Naypyidaw, la capitale-fantôme

Embouteillage à Naypyidaw

C’est vers une véritable destination de tour du monde que nous vous proposons de nous suivre. La capitale administrative de la Birmanie, artificielle et sans âme, n’est sur aucune route et dans aucun guide de voyage. Naypyidaw est une ville-fantôme dans laquelle règne le spectre de la junte militaire.

On va vous raconter une histoire. Imaginez, vous êtes fonctionnaire birman (oui, ça demande un petit effort de concentration). Vous habitez dans la capitale, Rangoun, vous faites bien votre travail, votre paie est tout juste correcte pour réussir à faire vivre votre famille. Vous habitez dans un petit appartement âprement négocié, vous vous sentez bien, en ville, loin de votre campagne natale où les buffles tirent encore les charrettes et où un bus ne passe que tous les deux jours.

Un soir, alors que vous vous apprêtez à quitter votre bureau après vos 10h de travail quotidien, votre supérieur vient vous voir et vous annonce : « Au fait, demain, tu changes de bureau. On part tous à Naypyidaw. » Interloqué, vous pensez immédiatement à une blague. Mais, rappelez-vous, vous êtes en Birmanie et le second degré n’existe pas. Alors, vous prenez la chose très au sérieux.

Vous rentrez chez vous par les grands boulevards animés de la capitale. Vous êtes encore sous le choc et ne savez pas comment annoncer la nouvelle à votre femme et à vos enfants. Evidemment, à aucun moment vous ne vous demandez « pourquoi ? » : vous êtes fonctionnaire au service du régime birman. C’est plutôt le « comment ? » qui vous préoccupe. Alors vous faites votre valise. Vous dites à votre épouse que vous lui enverrez de l’argent régulièrement. Et qu’un jour, si tout va bien, elle viendra vous rejoindre à Naypyidaw.

Une Birmane à la gare de Naypyidaw
Une Birmane à la gare de Naypyidaw

Un déménagement du jour au lendemain

Le lendemain, les adieux sont déchirants sur le quai de la gare de Rangoun. Des milliers de fonctionnaires comme vous prennent le train pour une destination inconnue. Personne n’est arrivé au cours de la nuit à situer Naypyidaw sur une carte. Cette ville existe-t-elle vraiment ? Est-elle bien en Birmanie ?

Vous traversez alors des centaines de kilomètres de champs plus ou moins cultivés. La campagne à perte de vue à travers les vitres sales de votre train. Et vous débarquez enfin au petit matin : Naypyidaw, votre nouveau chez vous, n’est qu’une vaste plaine flanquée de baraquements. Des tractopelles sont au travail. Des routes se construisent à la lueur du jour naissant. Vous descendez du train, la gorge prise par des bourrasques de poussière.

Cette histoire, c’est ce qu’ont vécu des milliers de fonctionnaires birmans le 6 novembre 2005. Sans préavis, sans annonce préalable, la junte militaire au pouvoir dans le pays a décidé du jour au lendemain de déplacer la capitale à 370 kilomètres au nord de Rangoun. Des travaux titanesques étaient en cours depuis des mois mais personne n’était au courant. Et puis, les astrologues du général Than Shwe ont décidé d’une date et d’un horaire : même si rien n’est prêt, les fonctionnaires vont devoir arriver à Naypyidaw le 6 novembre 2005 à 6h37. La ville devient officiellement la capitale de l’Union du Myanmar le lendemain, 7 novembre.

Le centre-ville de Naypyidaw

Une ville sans la ville

Quatorze ans plus tard presque jour pour jour, nous débarquons nous aussi dans cette nouvelle capitale. On faisait sourire les Birmans lorsque nous leur expliquions que nous souhaitions visiter Naypyidaw (et faire sourire un Birman est déjà un exploit). Le trajet, comme pour les fonctionnaires de 2005, se résume en une longue succession de plaines et de champs. En bus, nous passons devant des portiques géants qui annoncent l’entrée du stade, du zoo ou encore du National Land Marks Garden (un parc où sont reconstitués des bâtiments traditionnels venus de toute la Birmanie).

Nous sommes pourtant en pleine campagne ! Des routes (ou plutôt des autoroutes) mènent vers ces sites d’intérêt majeur. Elles sont tracées en ligne droite à travers les champs. Mais personne ne les emprunte. Il n’y a pas non plus de centre à Naypyidaw. Il n’y a même pas de ville. C’est quand on commence à rouler sur des routes éclairées, immenses, larges et neuves que nous comprenons que nous sommes arrivés à destination.

Des statues monumentales ornent les ronds-points. Des fontaines gigantesques crachent de l’eau multicolore. Un spectacle grandiose qui nous est offert… alors que nous sommes dans l’unique bus à rouler vers Naypyidaw. Nous atteignons la gare routière en fin de journée : les seuls Occidentaux à plusieurs kilomètres à la ronde, c’est nous !

Photo rare d’une avenue de Naypyidaw embouteillée
Photo rare d’une avenue de Naypyidaw embouteillée

La Corée du Nord (ou presque)

Il existe des hôtels à Naypyidaw. Pompeux, énormes, ils sont la vitrine internationale de la ville-nouvelle. Nous pensions arriver dans un palace de style Shining où nous serions les seuls clients bloqués au cœur d’une ville-fantôme. Le Vegas Hotel (prononcez, « Vega » à la birmane) se révèle bizarrement plutôt chaleureux. Il y a même quelques clients. Oh, pas nombreux : on devait être une dizaine à nous partager la centaine de chambres. Des figurants ? Non, nous ne sommes quand même pas en Corée du Nord.

Mais paradoxalement, lorsque nous demandons une chambre double, le réceptionniste nous fait comprendre que ce ne sera pas possible : il ne reste plus que des chambre avec lits simples, « l’hôtel est plein ». Nous nous retournons pour lui montrer que le hall de réception est vide. Il comprend. Et nous déniche en moins de 10 secondes une chambre double. Coup de bol pour un hôtel censé être totalement occupé 😉 Difficile dans la capitale de la Birmanie d’admettre que personne ne vient.

Pour dîner, on n’a pas trop le choix. Le Vegas est situé dans le quartier des hôtels. La ville est en effet compartimentée afin de surveiller, pardon, de « faciliter » les déplacements : quartier des ministères, quartiers des représentations diplomatiques, quartier du Parlement,… Et puis, nous sommes en Birmanie, il est 21h, les 2 ou 3 restaurants situés à proximité ont baissé le rideau depuis bien longtemps déjà. Nous nous retrouvons à dîner seuls dans la vaste salle à manger de l’établissement.

Le fameux Vegas Hotel
Le fameux Vegas Hotel

Scooter : 1ère tentative

On ne va pas vous le cacher : on n’a jamais eu l’intention de passer une semaine à Naypyidaw. Le but était de découvrir cette capitale inconnue (et pour cause), sortir du circuit touristique imposé (Rangoun, Bagan, Inle) et cela ne peut se faire qu’au rythme d’un tour du monde. Le lendemain justement, c’est notre seul jour complet de visite : comment parcourir ce vaste espace aussi grand que 3 fois Paris et sa banlieue réunies sachant qu’il n’y a aucun transport public ? Le vélo ? Le soleil brûle la plaine de ses 30°C, les routes sont monotones, les distances démesurées… Ce serait beaucoup d’efforts pour finalement pas grand chose.

Alors le scooter ? Nous ne savons pas en faire. Mais le réceptionniste nous promet une formation accélérée avant de partir. Nous nous retrouvons alors avec un gars sorti d’on ne sait où juché sur une moto improbable. Il nous propose d’essayer. Comme on ne peut pas dire que l’affluence soit massive, c’est devant l’hôtel que se déroule notre formation.

Alors déjà, il nous dit que la 1ère vitesse est « très dangereuse ». C’est rassurant… Il nous laisse 10 secondes montre en main pour nous adapter à la machine. Évidemment, c’est insuffisant. On voit qu’il a tellement peur que l’on bousille son engin qu’on n’insiste pas. On tope dans la main : c’est lui qui nous conduira à travers les différents sites de Naypyidaw.

La perspective vide menant à Uppatasanti
La perspective vide menant à Uppatasanti

Colline artificielle

Et c’est parti pour de longues minutes de bitume gris à travers les champs. Des paysans trainent leurs bœufs à travers les autoroutes urbaines où passent parfois une voiture ou deux. Nous sommes au cœur de la ville la plus végétalisée du monde, et ce n’est même pas voulu ! Autour de nous, des champs mal exploités s’étendent jusqu’à l’horizon.

Difficile d’imaginer qu’il y a à peine 14 ans une immense forêt tropicale trônait ici. Des arbres quasi-centenaires ont été abattus pour construire des routes inutiles et ces quelques bâtiments que nous allons visiter. Le 1er d’entre eux est l’exemple le plus évocateur de la folie qui s’est emparée de la junte militaire au début des années 2000.

Il s’agit de la pagode Uppatasanti, réplique exacte de la sublime pagode Shwedagon de Rangoun. Mais comme toute réplique, celle-ci manque cruellement de charme. Dorée grossièrement, elle n’a ni l’âme ni l’aura de son modèle ; à l’image de cette « ville » artificielle. La construction de la pagode Uppatasanti a duré 3 ans, jusqu’en 2009. Elle a été voulue comme le symbole de l’union nationale. Elle surplombe une colline. Mais, rappelez-vous, nous sommes en plaine. Il a donc aussi fallu construire ce promontoire pour installer le lieu saint…

Sur la vaste esplanade de la pagode Uppatasanti
Sur la vaste esplanade de la pagode Uppatasanti

Sauterelle nucléaire

Au total, les travaux de construction de Naypyidaw ont été évalués à 4 milliards de dollars. Un chiffre difficilement vérifiable tant le secret entoure cette cité. Une somme néanmoins colossale quand on sait que le PIB du Myanmar est l’un des plus faibles de la région.

Nous avons dû revêtir un tissu opaque pour couvrir nos jambes afin de pénétrer sur la vaste esplanade d’Uppatasanti. Nous pensions être totalement seuls, on commençait à en avoir l’habitude, lorsque nous apercevons un homme en chapeau. Bizarrement, il semble plus s’intéresser à nos déplacements qu’à la majesté du lieu : il nous observe « discrètement ».

Nous découvrons alors un drôle d’insecte : une sauterelle énorme, de la taille d’une main, qui se promène tranquillement sur le parvis immaculé de lumière. Elle nous rappelle les rumeurs qui entourent Naypyidaw : si la ville a été construite ici, c’est pour servir de paravent à des activités nucléaires secrètes réalisées dans son sous-sol… Et si cette sauterelle était le fruit de rejets atomiques ? Nous nous égarons peut-être…

Sauterelle géante

Le Parlement interdit

En redescendant de la pagode dorée, nous croisons des dizaines de stands : des femmes vendent des chips, des bouteilles d’eau, des souvenirs, des vêtements… Mais personne n’est là pour acheter, pour flâner. Qu’attendent-elles ? Qui attendent-elles ? De quoi vivent-elles ? Naypyidaw n’a aucune vocation touristique. Et le nombre d’habitants est insignifiant. Pour preuve : nous sommes devant la tour Eiffel birmane et nous sommes seuls ! Cette ville est décidément étrange… Nous remontons sur la moto conduite par notre drôle de guide. Nous lui demandons de nous montrer le Parlement de Birmanie. Afin de surveiller, pardon, afin de « faciliter » les déplacements, les deux chambres parlementaires sont regroupées sous le même toit.

Nouveau défilé d’avenues à 4 ou 5 voies (où personne ne circule). Nous croisons des ministères aux noms évocateurs : Ministère de l’Électricité et de l’Énergie, Ministère de la Planification et des Finances,… Il y a même un golf, bien surveillé et bien entretenu : le péché mignon du général Than Shwe. Mais à mesure que nous approchons du Parlement, nous sentons notre chauffeur plus tendu. Il regarde plusieurs fois à droite, à gauche, ralenti, repart, nous dit qu’on va s’arrêter, plus loin, pas tout de suite, pas là.

Nous nous arrêtons enfin en bord de route. Pourquoi là ? On ne sait pas. Le chauffeur semble sûr de lui mais nous presse : « Allez de l’autre côté. Contre le grillage. Vous verrez le Parlement ! » Nous traversons tranquillement l’avenue (vide). Nous sautons un petit fossé et nous nous retrouvons en effet le nez collé à un grillage. Face à nous, un vaste jardin arboré surplombé par l’immense bâtiment parlementaire. Pas trop moche mais massif pour rappeler le poids du pouvoir, le Parlement birman n’est pas accessible au commun des mortels. Nous sommes relégués à plusieurs dizaines de mètres et on sent que l’on ne peut pas non plus rester trop longtemps dans les parages. Le temps de prendre une photo et notre guide nous rappelle de l’autre côté de la chaussée. Il est déjà à cheval sur sa moto, prêt à repartir.

Le Parlement birman
Le Parlement birman

Des hommes en chapeau sur des trottoirs vides

L’occasion de rappeler que le Parlement birman, même s’il reconnaît désormais une forme d’opposition, est toujours constitutionnellement composé d’un quart de militaires nommés par l’État-major. La junte n’a pas totalement rendu les clés du pouvoir… D’ailleurs, de qui a peur notre guide ? Nous contournons de loin le Parlement, pour nous rendre sur le troisième (et dernier) lieu indispensable de Naypyidaw : la 2X10 voies. Oui, une autoroute 3 fois plus large que la plupart des autoroutes françaises, en plein cœur de la ville. Le Gouvernement attend toujours des habitants, ou des touristes, ou souhaite simplement impressionner les éventuels diplomates qui se rendent dans la capitale-fantôme ?

Le but de cette large avenue est beaucoup plus prosaïque : ses dimensions permettent à des avions de se poser. À proximité du siège de la représentation démocratique, on comprend à quelles fins cette piste d’atterrissage masquée va pouvoir servir… Là encore, quelques hommes en chapeau passent sur des trottoirs vides. On se demande si la mauvaise volonté de notre chauffeur pour nous apprendre à piloter une moto n’est pas aussi sciemment orchestrée afin de ne pas nous laisser seuls dans la nature. Mieux vaut avoir un œil sur ces drôles d’étrangers…

Ainsi se termine notre visite touristique de Naypyidaw. En moins de 3h (dont trois quarts passés sur la route), nous avons découvert une ville-fantôme, vide d’habitants et de lieu de vie. On aurait pu s’imaginer que les autorités auraient construit un quartier de bars, de cinémas, de karaoké ou même créé un marché, des épiceries pour des fonctionnaires privés de tous loisirs et coupés de leur famille. Mais rien de tout ça. Isolés au milieu du pays, les milliers d’agents de l’État et de militaires qui vivent à Naypyidaw sont là pour bosser, servir le régime, sans autre échappatoire que les quelques jours de congés annuels. De quoi renforcer les fantasmes qui entourent cette ville…

Matthieu au milieu de la 2X10 voies de Naypyidaw
Matthieu au milieu de la 2X10 voies

« Bienvenue chez Lotteria ! »

Avant de rentrer à l’hôtel (il n’est pas 13h), nous demandons à notre chaperon de nous déposer devant les deux malls de la ville, aperçus la veille au soir. Finalement c’est là que nous croisons le plus de monde : des familles de riches dignitaires du régime ou des expatriés qui ressemblent plus à des consultants militaires qu’à des attachés culturels d’ambassade. Les deux hypermarchés de Naypyidaw, même s’ils ont 14 ans d’existence maximum, ne semblent pas de première fraîcheur. Mais les rayons sont bien achalandés. Et des produits exotiques comme de La Vache qui rit trônent en tête de gondole.

Il y a du vin, des alcools et même un fast-food. Pas question pour la Birmanie de faire venir un McDo. C’est la chaîne de restauration rapide asiatique Lotteria qui a trouvé les faveurs du régime (du régime politique, pas du régime alimentaire). Les employés nous accueillent par un tonitruant « Bienvenue chez Lotteria ». On teste alors leurs menus copiés sur ceux de McDo, les portions étant néanmoins plus petites. Mais ce n’est pas trop mauvais. De retour dans le supermarché, on s’achète de quoi se faire un apéro dans notre chambre d’hôtel ce soir. Et nous rentrons.

Sur le chemin, un beau serpent vert traverse le large trottoir devant nous ; à la recherche probablement de son ancienne forêt primaire… Enfin, voilà. C’était notre visite éclair de Naypyidaw, capitale-fantôme, artificielle et sans âme de la Birmanie. Alors, comme nous ne sommes pas Birmans, on peut s’interroger : pourquoi ? Pourquoi avoir construit cette capitale ici, maintenant ? L’astrologie aurait là aussi joué un rôle essentiel. Le conseiller astral du tout puissant chef de la junte militaire, le général Than Shwe, lui aurait prédit une fin proche s’il ne changeait pas immédiatement de capitale. Ce qu’il fit.

Une rue animée de Naypyidaw
Une rue animée de Naypyidaw

« L’avant-poste de la tyrannie »

Une autre explication plus plausible tient de la géopolitique de l’époque. En janvier 2005, les États-Unis classent la Birmanie dans la catégorie d’« avant-poste de la tyrannie ». Les USA de George W. Bush s’empêtrent en Irak et le régime birman craint que les Américains n’ouvrent un contre-feu en envahissant leur pays. La capitale d’alors, Rangoun, étant trop exposée, la junte aurait alors décidé de déplacer tous les centres de commandement du pouvoir au cœur de la Birmanie, loin des côtes.

Néanmoins, une explication interne est également crédible : déplacer sa capitale au centre du pays aurait permis au régime de contrôler les résistances armées des minorités présentes dans la région. Quoiqu’il en soit, à l’image du nouveau nom de la Birmanie, Myanmar, peu de puissances reconnaissent la nouvelle capitale, Naypyidaw. L’ambassade de France est par exemple toujours située à Rangoun. C’est quand même plus pratique et un chouia plus vivant que de s’enfermer dans une capitale où le bruit du vent et le beuglement des bœufs constituent le principal divertissement d’une longue journée de travail.

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