Okayama : contes et légendes de la plaine de Kibi

Génie japonais

Entre Osaka et Hiroshima, Okayama est une « petite » ville de province qui nous permet de découvrir la nature japonaise. Loin d’être aussi luxuriante que dans un dessin animé de Miyazaki, elle n’en est pas moins truffée de contes et de légendes.

[Récit de notre séjour à Okayama les 21 et 22 mars 2020]

Avec ses plus de 720.000 habitants, Okayama fait figure de petite bourgade provinciale. Et après l’enchaînement Hanoï/Osaka, ça fait plutôt du bien. Il continue à faire froid. On se couvre encore plus chaudement et on fait définitivement le deuil de nos shorts et t-shirts. Néanmoins, l’air vivifiant de ce début de printemps japonais est plutôt agréable.

En fait, tout est rassurant au Japon. Les couleurs pastel qui nous entourent, la luminosité d’un soleil pâle et le calme des rues finissent par nous faire sentir en totale sécurité. C’est assez incroyable d’ailleurs de se dire que rien ne peut nous arriver de grave. On pourrait presque traverser une autoroute les yeux fermés, on sait que les voitures s’arrêteraient, sans klaxonner et sans râler.

Dans le Château du corbeau

On ne tentera pas l’expérience pour autant 😉 Okayama n’a pas un intérêt majeur. Mais il a l’avantage de nous faire toucher une autre partie du Japon, celle qui peut offrir un semblant de nature : la campagne. Alors, dès notre arrivée en ce milieu d’après-midi, nous liquidons les deux sites patrimoniaux de la ville avant de nous lancer, dès demain, à la découverte des grands espaces.

Le château noir d’Okayama

C’est à pied que nous atteignons le Château noir, le U-Jō, surnommé aussi « château du corbeau ». Il s’agit d’une imposante forteresse posée sur un promontoire qui domine la vallée de l’Asahi (oui, comme la bière). Malheureusement, comme souvent au Japon, les châteaux féodaux ont tous été reconstruits dans les années 60 après avoir été peu ou prou détruits pendant la 2nde Guerre mondiale.

Le château d’Okayama ne fait pas exception. Mis à part deux tours de guets, tous les éléments de la forteresse datent de 1966 et ont été reconstruits en béton sur les plans du fort d’origine qui resta debout de 1246 à 1945. Le donjon est évidemment impressionnant. Il est orné de shachihoko, ces figures fantasmagoriques à tête de tigre et au corps de carpe présentes à chaque bout de toiture.

Le 3e plus beau parc du Japon (dit-on)

Leur fonction est décorative mais aussi protectrice car, dans la mythologie japonaise, le tigre et la carpe font tomber la pluie et donc évitent les incendies. Quand on sait qu’à l’origine toute la structure était en bois, on comprend mieux cette recherche de protection divine. C’est aussi dans cette optique que l’on retrouve au sommet de chaque étage du donjon des onigawara, des représentations d’ogres censées chasser les mauvais esprits.

Le Kōraku-en

Comme quoi, la simple visite de ce Château noir nous en aura appris autant sur l’architecture que sur les mythes japonais. Et ce n’est pas fini… En contrebas se déploie l’immense parc Kōraku-en. « Le 3e plus beau parc du Japon. » C’est en tout cas ce que précise la plaquette publicitaire et comme on sait les Japonais plus qu’honnêtes, on leur fait confiance.

Et c’est vrai que ce jardin est quand même plutôt pas mal. Mais est-ce parce que nous sortons d’une période mouvementée tant sur le plan émotionnel que physique que nous apprécions ce parc ou bien est-il est vraiment beau ? C’est un peu des deux, probablement. Il est en tout cas apaisant (un adjectif qui revient déjà beaucoup dans notre bouche depuis notre arrivée dans l’archipel).

Miyazaki et Club Do : le manga pour de vrai

Apaisant comme une fin d’après-midi où chaque visiteur porte des couleurs pastel sur lui, à l’unisson des arbres, en harmonie avec les couleurs végétales. Dans un autre contexte, ça pourrait être presque oppressant. Mais comme on a grandi (surtout Pierre) avec les images des mangas japonais du Club Dorothée et des dessins animés de Miyazaki (surtout Matthieu), finalement, ce n’est pas choquant. Et là encore, c’est rassurant.

Coucher de soleil sur Okayama

Le jardin a été construit en 1700 à l’initiative du daimyo (le seigneur) d’Okayama, Ikeda Tsunamasa. À l’heure où les jardins à la française faisaient la fierté de Versailles, ici on s’affairait à construire de petits pavillons à thé au milieu d’un parc. L’idée était que rien ne devait gâcher la méditation et le recueillement du souverain et de sa suite. C’est cette succession de petits chalets, de pelouses, de collines artificielles et de plans d’eau que nous pouvons admirer encore aujourd’hui. L’ombre du tenshu, le donjon du château, n’est jamais très loin. Il rappelle que le vrai pouvoir réside dans la force militaire.

Le reste de la ville d’Okayama est à l’image de cet îlot de quiétude : calme. Le soir tombe vite. Des groupes d’amis cherchent des bars où passer une partie de la soirée. Nous essayons de trouver nous aussi un endroit afin de vivre un samedi soir au Japon… C’est peine perdue. On n’arrive pas encore à comprendre le principe des établissements où on sert de l’alcool en illimité et ceux qui proposent un « all-you-can-eat » (une formule avec nourriture illimité).

Le drame de la solitude japonaise

Et puis Okayama n’est pas Osaka : ce n’est pas vraiment la capitale de la gastronomie. Néanmoins, cela nous permet de retourner à un fast-food que l’on commence à apprécier : Yoshinoya. Ici, pas de burgers dégoulinants mais des gyūdon, des bols de riz servis avec des lamelles de bœuf et d’oignon fondant. C’est simple mais savoureux et ultra-économique (entre 350 et 500 yens le plat, soit moins de 5 euros).

Épicerie ouverte 24h/24, le konbini est l’autre lieu emblématique des villes japonaises

Alors à ce prix-là, ce sont surtout des étudiants ou des jeunes cadres qui viennent s’attabler les uns à côté des autres (jamais trop serrés), le smartphone dans une main, les baguettes dans l’autre. La clientèle est essentiellement masculine. La solitude de ces gars est frappante. Le Japon a un problème systémique de relations sociales entre les garçons et les filles. La timidité, le rang social, le regard de la société et de la famille, les études et le travail qui prennent une place importante dans la vie des Japonais sont autant de freins à la sociabilisation.

Notre soirée cheap se poursuit avec notre hôtel, probablement le moins cher de tout notre séjour dans l’archipel (3.700 yens la nuit, l’équivalent de 30 euros). Il s’agit d’une sorte d’auberge de jeunesse mais avec salle de bain privative et, surtout, tout le confort d’un 4 étoiles français. Le bonheur de retrouver à chacune de nos étapes japonaises un pyjama sur le lit, un matelas confortable, la chaleur d’une petite chambre bien décorée, une baignoire, des WC discrets, des petits produits pour la peau…

Gare de Bizen-Ichinomiya, tout le monde descend !

Et puis, toujours, de bonnes surprises dans les hôtels japonais. Ici, le café et les boissons chaudes sont à disposition H24. Le petit-déjeuner n’est pas offert mais « compris » dans le prix de la chambre. Enfin, très étonnamment, on peut trouver des glaces à la vanille à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit gratuitement dans le hall d’entrée ! C’est mignon, c’est jeune, c’est propre, c’est souriant. Ce n’est pas détendu car rien n’est détendu en dehors du lâcher-prise formaté d’Osaka. Mais c’est tellement, tellement apaisant.

La gare SNCF japonaise

Le lendemain, départ matinal pour la gare d’Okayama. Un train pile à l’heure (forcément) nous amène à la station de Bizen-Ichinomiya située à moins d’une heure de là. Nous partons la découverte de la campagne japonaise. Ne vous attendez pas à voir de vastes steppes sauvages avec animaux et végétation luxuriante. Nous sommes au cœur du Japon. Et comme chaque instant de la vie et chaque centimètre carré de leur existence, les Japonais ne laissent rien au hasard. Tout, ici, est maîtrisé.

Nous allons nous en apercevoir sur les 17 km de parcours que nous effectuerons à vélo jusqu’à la petite ville de Sôja (qui n’a rien à voir avec la sauce). Deux petites dames nous louent des bicyclettes anciennes mais bien entretenues. Le système est bien huilé et nombreux sont les Japonais à le connaître : un autre stand de vélos nous attendra à destination. Nous commençons notre découverte de la plaine de Kibi par le sanctuaire de Kibitsuhiko. Il est situé juste à côté de la gare.

Sur les traces du prince Kibitsuhiko-no-mikoto

C’est ici que commence notre voyage sur les traces d’une légende ancestrale. Matthieu prend son temps pour nous la raconter autour d’une bonne (et chère) tasse de café. Depuis le XVIIe siècle, les grands-mères d’Okayama racontent inlassablement cette histoire à leurs petits-enfants. Il était une fois, le prince Kibitsuhiko-no-mikoto. Fils de l’empereur Korei, il fut envoyé par son père dans la plaine de Kibi afin de soumettre les souverains locaux.

La plaine de Kibi

Au cours de son expédition, le prince rencontrera de nombreuses difficultés mais vaincra les peuplades barbares et unifiera l’empire familial. Bien que cette histoire puise sa source dans l’Antiquité japonaise, ce n’est qu’à partir de 1600 qu’elle se transmet. Si bien qu’évidemment cette fable guerrière qui mêle politique et religiosité s’est trouvée largement remaniée.

Ainsi, la figure du prince Kibitsuhiko-no-mikoto s’est transformée au fil des siècles. Aujourd’hui, il répond au nom de Momotarō. Momotarō est un jeune garçon recueilli par une famille de paysans de la région d’Okayama alors qu’il voguait dans un panier d’osier tel Moïse en Égypte. D’autres sources, beaucoup plus sûres, racontent que Momotarō serait né dans une grosse pêche.

La mariée était en blanc

Mais ce n’est que quelques années plus tard que le destin de Momotarō se trouva à jamais transformé. Armé de courage, il débarrassa la plaine de Kibi du dangereux ogre Ura qui harcelait le peuple. En chemin vers sa destinée, Momotarō rencontrera un chien, un singe et un faisan avec qui il se liera d’amitié. Et c’est avec ses trois compagnons que Momotarō est à jamais représenté sur les estampes, les statues et dans les mangas japonais. La légende de Momotarō tient surtout de la propagande impériale. Elle gomme la conquête guerrière du prince Kibitsuhiko-no-mikoto et la remplace par une fable beaucoup plus positive.

Le plus beau jour de leur vie

Au moment de notre passage dans le sanctuaire de Kibitsuhiko, plusieurs cérémonies shintoïstes se déroulaient aux abords du temple principal — une belle construction en bois datant de la fin du XVIIe siècle — dont un mariage traditionnel. On croise justement la mariée : tenue blanche — appelée shiromuku — composée d’un kimono, d’un sur-kimono et d’une ceinture dorée. Pomponnée à outrance (il faut que le teint blanc du visage tranche avec le rouge vif des lèvres), elle est aussi coiffée d’un chignon. Nous ne le verrons pas car comme souvent la mariée porte un couvre-chef ceint d’un bandeau appelé tsuno-kakushi. Le marié est, lui, tête nue. Il porte un kimono sombre sur une jupe hakama.

Si les couleurs des deux époux fait penser à nos mariés occidentaux, c’est que le mariage traditionnel shinto est assez récent. Sa codification ne date que de 1900 quand le Japon commença à s’ouvrir aux influences européennes. Ainsi, les pères des mariés habillés en costume trois pièces et veste queue de pie, portent le haut-de-forme à la main pour passer sous le porche d’entrée du temple. Un prêtre shintô bénit le couple qui s’est déjà officiellement uni devant l’état civil d’Okayama.

Là où l’ogre perdit son œil

Avant de nous unir nous-mêmes, nous reprenons nos vélos et arrivons devant une longue galerie en bois de 360 mètres. Nous sommes au Kibitsu, le sanctuaire le plus important de la région et pour cause : c’est ici que Momotarō (ou serait-ce Kibitsuhiko-no-mikoto ?) creva l’œil du méchant ogre qui terrorisait la région. Le lieu est sacré depuis sa création en 1425 et est même devenu Trésor national. Autant dire que nous sommes dans le saint des saints. Une statue du jeune Momotarō accompagné de ses fidèles chien, singe et faisan accueille les visiteurs.

La longue galerie en bois du Kibitsu

À l’intérieur du sanctuaire, des centaines d’ex-voto et de vœux sont accrochés. Des petites statuettes permettent aussi d’éloigner les mauvais présages. Des jeunes filles en tenue traditionnelle apprennent à tirer à l’arc. Tout cela dans un calme absolu. Le temps de déguster une bonne soupe udon bœuf pour nous réchauffer et nous sommes repartis à travers la campagne okayamienne. Nous passons sous des bretelles d’autoroutes, à travers des rizières asséchées et des parcelles tracées au cordeau. Tout est rigoureusement plat alors que nous avions une image du Japon faite de villes tentaculaires heurtées de montagnes.

Ce n’est qu’au bout de trois kilomètres que nous tomberons sur un massif. Pas immense, pas très haut même si ses quelques 300 mètres paraissent impressionnants vus d’en bas, il est incroyablement géométrique. Il semble avoir été construit par la main de l’Homme. Nous ne nous trompons pas : il s’agit d’un tumulus (ou kofun en japonais). Une colline artificielle érigée au Ve siècle. Un tombeau, littéralement, où repose à jamais un des rois de la région.

L’Homme a voulu monter vers les étoiles

Imaginez cette masse de pierre recouverte de végétation, de 30 mètres de large et dominant la plaine. De son sommet, on se rend encore mieux compte du travail de l’Homme sur la nature. Les petits hameaux qui entourent le site, les routes, les champs… Tout est maîtrisé, régulier, propre. En redescendant, on tombe sur l’entrée de la chambre funéraire. Une grille en métal nous empêche de pénétrer plus en profondeur. C’est là que repose le roi. On imagine le boulot énorme des ouvriers japonais des années 400 accumulant des tonnes et des tonnes de pierres. On apprendra plus tard que la colline a également une forme géométrique remarquable uniquement du ciel : une serrure de porte. Le passage vers l’au-delà… Seuls les dieux (avant l’invention de l’avion) pouvait l’observer. Le Japon est décidément un pays absolument mystique.

Bourg japonais au pied du tumulus

Alors, évidemment, depuis toujours, l’être humain a voulu se rapprocher du divin. Et encore aujourd’hui, nos gratte-ciels en sont les nouveaux exemples. En 1821, la tour Eiffel n’existait pas encore quand les Japonais construisaient le Bitchu-Kokubun-ji que nous découvrons à quelques kilomètres du tumulus. Il s’agit d’une pagode de 5 étages surplombant la plaine de ses 34 mètres de haut. De nombreux Japonais (à pied ou à vélo) viennent dans ce sanctuaire pour se recueillir. On croise même des mascottes qui nous proposent de poser pour la photo (années 80 quand tu nous tiens).

C’est détendu et bon enfant : le lieux est en plus entouré de cerisiers dont les fleurs commencent à s’épanouir. Et comme nous sommes à proximité désormais de Sôja, on sent déjà l’effervescence de l’agglomération. Oh, on ne peut pas dire que la ville soit non plus trépidante. C’est même des avenues désertes que nous traversons jusqu’à la gare. Les immeubles sont bas et nous n’avons aucun mal à trouver la boutique pour remettre nos vélos. Fin de nos 17 kilomètres de piste. Il est temps de reprendre le train en sens inverse.

Kurashiki en noir et blanc

Mais avant de rentrer à Okayama, Matthieu souhaite faire un stop à Kurashiki. La ville n’a d’intérêt que de par son centre historique, magnifique, s’étalant le long d’un canal : le Bikan. Il s’agit d’un ancien quartier d’entrepôts du XVIIe siècle, merveilleusement conservé et miraculeusement préservé des bombardements de la 2nde Guerre mondiale. Seul reproche qu’en ferait Pierre : « C’est un peu trop lisse. » Les maisons sont tellement bien restaurées qu’elles pourraient dater de l’année dernière. On n’a pas l’impression de visiter une ville de 300 ans (Disneyland quand tu nous tiens). Mais l’ensemble homogène de murs blancs et noirs et aux toits couverts de tuiles bien alignée est tout de même assez extraordinaire.

Kurashiki dépose le Bikan

Des familles d’Okayama passent leur fin d’après-midi dans ces rues insolites à se prendre en photo ou à nous faire coucou depuis les barques sur le canal. Certaines, comme nous, dégustent un taiyaki, une sorte de gaufre en forme de poisson fourrée au haricot rouge. En revanche, nous ne les suivrons pas jusqu’à la Kojima Jeans Street, un quartier assez étonnant de la ville où se trouve une importante concentration de fabriques de jeans (oui, on fabrique des jeans au Japon) ; héritage de la longue tradition du commerce du coton qui fit la prospérité du Bikan.

Un dernier train pour Okayama. Un dernier bol de riz avec bœuf et oignon fondant. Demain, nous prendrons la direction d’une ville devenue malgré elle le symbole de ce que l’Homme peut faire de pire : Hiroshima, là où les légendes et les mythes du Japon impérial se fracasseront et où un Japon nouveau naîtra en 1945.

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