Lac Inle : notre étape « vélo, bateau, goulot »

Pêcheur sur le lac Inle

Magnifique étendue d’eau entourée de montagnes, le lac Inle est un incontournable pour quiconque visite la Birmanie. On décide néanmoins de délaisser son célèbre trek pour nous concentrer sur un tour à vélo et en bateau. Et un arrêt joyeux dans une propriété viticole. 

On nous secoue l’épaule. Nous nous réveillons. Notre téléphone portable indique 4h du matin. Le bus est stationné au milieu de nulle part. Nous jetons un coup d’oeil derrière la vitre. Rien d’autre que la pénombre. Un homme en treillis monte à bord. Il salue le chauffeur puis se dirige vers les passagers étrangers. « 15.000 kyats par personne », annonce-t-il. C’est un ranger. Il collecte la taxe d’entrée dans le parc naturel du lac Inle.

Nous sommes partis la veille au soir de Bagan. Un tuk-tuk collectif affrété par la compagnie de bus nous a « ramassé » devant notre hôtel. La gare routière atteinte, nous avons pris place dans notre couchette double. Il faut croire que la route fut bonne : nous avons dormi d’une traite jusque là, étonnant pour une nuit en perpétuel mouvement.

Les montagnes qui entourent le lac Inle

Jusqu’au bout de la nuit

Nous voilà donc au lac Inle avant même que l’aube ne montre son visage. C’est une étrange habitude birmane, déjà constatée à notre précédente étape et qui se répétera tout au long de notre parcours dans le pays : les bus de nuit partent tôt, généralement autour de 20h, pour arriver tôt, autour de 4h, déchargeant leurs passagers hagards dans des villes où tout le monde dort encore.

On trouverait plus logique de partir à minuit pour arriver à 8h… Mais sans qu’on sache pourquoi, les compagnies de transport en ont décidé autrement. Les hôteliers n’ont eu d’autre choix que de s’adapter : ils ne sont pas surpris de voir débarquer en pleine nuit leurs clients du jour et acceptent de bon gré de leur remettre les clefs de leur chambre avec dix heures d’avance sur l’horaire de réservation. On les en remercie chaleureusement, tant il est bénéfique de se doucher et de se glisser dans des draps frais après avoir été balloté sur des centaines de kilomètres.

Six cent mètres dans la nuit à la lueur de nos téléphones et nous voici à la porte de notre chambre d’hôte. Le propriétaire tout juste debout se contente d’un « bonjour ». On pénètre dans notre nouveau « chez nous » et on se recouche.

Maison sur pilotis

« Faites le trek »…

Nous avons beaucoup hésité sur la façon de rejoindre le lac Inle. Des amis qui s’y sont rendus par le passé nous avaient conseillé de le faire en trek. Trois jours de marche en pleine nature, au départ de la ville de Kalaw. Une rando « inoubliable » à la rencontre de l’ethnie Karen majoritaire dans la région, à travers la forêt, les champs et les rizières. Rien que de les écouter en parler, ça nous faisait déjà rêver. Puis on a enterré l’idée.

Le trek pour le lac Inle n’est plus ce qu’on nous en avait raconté. Le Routard, Lonely Planet, les blogs de voyage, tous véhiculent le même conseil : « Faites le trek ». Quand on dit tous, c’est vraiment TOUS. Comme s’il n’existait qu’une seule rondo dans le pays. Et du coup, presque tous les visiteurs font le trek. Ce qui devait être une aventure humaine il y a encore quelques années est ainsi devenu un passage obligé, une autoroute à randonneurs. 

Les agences de trek se sont multipliées comme des champignons. Loin de se réinventer, elles proposent toutes le même package clef en main : une marche guidée, souvent sur les mêmes chemins, une nuit sur une paillasse chez l’habitant, souvent dans le même village, une nuit dans le dortoir d’un monastère, souvent le même monastère. Et pour rentabiliser au maximum les choses, ce qui était autrefois un parcours à trois ou quatre voyageurs est devenu un parcours en groupe, à huit, dix, parfois quinze personnes avançant en file indienne.

Femmes karens cultivant un champ

…ou ne le faites pas

Les routards qui l’ont fait et que nous avons rencontrés depuis notre arrivée à Rangoun, nous ont vanté de magnifiques paysages, mais aussi un sentiment étrange : celui d’un parcours trop bien huilé, sans la moindre improvisation. Leur nuit chez l’habitant s’est révélée une nuit sans l’habitant, les touristes regroupés ensemble dans une même maison sans contact réel avec l’extérieur. Pendant ces trois jours, ils n’ont finalement discuté qu’avec leur guide ou qu’entre voyageurs… 

Ces récits nous ont convaincu que le trek incontournable devait être contourné. Nous décidons à la place de séjourner trois jours aux abords du lac Inle, dans la grosse bourgade de Nyaung Shwe. Trois jours pour se promener aux alentours à vélo et en bateau. Trois jours pour errer et si possible pour se perdre un peu. Et nous nous y attelons dès notre nuit terminée.

Notre chambre d’hôte prête gratuitement des vélos. Forcément, qui dit gratuit dit aussi hors d’âge. Ce sont des vélos de ville à l’armature rouillée, aux freins usés, sans vitesse et sans lumière (ce qui est un peu embêtant quand on rentre de nuit, nous y viendrons un peu plus bas). Mais il n’y a pas de petites économies en tour du monde !

Batelier sur le lac Inle

À prier et à manger

Il est déjà 11h quand on se met en selle. On pédale dur sous le soleil au zénith. On sue, beaucoup. Et on savoure les rares moments d’ombre. Petite halte au temple de Shwe Yan Pyai, désert, qui abrite des milliers de petits bouddhas nichés dans les murs. Chacun porte le nom d’un Birman, parfois d’un Américain ou d’un Français, à qui il doit porter bonheur. Les plus anciens ont des dizaines d’années, certains n’ont été ajoutés qu’il y a quelques mois. Des dizaines de niches sont encore inoccupées dans l’attente de leur idole. 

Nous poursuivons jusqu’à la grotte de Htet Eain Gu. Notre première grotte en Asie du Sud-est. La première d’une longue série, tant elles sont nombreuses dans cette partie du monde. On s’enfonce dans la cavité par une poignée de marches. Des ampoules nous apportent un minimum de lumière. Puis on termine à la frontale. Entre les stalagmites, ici aussi, des bouddhas. Le lieu est un sanctuaire où les anciens et les moines viennent prier. Mais à cette heure, il sert surtout de cachette aux jeunes couples qui s’y câlinent à l’abri de leurs familles. Ils se redressent et pouffent à l’approche de nos silhouettes. Nous faisons comme si de rien et poursuivons notre visite.

On gagne le monastère voisin. Nous avons repéré à son entrée une grande paillote où déjeuner. Une dizaine de Birmans est attablée là avec des mets appétissants. Nous nous dirigeons vers celui qui semble être le cuisinier. « Bonjour. Vous servez à manger ? Avez-vous un menu ? ». L’homme rit : « Ce n’est pas un restaurant ici. C’est la cantine du monastère. » Mince… « Mais restez. Vous êtes les bienvenus. Chaque midi, nous offrons le repas aux villageois et à tous les visiteurs de passage en échange d’un petit don », ajoute-t-il aussitôt, nous désignant une quinzaine de marmites bien pleines et nous invitant à nous asseoir.

À l’entrée de la grotte de Htet Eain Gu

Toujours les bienvenus

On s’est promis depuis le début de notre tour du monde de ne jamais refuser les invitations. C’est une bonne manière de faire des rencontres inattendues. Et autant vous dire que cela vaut d’autant plus… quand il s’agit de manger ! Il nous apporte aussitôt une paire d’assiettes et de cuillères, puis un plat de poulet, un autre de poisson, des légumes, du riz… Notre table est recouverte d’un véritable festin. On se régale. Et il insiste plusieurs fois pour qu’on se resserve jusqu’à plus faim.

Nos papilles ravies, nous tendons un billet au cuisto en guise de don – l’équivalent de ce qu’on aurait normalement payé pour un déjeuner. « Ce n’est pas à moi qu’il faut le donner. Venez. » Nous le suivons en silence à l’extrémité de la paillote, jusqu’à un moine que nous avions aperçu à notre arrivée. Drapé en orange, il est assis sur un promontoire en bambou, en position du lotus. « Mettez-vous à genou et faites comme moi », nous glisse le cuisinier. Nous nous exécutons. Il remercie. Il se prosterne. Nous faisons de même. 

Le moine entonne une prière. Puis nous lui tendons l’argent qu’il dépose dans une coupelle. « Merci d’être venu nous voir. Vous serez toujours les bienvenus. Revenez donc manger demain », nous dit-il en souriant et en nous bénissant de la main. 

Jeunes moines jouant au foot à Htet Eain Gu

Temple sur pilotis

Nous poursuivons notre tour du lac par le petit village d’Ywa Thit, à l’ouest de Nyaung Shwe. À sa sortie, c’est encore un monastère bouddhiste qui attire notre attention. Niché entre le canal et les marais, il est un magnifique témoin de l’architecture birmane du XIXe siècle, qui allie le style shan traditionnel à quelques concessions de modernité – ici le recours à un toit en métal, plus résistant à la pluie. Construit sur un plan carré et monté sur pilotis, ses planchers et ses murs sont entièrement faits en teck, ce qui lui donne une intense couleur pourpre. Il est surmonté de trois étages distincts de toiture qui s’achèvent par un hti : un ornement caractéristique du pays, en forme d’ombrelle, symboliquement la partie la plus importante de l’édifice.

Cela nous donne envie de découvrir l’intérieur. Nous garons nos vélos et nous dirigeons vers l’entrée principale. Elle est close. Nous poussons légèrement le battant de la main. Rien à faire : c’est verrouillé. On aurait dû se douter, vu l’isolement du lieu et les mauvaises herbes tout autour, que personne ne vit ici depuis longtemps… Mais au moment de rebrousser chemin, nous entendons soudain des bruits de pas à l’intérieur. Nous posons l’oreille contre la paroi. C’est bien cela : quelqu’un marche et se rapproche. Une lourde clef est introduite dans la serrure. Le verrou se déclenche. La porte s’ouvre. 

Face à nous, un moine au visage creusé par les rides, tout sourire. « Mingalarbar » (bonjour), nous dit-il en nous encourageant à entrer. Nous voici dans la salle principale du monastère, très vaste, entièrement vide à l’exception des piliers en bois qui soutiennent le bâtiment et d’un autel sur lequel siège une sculpture du bouddha. L’homme nous accompagne lentement jusqu’à un tapis posé sur le sol. Chacun de ses gestes semble lui demander énormément d’efforts. Il se plie douloureusement en deux pour s’asseoir. Puis sa tête se redresse. Son sourire est de retour.

Le monastère d’Ywa Thit

Chirac, Bardot et Paris Match

Et là, surprise : c’est en français qu’il s’adresse à nous. « Je m’appelle U Kon Da La. J’ai 82 ans. Cela fait quarante ans que je réside dans ce monastère, dont vingt années à vivre seul. » Il reprend son souffle. « J’ai appris votre langue en lisant des livres et des magazines. J’adore Paris Match. » Il respire. « La France… Jacques Chirac, Georges Pompidou, Brigitte Bardot », énumère t-il. On acquiesce. « La Tour Eiffel, le Mont Saint Michel », poursuit-il en fouillant un peu plus dans ses souvenirs. Il nous offre deux galettes de riz. « Mangez, mangez », insiste-t-il. 

On échange encore quelques mots. Puis il nous invite à visiter la pièce pendant qu’il se repose. On se rapproche de la statue, tandis que la tête du moine s’affaisse et qu’il semble s’endormir. On revient vers lui pour lui dire au revoir. « Faisons une photo ensemble », demande-t-il en se redressant. On s’exécute. On lui montre. « Elle est belle », répond-t-il satisfait. Il nous donne son adresse pour lui écrire, referme les yeux, se rendort. Il est temps pour nous de nous en aller.

Cette étonnante rencontre hantera nos esprits pendant de longues heures. Nous roulons en silence en imaginant ce qu’a été la vie de cet homme, dévoué au Bouddha dans le dénuement le plus total. Combien de jours passeront avant qu’un nouveau visiteur se présente ? Combien d’années continuera-t-il à être le gardien de ce temple ?

U Kon Da La

Pêche chorégraphique

Il est 16h, le soleil commence à décliner et nous n’avons parcouru qu’un quart de la longueur du lac. Les routes sont bien plus vallonnées que prévu et on doit admettre qu’on n’en mène pas large sur nos vieux vélos chinois… Nous décidons de couper par bateau. On entre dans un bourg, on se faufile dans les ruelles jusqu’à rejoindre la berge. Il suffit d’un instant pour qu’un pêcheur nous propose la traversée. On négocie avec lui un prix raisonnable et il part chercher sa barque. On charge nos deux-roues comme on peut, puis on prend place à notre tour. 

Nous filons à travers les jardins flottants et les champs de jacinthes. Puis il n’y a plus que l’eau, tout autour de nous, à perte de vue. C’est la première fois qu’on voit vraiment le lac, qu’on perçoit son immensité. On aperçoit quelques pêcheurs, la tête protégée du soleil par un chapeau chinois. Ils agitent leurs filets tantôt de leurs mains, tantôt de leurs pieds. À Inle, on pêche debout, par des gestes semblables à une chorégraphie de danse. Une méthode ancestrale qui fait aujourd’hui la joie des photographes. 

L’autre rive se dessine. Nous arrivons à Maing Thauk, un superbe village flottant. Ici, les routes sont remplacées par des canaux, les voitures et les scooters par des bateaux. Pas le moindre îlot mais une forêt de pilotis. Une nouvelle image inoubliable de ce tour du monde. Nous accostons à un embarcadère en bois long de plusieurs centaines de mètres qui nous mène enfin à la terre ferme.

Pêcheur sur le lac Inle

Un dernier verre pour la route

Nous choisissons de profiter des dernières lueurs du jour dans un cadre qui nous manquait cruellement depuis le début de notre voyage : une propriété viticole ! C’est l’une des deux seules de Birmanie. Baptisée Red Mountain Estate Winery, ce vignoble de 75 hectares a été créé en 2003 sur les conseils avisés d’un oenologue français : François-Xavier Raynal. Plus de 160.000 bouteilles sont produites ici chaque année – c’est l’une d’elles que nous avions bue à Bagan, le jour du beaujolais nouveau.

Que demander de mieux qu’un coucher de soleil sur le lac Inle admiré depuis les vignes, un verre de vin à la main ? Ou plutôt cinq verres à la main, pour tester les cinq cuvées en dégustation. De quoi vous faire oublier le temps qui passe. Et c’est ainsi qu’on se retrouve un peu pompette à parcourir à vélo dans la nuit noire les dix kilomètres qui nous séparent de notre chambre d’hôte… 

Papa, maman, promis, on ne nous y reprendra pas une deuxième fois !

Verre avec vue

Nos coups de coeur

Dormir. Le Zawgi Inn a le mérite de vous accueillir très tôt si vous venez en bus de nuit, de vous servir un bon petit déjeuner ET de vous prêter gratuitement des vélos. Chambres doubles spacieuses, prenant la forme de cabanons individuels avec terrasse, pour une petite quinzaine d’euros la nuit.

Découvrir. Le lac Inle mérite une journée de découverte en bateau, du nord au sud, jusqu’à la pagode Hphaung Daw U et ses célèbres bouddhas recouverts de feuilles d’or. Plusieurs options s’offrent à vous : passer par une agence ou votre chambre d’hôte ou, comme nous l’avons fait, vous rendre au port pour négocier directement avec un batelier. Nous en avons eu pour 11.000 kyats, soit 7 euros à deux. Le prix est le même quel que soit le nombre de passagers : si vous voulez faire encore plus baisser l’addition, joignez-vous à d’autres voyageurs.

Déguster. La Red Mountain Estate Winery, située au sud-est de Nyaung Shwe, est ouverte sept jours sur sept, de 9h à 18h. Privilégiez la fin de journée : certes il y a un peu plus de monde, mais la vue est somptueuse à cette heure sur le lac Inle et les montagnes. Comptez entre 1,5 et 4 euros le verre de vin. 

Barques devant la pagode Hphaung Daw U

Notre coup de gueule

Kalaw et le lac Inle sont aussi connus pour… leurs « femmes girafes ». Ces femmes de l’ethnie Kayan – membre du peuple Karen – portent à partir de l’âge de 5 ans un collier en spirale, que l’on remplace au fil de leur croissance par des spirales de plus en plus longues. Ce collier affaisse la cage thoracique et allonge donc leur cou.

Beaucoup d’entre elles ont fuient en Thaïlande dans les années 90, au moment où le pouvoir birman s’attaquait violemment aux Karens. Les Thaïlandais en firent de véritables bêtes de cirque. Lorsqu’une paix relative revînt en Birmanie, une partie d’entre elles rentrèrent au pays. Mais avec le développement du tourisme dans la région, elles devinrent là aussi une véritable « attraction ».

Il n’est pas rare que les guides et les bateliers vous proposent d’aller voir une « femme girafe » afin de poser avec elle en photo. Un « spectacle » voyeuriste qui se rapporte plutôt à de l’exploitation d’êtres humains.

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