Tour du monde pendant le coronavirus : « On ferme ! »

Difficile d’écrire sur d’autres sujets : le coronavirus fait partie de notre quotidien comme du vôtre. De questions en interrogations, le monde se referme. Alors, devons-nous faire preuve de pessimisme ? Entre confinement mondial et bouclage des frontières, notre tour du monde devient le voyage autour d’un nouveau monde. Mais jusqu’où ?

Il y a une semaine tout juste, nous arrivions au Japon. « Réfugiés », rassurés par la quiétude du pays, la sérénité des Japonais. Cette terre aseptisée nous apaise et nous réconforte. Nous venions de quitter le Vietnam sous un crachin froid et un ciel laiteux. Nous venions de passer 48h d’attente, de doutes, quant à savoir si notre vol ne serait pas annulé à cause du coronavirus, si le pays ne se refermerait pas sur nous, ne nous engloutirait pas avec ces milliers de voyageurs agglutinés dans le Nord de la péninsule indochinoise.

Alors que notre tour du monde commençait l’an dernier sur une planète plus ouverte que jamais, nous anticipons désormais à chaque instant les fermetures de frontière, les barrières, les barricades sanitaires. Le Japon, terre d’asile qui s’est refermée derrière nous telle la mer Rouge dans un film de Cecil B. DeMille. Le Japon, pays du Soleil-Levant tant fantasmé par Pierre, redouté par Matthieu, qui se révèle être paradoxalement notre pays du Matin calme.

Qui l’eût cru ? Le soleil rouge du Japon, hier archipel interdit, territoire de la race supérieure et des dieux, aujourd’hui pays d’accueil. Dans un monde qui vit la mondialisation du virus sans frontière, l’Empire change d’ère en même temps que nous essayons de trouver de l’air. Nous étions étouffés, essoufflés par une course contre la montre en Asie du Sud-Est, si bien que notre première nuit japonaise a duré au moins 14 heures.

Le coronavirus n’a pas de passeport. Nous oui. Les Français ne peuvent plus entrer sans obtenir un visa et respecter une période de quarantaine. Nous sommes passés in extremis, quatre jours seulement avant le renforcement de la législation. Nous venions fort heureusement d’un pays très peu touché par le coronavirus, nous étions rodés aux mesures de prévention et n’avons eu qu’à passer un test de température. Mais après ? Les États-Unis, la terre promise qui doit être notre prochaine étape, a déjà fermé son territoire aux passagers venant de notre vieille Europe. N’en sera-t-il pas de même dans 15 jours quand nous nous envolerons pour les rivages californiens ?

Confinés comme en France, les Américains de la West Coast vivent à domicile, loin de leur voiture chérie. L’amie d’enfance de Pierre chez qui nous devons loger à San Diego, n’est pas inquiète : « Ça ne durera pas ! » Comment le savoir ? La situation est inédite, c’est la seule certitude. Alors, comme en juillet 14 où l’on se voyait déjà fêter Noël à Berlin, pourquoi anticiper ce qui, logiquement, ne peut pas l’être ? À l’époque, les frontières étaient hermétiques. Ont-elles réussi à contenir la grippe espagnole venue, ironie de l’Histoire, de Chine ?

Il y a 100 ans, on ne voyageait pas autant qu’aujourd’hui. Et pourtant, le mal se donnait tous les moyens pour accomplir son œuvre. Destruction de l’humain par l’humain ou anéantissement viral : la nature nous rappelle qu’elle n’est responsable d’aucune frontière. Par delà les mers ou les montagnes, la nature explose si elle a envie d’exploser. Elle nous comble de bienfaits, par delà les mers ou les montagnes. Mais détruit à l’envie. Irrémédiablement, les lignes Maginot ont été détruites. Les confinements sont les derniers remparts face à l’anéantissement programmé.

On se protège dans son petit chez soi face à la bête invisible. Hier, la grand-mère de Pierre lui rappelait qu’en 40 la réclusion imposait par l’occupant était étouffante de violence et d’humiliation. Mais on voyait l’ennemi. On combattait son armée. On résistait. Aujourd’hui, l’ennemi apatride est invisible. La guerre n’en est pas moins mondiale. Elle l’est même d’autant plus ! Sans permis de séjour, le coronavirus s’invite par delà les mers et les montagnes. Lui aussi fait son tour du monde… Il ressert son étau. Nous pensons lui échapper. Mais qui sommes-nous pour nous prétendre plus malins ?

Bientôt, il n’y aura plus aucune solution. Les frontières se bouclent. Le chacun pour soi prend le pas sur le chacun pour tous. Même l’Europe est incapable de coordonner une riposte commune. En 44, les Alliés avaient mis de côté leurs antagonismes pour agir en commun contre l’Axe. Aujourd’hui, on se vole des masques de protection contre le coronavirus, on tente de s’accaparer des brevets médicaux, on se claque la porte au nez. Emmanuel Macron, lors de sa première allocution à ce sujet, a mis en garde contre l’impasse nationaliste dans laquelle la folie meurtrière du virus veut nous embarquer. Le Japon ne sait que trop bien jusqu’où l’exacerbation patriotique peut conduire.

Fermer les frontières à un virus qui ne grandit que par notre égoïsme. Nous n’irons peut-être pas plus loin que le Japon ; nous l’envisageons. Nous n’étions pas partis la fleur au fusil, mais jamais nous n’aurions pu imaginer battre en retraite face à la maladie. Chacun pour soi, Didier Raoult pour tous ? Le monde était à nous il y a encore quelques semaines. Et puis ce samedi 14 mars nous buvions sans le savoir en communion avec les Parisiens. Nous le savions, perclus à Hanoï : ce soir était le dernier soir avant la fin du monde. De notre monde ouvert.

Nous étions tristes et joyeux. Nous étions inquiets et ivres. Nous étions hors du temps sans avoir à le compter. La nuit s’est prolongée jusqu’au coup de semonce venu de Paris : nos bars de Bastille, nos restaurants de Belleville, nos rades d’Oberkampf allaient fermer à minuit. La fête est finie, on descend. En communion à distance avec nos potes, on boit des coups et on essaie de ne plus penser au lendemain. Alors que la seconde d’après on voit nos baskets dans le caniveau  noyées de larmes retenues.

Avant de partir autour du monde, une pub passait à la télé où des hommes et des femmes ivres de joie, voyaient leur monde s’assombrir sur eux-mêmes : Jean Paul Gaultier refermait une boîte de conserve et s’écriait : « On ferme ! » Nous avons connu cette boîte de conserve : elle était dans une rue d’Hanoï en cette mi-mars 2020. Elle était aussi avec nos amis dans un vieux bar à vin du 11e arrondissement. C’était aussi cette boîte de conserve qui se refermait à Chartres, à Lourdes, sur des troquets de quartier où la dernière chanson devait être encore ce soir-là un vieux standard de Michel Sardou évoquant un lac irlandais.

Comment en vouloir aux Parisiens, aux Chartrains, aux Lourdais ? Comment refermer cette boîte de conserve sans en emporter avec soi les derniers échos ? Nous le savions en France comme au Vietnam : ce 14 mars signait la fin d’un monde. Nous sommes désormais presque tous assignés à résidence à regarder le temps s’écouler, nous qui pensions le maîtriser. Nous ne vivons plus qu’au jour le jour : notre itinéraire est désormais jalonné d’incertitude. Le nôtre comme le vôtre. Enfermés dehors. Ne tombons pas pour autant dans l’enfermement idéologique car plus rien n’est logique. « Ça se terminera bientôt » est la nouvelle utopie. Où fêterons-nous Noël cette année : n’est plus une question envisageable. La seule vraie interrogation est : pourrons-nous fêter Noël ensemble cette année ?

Nous sommes de nature optimiste : c’est le moteur de notre voyage, de notre poursuite de tour du monde. Le carburant étant l’information et la prévention. Mais se tenir informés n’efface pas une crainte : notre monde sera-t-il libéré du coronavirus à Noël ? On tergiverse à décaler les Jeux olympiques. On peine à reporter le second tour des élections municipales alors que les maires sont les garants du maintien de la cohésion nationale. Le monde est-il comme nous : trop optimiste ? La difficulté actuelle est d’être dans le radicalisme sans tomber dans l’extrémisme.

Radicales : les mesures de confinement doivent l’être. Nous nous astreignons aux règles imposées par le Japon pour lutter contre le coronavirus. Mais comment garantir des libertés publiques rédigées en temps de paix alors que nous sommes dans un conflit globalisé ? La nationalité, probablement le bien le plus précieux même quand nous avons tout perdu, n’est plus une garantie gratuite. Son aliénabilité symbolique nous a frappés en seulement quelques semaines. Nous parlions de « la chance d’être Français » car notre passeport nous permettait d’aller partout. Depuis, un mal sans papier a anéanti notre sésame : les portes ne s’ouvrent plus automatiquement devant nous.

Alors, à défaut de penser à Noël prochain, nous essayons de penser à Noël dernier. Nous étions en Thaïlande entourés de l’amour des parents de Matthieu, de ceux de Pierre par la pensée, et de nos amies Lisa et Sophie. Qui pouvait dire il y a un an que nous serions réunis tous ensemble à Bangkok pour célébrer la naissance du Christ ? Qui pouvait dire, il y a un an, que nous allions vivre la plus incroyable aventure de notre vie ? Qui pouvait dire, à Noël dernier, que le coronavirus allait engloutir sur nous toutes les frontières du monde ? Alors qui peut dire où nous fêterons Noël cette année ?

On essaie de vous retranscrire ce que ce séjour en Thaïlande a représenté pour nous. Mais avec le recul les mots ne viennent plus. Difficile pour Matthieu de décrire notre sublime semaine sur une île déserte au large de la Birmanie. Les mots sonnent creux. Compliqué pour Pierre de rédiger son ressenti lorsque nous sommes arrivés sur les côtes thaïlandaises : les phrases sont en décalage avec la réalité du moment de l’écriture alors que nous devrions être dans le monde hallucinatoire de l’instant raconté.

En parfaite asymétrie avec un monde qui se referme, nous sommes en apparence libres de nos mouvements au Japon. En apparence le flegme insulaire nous protège et nous réconforte. La sérénité des cerisiers en fleurs nous fait espérer une nature apaisante. Être en harmonie avec elle ne suffit plus. Nous sommes à la fois la nature et sa victime. Nous pensons pouvoir la façonner comme les rizières de la campagne d’Okayama, mais nous ne faisons que la singer. Nous croyons la maîtriser mais nous nous faisons engloutir. Les barrières naturelles n’existent que dans les fantasmes des hommes qui confondent la carte et le territoire.

Cette fois, nous ne pourrons pas atomiser le coronavirus. Même si ces lignes sont écrites depuis Hiroshima, les cerisiers continuent de fleurir autant ici qu’à Vincennes. La nature nous nargue et nous ramène à notre place. Celle de deux voyageurs qui pensaient conquérir le monde alors que le monde ne nous appartient finalement pas ; au grand dam de Jacques Martin, paix à son âme.

Nous perdons aujourd’hui coup sur coup deux de nos madeleines : Manu Dibango et Albert Uderzo. Il y a une semaine, nous arrivions en pays de cocagne. Pourrons-nous seulement atteindre la terre promise dans 15 jours ? Dépassons nos dernières frontières. Allons de l’avant. Avançons. Nous serons probablement arrêtés un jour. Demain ? Dans un mois ? L’Europe finira par rouvrir ses liaisons. L’Amérique ne restera pas enfermée indéfiniment. Nous aurons toujours l’occasion de découvrir de nouveaux mondes… Même si celui qui se présente à nous ne faisait pas vraiment partie de notre itinéraire initial. L’optimisme reste notre moteur. S’informer peut nous aider à avancer : Wuhan rouvre prochainement ses frontières, lève son confinement. Alors, sait-on jamais ? Peut-être que, la fleur au fusil, nous serons en France tous ensemble à Noël !

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9 commentaires sur “Tour du monde pendant le coronavirus : « On ferme ! »

  1. Bonjour,
    Merci pour la qualité de ce blog. Sachez que, depuis nos lieux de confinement, alors que nous sommes certainement quelques uns à ne plus se faire d’illusion sur nos vacances de printemps, vos récits représentent une bulle d’air vers un ailleurs devenu momentanément inaccessible. Aussi, s’il vous reste un peu de courage, n’hésitez surtout pas à continuer à nous raconter vos péripéties.
    Merci encore !

  2. Vos derniers témoignages sont particulièrement touchants. Dans tout les cas, votre voyage continuera à sa façon.

    De mon coté, j’étais en randonnée, sac au dos au cœur du Morvan (et complètement déconnecté 😉 lorsque j’ai appris que je devais être confiner chez moi. Avec mon ami, nous sommes passés de randonneurs itinérants à « personnes vulnérables », sans moyen de transport. Mais heureusement un ami a fait 2h30 de route pour venir nous chercher et nous rapprocher de la « civilisation »:-D

    Bises à vous !

    La cousine Solveig

  3. Merci Matthieu et Pierre, votre post est très beau à lire, plein d’émotion, de retenues, de déceptions mais aussi teinté d’optimisme ! Plein de courage, bises

  4. Wahou! Vous êtes de superbes écrivains ! Quel régal de vous lire. Bonne chance pour la suite, en espérant que vous passiez encore entre les mailles du filet.

    1. Bonjour les backpackers,

      Vos doutes et inquiétudes sont tout à fait légitimes face à une pandémie qui affole et qui confine, elle ne doit pas pour autant à vous faire renoncer à cette belle expérience de tour du monde(certes le COVID-19 vous oblige à vous adapter, mais il vous fera certainement découvrir d’autres horizons qui n’étaient pas prévus dans votre itinéraire initial).

      En écho à votre optimisme, je me permets de terminer par une citation de Winston Churchill : « un pessimiste voit la difficulté dans chaque opportunité, un optimiste voit l’opportunité dans chaque difficulté ».

      Prenez bien soin de vous(et hâte de lire la suite de votre escapade en Thaïlande),

      Niko

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