la Fête nationale ! C’était officiellement la veille, mais visiblement, ici, on la célèbre le vendredi (la date n’est jamais la même d’année en année, c’est le calendrier lunaire qui la fixe).

Défilé pour la fête nationale

On sort alors dans la rue pour voir ce qui se passe. Une procession d’une centaine de jeunes filles et de jeunes garçons en tenues traditionnelles et portant des sortes d’offrandes défile en cortège derrière d’autres enfants et ados à dos de chevaux ou dans des chariots tirés par des bœufs. Ce qui frappe, ce sont les visages fermés de ces jeunes gens, le regard triste ou dans le vague. C’est assez saisissant…

Avant de partir découvrir les quelques derniers temples majeurs que nous n’avons pas encore eu le temps de visiter, nous déjeunons dans une gargote. C’est un enfant de 6-7 ans qui sert les plats. Nous commençons à en prendre l’habitude (souvenez-vous des jeunes loueurs de VTT). Mais là encore, c’est prenant. Évidemment, quand vous entrez dans ce genre de resto familial, vous ne voyez pas les enfants au travail. Ce qui, normalement, dissuaderait tout touriste de passage.

New Bagan et la vie nouvelle

Dernières déambulations à travers le patrimoine de Bagan, ses bouddhas, sa ferveur parfois, et retour en ville. Nous en faisons le tour avant de rendre les vélos. Et nous découvrons que la vie se cache derrière les bâches publicitaires. On joue même au foot sur un mini-terrain aménagé à seulement quelques mètres de la rue principale. C’est l’effervescence : l’équipe de New Bagan accueille les joueurs de Nyaung-U, le village voisin.

Deux enfants birmans dans un temple

Il y a du monde. Le public crie, supporte, rit ! C’est probablement la première fois que nous voyons les Birmans avec une pointe d’émotion. Nous sommes les seuls étrangers, cela va sans dire. Et nous sommes invités à approcher au plus près du terrain. Les deux équipes jouent franchement bien. Un speaker derrière son micro commente la rencontre en direct. C’est viril mais correct.

Au coin de la rue, des hommes boivent une bière et chiquent des boulettes rouges. On en reparlera probablement : c’est un fléau qui touche la Birmanie. En plus de fumer, la plupart des Birmanes et des Birmans chiquent des noix d’arec mélangées à du tabac et, surtout, à de la chaux ! C’est addictif et extrêmement nocif pour les dents : la plupart de nos interlocuteurs ont la bouche ravagée…

Les hasards de la piscine

Au soir du troisième jour, on peut dire qu’on a fait le tour de Bagan. Notre prochain bus ne part que le lendemain soir. On a donc encore une quatrième journée à passer sur place. Nous décidons de la consacrer au farniente (nos mollets nous remercient). Direction la piscine de l’auberge de jeunesse voisine. Une quadra prend le soleil. Nous comprenons très vite qu’elle est Française.

Groupe de touristes chinois

La conversation s’engage. Elle est infirmière libérale, elle vient de terminer un tour du monde avec son mari et ses enfants, elle voyage désormais seule. Elle nous donne des conseils pour la Thaïlande, le Laos, le Cambodge (nos futures destinations)… Et c’est là que l’on se dit que le monde est véritablement tout petit : il se trouve qu’Émilie est Gasconne (comme Pierre), qu’elle habite le Gers (comme une partie de la famille de Pierre) et qu’elle soigne une vieille dame qui porte le même nom que les grands-parents maternels de Pierre (après petite enquête familiale, il s’agit d’une lointaine cousine) !

Encore quelques heures à tuer avant de prendre notre prochain bus de nuit. On s’attable dans un rade où boivent et mangent des Birmans. On prend une bière, puis deux… Pas vraiment une bonne idée avant de prendre un bus (on vous en reparlera)… À côté de nous s’installe un groupe de quatre Chinois. Sortis d’une énorme bagnole garée bien en évidence devant l’entrée du café, ils sont bruyants, s’adressent au personnel à travers des invectives, sont indécis sur ce qu’ils veulent boire, font faire des allers-retours au serveur qui leur présente les différentes bières une à une.

Ils commandent 12 plats (sans exagérer) : ils en laisseront la moitié sur la table. Opulence de ces nouveaux-riches sans éducation, cowboys de l’Asie qui se comportent comme des conquérants dans un pays forcément plus pauvre que le leur. Nous filons de notre côté, contents d’avoir savouré un plat bon marché et prêts à prendre le bus (en titubant un peu).

La plaine de Bagan vue du sommet d’un temple

Notre coup de cœur

Manger. Au Friends’ Corner, un resto de poche charmant ouvert sur la rue, à l’écart de l’avenue principale et donc des passages poussiéreux des voitures. Carte courte mais savoureuse, goûts venus de Thaïlande mixés aux produits birmans, l’endroit est tenu par un jeune gars sympa né à Bagan.
Friends’ Corner, No.190/ Thapyay Street, New Bagan

Pour aller plus loin

Les experts reprennent les fouilles du palais royal à Bagan : article (en anglais) du Myanmar Times du 30 janvier 2020

Birmanie: les chiques de bétel, bombe sanitaire à retardement : dépêche de l’AFP paru du 27 juillet 2015

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