Nos 24h avec la police cambodgienne

Rue de Siem Reap

Il y a le jour où on nage avec les dauphins du Mékong, le jour où on danse jusqu’à l’aube dans une boîte de Phnom Penh, le jour où on se gamelle dans la terre rouge du Ratana Kiri. Et puis il y a le jour où on se fait voler nos affaires… Voici donc le récit de nos 24h passées avec la police cambodgienne.

[Récit de nos 24 heures passées avec la police cambodgienne les 12 et 13 février 2020]

C’est encore l’esprit un peu embué que nous quittons Phnom Penh. Enfin, il n’y a pas que l’esprit qui est barbouillé et la grosse fatigue de Pierre s’est désormais transmise à Matthieu. Nous n’irons pas directement à Siem Reap, la ville des temples d’Angkor, dans cet état. Nous décidons de faire une pause en route.

C’est la première fois de ce tour du monde que nos deux corps nous disent simultanément : « Stop, il faut se reposer maintenant ! » Nous les écoutons. Pierre ressent cette même lassitude qu’à notre arrivée sur les îles Gili, en Indonésie, après nos deux mois et demi de périple indien. Matthieu est lui aussi pris par le syndrome du sommeil. On ne visitera pas les temples d’Angkor dans ces conditions, mieux vaut reprendre quelques forces. Heureusement, sur la route entre Phnom Penh et Siem Reap, une ville-étape est faite pour ça.

Kampong Thom est une grosse bourgade de province située sur le Tonlé Sap, un immense plan d’eau au cœur du Cambodge constituant le réservoir naturel du Sud-Est asiatique. Pour nous, le « grand port » est surtout une planche de salut. Il n’y a que 4h de route depuis la capitale mais on arrive épuisé et on se couche dans la première chambre du premier hôtel venu. Le soir, un sandwich englouti sur la place/rond-point du centre-ville, nous repartons nous coucher. Demain, ça ira mieux (en tout cas, on a retrouvé l’appétit).

La rumeur va vite

Kampong Thom est située sur l’unique route qui relie Phnom Penh à Angkor. Ainsi, on se dit qu’il sera facile d’arrêter un bus en nous postant sur la chaussée. On prend néanmoins des tickets à une dame qui tient une guérite précisément sur le rond-point. Il y a même un horaire d’indiqué. On a une heure pour déjeuner avant de décoller.

Mais au bout de 30 minutes, la commerçante vient nous chercher directement à l’hôtel. Comment nous a-t-elle retrouvés ? Comment savait-elle que nous logions ici ? Visiblement, nous sommes les seuls Occidentaux de la commune et l’info circule vite !

Elle nous fait monter dans un bus qui vient d’arriver. En quatrième vitesse, nous lâchons nos gros sacs dans la soute, comme d’habitude, et nous montons à l’étage. Souvent, les bus que nous prenons en Asie sont ainsi composés : une grande soute au niveau de la chaussée avec la cabine du chauffeur attenante et les passagers à l’étage.

Pièces à conviction

Seuls étrangers à bord

Un homme contrôle rapidement nos tickets et nous nous installons. La chaleur de ce début d’après-midi ajoutée à notre état physique encore un peu patraque finissent par nous achever : nous somnolons instantanément. Néanmoins, à chaque arrêt, comme par réflexe, nous ouvrons un œil et regardons par la fenêtre, vérifiant que nos sacs ne sont pas sortis « par inadvertance ». Ça n’est jamais arrivé depuis le début de notre voyage, mais sait-on jamais…

Quatre heures plus tard, nous arrivons à Siem Reap. Le bus ne nous dépose pas à la gare routière du centre comme prévu : on est un peu chafouin. Les quelques Cambodgiens qui ont fait le trajet avec nous descendent : nous étions les seuls étrangers à bord. Nous reprenons nos sacs et sommes bons pour poursuivre notre route en tuk-tuk. On fait quelques mètres seulement quand quelque chose nous interpelle : nos sacs ne sont pas fermés comme à notre habitude.

Vous savez quand on vit avec un sac à dos sur les épaules depuis près de 6 mois, on a des manies. On a nos lanières à la bonne hauteur, nos fermetures éclair refermées toujours du même côté, le poids des affaires également réparti, etc. Mais là, y’a un truc qui ne va pas. Et soudain cette aigre angoisse qui monte. On pose nos sacs par terre, on ne s’embarrasse pas et on les ouvre à même le sol : tout a été chambardé à l’intérieur. Quelqu’un a fouillé nos sacs pendant le trajet !

La panique !

Notre regard se trouble comme pris d’un vertige. Pierre sait qu’il n’avait rien de très important dans son gros sac mis à part ses vêtements et Bourriquet (qui est toujours là). Il garde toujours son ordinateur portable dans un petit sac à dos et son appareil photo toujours en bandoulière avec lui. Mais la vue de ce sac, sa maison, sa nouvelle vie, complètement cambriolé est extrêmement violente.

Il sait, par ailleurs, que Matthieu aussi garde ses objets les plus précieux (comme ses papiers d’identité) toujours sur lui et ne laisse rien en soute comme ça… Mais soudain : « Ma tablette ! Ils ont piqué ma tablette ! » La voix blanche, le regard injecté de sang, Matthieu épluche tout son sac, jette les fringues sur le trottoir et court vers le bus, toujours là : « Appelle la police ! »

Deux guesthouses sont posées à proximité. Pierre court vers la première et tente d’expliquer la situation. Même le mot « police » (qui est pourtant international) n’est pas compris. Les propriétaires du premier établissement, visiblement gênés, indiquent l’hôtel situé de l’autre côté de la rue. Rebelote : la communication est impossible. Heureusement, la fille de la famille arrive : elle comprend l’anglais, appelle le poste de police et tend l’appareil à Pierre.

« Ils nous ont piqué du fric ! »

On se retrouve près de nos sacs, toujours posés sur le sol, Matthieu revient d’une rapide inspection du bus : « C’est le chauffeur ! » Comment peut-il en être aussi sûr : « Regarde, j’ai retrouvé ma frontale cachée dans sa cabine ! » En effet, Matthieu ramène avec lui la lampe-torche (qui n’est pas un objet de valeur mais qui constitue une preuve du larcin) : « En revanche, ils sont allés jusqu’à fouiller dans le classeur où je planquais l’argent ! »

On vous le dit depuis tout petit, depuis votre premier voyage scolaire quand vos parents pour confiaient 50 francs : « Ne mets pas tout ton argent au même endroit ! » On a suivi les conseils de nos parents sauf qu’on n’est pas parti avec seulement 50 francs en tour du monde. Et comme tout se paie en cash en Asie du Sud-Est, on a toujours avec nous une bonne liasse de billets. En l’occurence, nous avions retiré 200 dollars que nous avions répartis (intelligemment) entre notre « sac à main » (le petit sac à dos toujours avec nous) et le gros sac laissé en soute. Nous avions aussi l’équivalent de 100 dollars en baths, des restes de notre mois en Thaïlande, que nous voulions échanger à Siem Reap.

Le voleur nous a épargné cette tâche puisqu’il nous les a aussi dérobés… Ajouté à cela un billet (sans grande valeur) que nous gardions de chaque pays traversé… On se demande à quoi pourra bien servir le billet de 1.000 kips laotiens (10 centimes d’euro) à notre voleur… Mais enfin… Ce n’est pas le plus important. Les effets psychologiques d’un vol ne sont pas à négliger. Surtout quand on se trouve à l’étranger, quand personne ne parle votre langue et quand on n’est pas encore très au fait des relations entre police, justice et population.

Un collectionneur de sacs à main

On peut se dire qu’on a eu jusque là beaucoup de chances. Mais c’est assez rageant de se trouver cambriolé dans un pays qui n’est pas vraiment réputé pour ses larcins. Néanmoins, on est à Siem Reap, la ville la plus touristique du pays. Alors, si ça devait arriver quelque part, ce devait être là… Évidemment, toutes ces considérations, on ne les a pas en tête à ce moment-là. On nous a volé une tablette tactile et l’équivalent de 200 dollars. On sait que c’est le chauffeur qui a fait le coup puisque d’autres objets de notre sac ont été retrouvés dans sa cabine.

En montant à bord, avant même l’arrivée des policiers, Matthieu a aussi découvert de nombreux sacs à main de femme : soit le conducteur voulait faire un beau cadeau à sa femme, soit il est lui-même fan de sacs à main. On pense surtout qu’il n’en est pas à son coup d’essai. D’ailleurs, le procédé semble bien huilé : une trape est aménagée entre la cabine de pilotage… et la soute. Sans sortir nos sacs, le conducteur peut à chaque arrêt passer par la petite porte, accéder directement au coffre et fouiller les bagages sans se faire repérer.

Tout cela, on l’a bien en tête lorsque la police arrive, un quart d’heure après l’appel de Pierre. Quinze longues minutes à attendre à côté du bus ET du chauffeur ! Car oui, malgré les indices qui l’accablent, le gars est resté tranquillement auprès de son véhicule. Nous avons réussi à expliquer la situation à un ou deux passagers. Un employé de la compagnie est venu tenter de parlementer afin de trouver une solution.

Confrontation tranquille

L’attente de la police se fait dans un calme absolu. La situation est tellement détendue que Pierre s’est même demandé à un moment donné si le gars que l’on prend pour le chauffeur est bien le chauffeur ! Mais oui, c’est bien lui. Avec du recul, on s’est dit qu’il était comme pétrifié, pris sur le vif, comme un lapin dans les phares d’une voiture. Il n’a pas bougé car il était paniqué.

Ainsi, sans avouer son délit mais sous la pression de son supérieur venu sur place, il nous propose très vite de nous dédommager : 300 dollars. Bien que sérieusement secoués, nous avons la lucidité de ne rien accepter sur le moment. La police est sur le point d’arriver (normalement) et cette négociation à la va-vite ne peut pas nous être favorable.

Rapide calcul : la tablette coûtait déjà 400 dollars. Heureusement, la police arrive enfin. Ne vous attendez pas à un fourgon débarquant avec gyrophare et motards. C’est un agent moustachu, en uniforme, juché sur un scooter qui arrive sur les lieux. Tranquillement on lui explique la situation. Il ne prend pas la peine de contrôler le bus. Il appelle le central, nous commande un tuk-tuk et embarque le suspect à l’arrière de son scooter.

Arrivée au poste de police

On se retrouve donc au poste de police. Nous ne savons pas où nous sommes mais visiblement en pleine campagne ou en tout cas dans la banlieue éloignée de Siem Reap. Il nous a fallu vingt bonnes minutes pour rejoindre le local par des routes complètement défoncées. Et il faut évidemment payer le chauffeur de tuk-tuk réquisitionné par le policier… Passons.

Le suspect est déjà au poste. Il est interrogé dans la petite pièce attenante au hall d’accueil où on nous propose de nous assoir. Une grande table est dressée au fond. L’agent en uniforme laisse place à deux policiers en civil. En quelques mots nous expliquons ce qu’il vient de se passer. Tout semble être en règle : on nous prend en photo et on vérifie nos passeports.

Les policiers nous expliquent alors que comme nous sommes étrangers, c’est la police touristique qui va devoir prendre les choses en main. Le jour baisse. Nous sommes toujours assis derrière cette grande table en bois. Des policiers passent et repassent devant nous. Ils sortent et rentrent dans la salle d’interrogatoire. Et nous attendons la police touristique.

Le Consul honoraire de Siem Reap

On profite de cet instant de répit pour consulter le site de l’Ambassade de France au Cambodge. Même si nous ne sommes pas dans la capitale, Siem Reap est la deuxième plus grande ville du pays et la plus touristique. On découvre qu’un Consul est justement en poste ici. Mais il est clairement indiqué qu’on ne peut solliciter les autorités consulaires qu’en cas de raisons impératives… et le vol n’en est pas une.

Matthieu contacte quand même un représentant des Français de l’étranger. On le sait assez peu, mais nos concitoyens expatriés s’organisent en Assemblée afin de faire remonter les doléances, garder un contact juridique, échanger des expériences, contribuer au développement économique et culturel… L’Assemblée des Français de l’étranger tient ainsi un rôle politique en lien direct à la fois avec les élus nationaux et les représentants consulaires (la France compte plus de 2 millions de ressortissants établis à l’étranger).

Florian, notre représentant, nous met en contact immédiatement avec le Consul honoraire de France à Siem Reap : Marc Franiatte. Le Consul honoraire n’a pas les mêmes prérogatives que le Consul général (comme Catherine Suard, rencontrée à Pondichéry il y a quelques mois) : il n’est pas diplomate et est essentiellement actif pour des questions de soutien et d’assistance aux Français de passage dans son secteur. Ça tombe bien ! On aimerait en savoir plus sur la suite de la procédure car pour le moment rien n’indique que les choses avanceront vite… Et puis, ce sera toujours rassurant de pouvoir expliquer notre situation en détail à un Français.

Au poste !

La nuit tombe, les yeux s’abîment

Au téléphone, le Consul est direct : « Vous auriez dû immédiatement me contacter avant même d’appeler la police ! » C’est la première fois que l’on se fait voler à l’étranger. Le premier de nos réflexes était d’appeler la police, pas notre Consul ! Et puis, il est bien spécifié sur le site de l’Ambassade qu’il ne fallait pas les déranger pour si peu ! Alors…

« Alors, on va arranger les choses… Pour le moment, restez calmes. Je ne suis pas à Siem Reap ce soir mais je vous envoie quelqu’un ! », nous rassure le Consul. Les minutes se prolongent en heures. Peut-être deux à attendre sous le regard du Premier ministre dont le portrait trône au-dessus des cartes de la subdivision de Siem Reap, d’une vieille affiche publicitaire et de règlements écrits en khmer. Les néons qui éclairent la pièce commencent à nous abîmer les yeux. Il fait nuit dehors. On se demande si la police touristique arrivera un jour…

Le suspect n’est visiblement toujours pas passé aux aveux. Un de ses employeurs vient à son aide et nous propose une nouvelle négociation. Les tractations font long feu. On n’est pas d’accord sur le montant du larcin. Et puis, au-delà de l’argent volé, il y a aussi la tablette qui est on ne sait où puisqu’on ne l’a pas retrouvée dans la cabine et que le chauffeur n’a rien sur lui. On commence à se demander s’il n’a pas agi avec un complice… D’autant qu’un homme de la compagnie de bus (le seul parlant anglais) vient à un moment nous expliquer : « C’est un ami à lui qui est reparti avec votre tablette ! »

Début du marchandage

Cet « ami » qui lui veut du bien s’est volatilisé comme par magie. On comprendra plus tard qu’il s’agissait du gars qui nous avait contrôlé les tickets avant de grimper dans le bus. Nous campons alors sur notre position : si la tablette n’est pas retrouvée, on veut 800 dollars. On affirme en effet que l’argent volé représente 200 dollars et la tablette 600 (ce qui n’est pas totalement vrai mais comme on semble entrer en négociation et que Matthieu est très doué dans le marchandage, autant donner le prix fort pour pouvoir éventuellement le baisser jusqu’au juste tarif plus tard).

On part alors dans un engrenage assez extraordinaire : on nous demande de négocier avec notre voleur ! Autrement dit : on est en train de discuter avec combien notre voleur peut s’en sortir ! On reste calme comme nous l’a recommandé le Consul. Mais on prend une disposition : la comédie a assez duré, on commence à prendre en photo tous les protagonistes de l’histoire (policiers, suspect, agent de la compagnie de bus).

Et puis, le représentant du Consul nous envoie des textos : « Où êtes-vous ? Je ne trouve pas le commissariat ! » Comment le savoir ? On vient d’arriver, on nous a embarqués dans ce poste de police de banlieue reculée, il fait nuit, pas de plaque avec un nom de rue, aucun monument ou route qui pourraient donner une indication… Nous demandons une adresse au sergent en faction. Mais ça ne semble pas être très probant…

Enfin, la police touristique

On fait les cent pas… On en profite pour visiter le commissariat : rien de particulier en dehors de la pièce principale et de la salle d’interrogatoire si ce n’est la petite cellule avec barreaux donnant sur une porte arrière et les toilettes contiguës (pas trop sales). Pour vous donner une idée, on est dans un vrai poste de Far West sans les affiches « Wanted » et le poivrot dans sa geôle !

Soudain, un énorme pick-up déboule devant le commissariat. Estampillé « TOURIST POLICE », le véhicule rutilant dépose deux agents en grand uniforme. On sent qu’on est passé à une section supérieure, loin des policiers locaux qui s’occupaient de notre affaire dans le petit commissariat de banlieue. Salutations : les deux hommes parlent anglais. Le plus jeune semble être le chef. Il est grand, charismatique et nous considère avec distance et une dose de froideur. Les policiers du commissariat se montrent zélés à son contact.

On s’installe à la grande table en bois. On explique la situation et on vient rapidement la question que vous vous posez aussi certainement à la lecture de ce récit : « Pourquoi avez-vous laisser cette tablette dans votre sac sans surveillance ? » La question est formulée comme un reproche. On ne se l’explique pas… D’autant que c’est la première fois que Matthieu, en effet, ne prend pas sa tablette avec lui. La fatigue peut-être…

L’interrogatoire

Et puis on nous demande si on est sûr d’avoir bien pris l’argent et la tablette ce matin avant de prendre le bus. Autrement dit, est-ce qu’on ne les aurait pas oubliés à l’hôtel ? On nous demande l’adresse, l’étage et le numéro de notre chambre. On nous interroge aussi sur le billet que l’on a acheté. À qui ? Quand ? Pourquoi là ? Avez-vous la facture de votre tablette ? D’ailleurs, ça ressemble à quoi une tablette ? Un gros téléphone ou un petit ordinateur ? On vous a volé un ordinateur aussi ? Non, on l’a avec nous ! Mais alors, pourquoi votre tablette n’était-elle pas avec vous aussi ?

Seul le plus jeune des policier prend des notes. Méticuleusement, il remplit ce qui semble être une déposition. Il traduit certains termes techniques en khmer à son acolyte puis nous demande de remplir nous-même une déposition en anglais. Matthieu s’exécute. L’interrogatoire (car on commence à avoir l’impression d’être nous-mêmes coupables de notre propre vol) dure une trentaine de minutes et les deux policiers rangent leurs affaires et s’apprêtent à quitter les lieux. Nous leur demandons d’attendre avec nous le représentant du Consul (qui n’a toujours pas trouvé notre commissariat). Mais ces messieurs sont pressés et refusent d’attendre.

Alors on leur demande au moins une copie de notre déposition : hors de question ! Interloqués, on leur rappelle que nous sommes les victimes et non pas les coupables et que la moindre des choses, c’est de conserver une trace de cet échange. À ce moment-là, on ne sait pas ce qu’il va se passer ! La police de l’immigration va partir, et après ? On fait valoir la nécessité de conserver un PV pour nos assurances et pour nos représentants consulaires.

« Plaignez-vous ! On a l’habitude ! »

Rien n’y fait : nous ne pouvons pas emporter de copie de notre propre déposition ! « Prévenez votre ambassade », nous lancent avec dédain les deux policiers de l’immigration. « Plaignez-vous ! On a l’habitude ! » Alors les conseils du Consul volent en éclat : Matthieu prend en photo les deux policiers qui repartent encore plus furieux. Ils s’installent dans leur voiture et Matthieu se positionne à l’arrière pour les empêcher de démarrer avant de nous avoir rendu cette p***** de copie de procès-verbal !

Rien ne les empêchera de repartir ! Ils démarrent. Le pare-choc arrière bouscule Matthieu, manquant de le faire tomber. Voyant qu’il n’hésitera pas à lui rouler dessus, Pierre frappe d’un coup ferme sur la portière du policier. Envahi par la peur, conscient que la situation peut désormais tourner au vinaigre à tout moment, Pierre a eu ce réflexe de protection bien légitime.

Matthieu se dégage rapidement et la bagnole s’en va comme elle était arrivée, en trombe. Nous voilà désormais seuls. Même la police qui aurait dû, qui aurait pu nous aider semble nous laisser tomber.

« Tout ira bien ! »

C’est à ce moment-là qu’arrive le représentant du Consul. On est immédiatement rassuré. Le Français est bonhomme. En quelques mots il comprend la situation. Parle rapidement avec les policiers du commissariat, les charme.

Il nous explique la situation : « La police a bien diffusé votre signalement dès que vous êtes arrivés ici. Ne vous inquiétez pas : on a pris rendez-vous demain matin au poste de police de l’immigration. Il y aura une confrontation avec le chauffeur du bus. Et probablement une négociation. Vous n’avez pas de PV car ici on ne donne pas de PV. Si l’affaire est classée demain, on fera comme si rien n’est arrivé. Demain, le Consul sera avec vous. Rentrez vous reposer et tout ira bien ! »

On l’a attendu. Mais ça valait le coup. Il serait arrivé avant la police touristique, peut-être aurions-nous été moins anxieux. Mais visiblement notre commissariat est loin de tout. Finalement, on a quand même beaucoup de chance. On l’a dit, et on le répète : quelle chance d’être Français ! Même au fin fond du Cambodge, un de nos concitoyens peut venir à notre aide, nous rassurer, nous expliquer.

Victimes ou coupables ?

Nous rentrons plutôt soulagés. Nous trouvons un hôtel pas trop moche. Inutile de rajouter de l’inconfort à nos tracas d’autant que le rendez-vous est pris pour 8h demain matin. Il est près d’une heure du matin quand nous réussissons à trouver le sommeil.

La ville est encore endormie quand on la traverse de part en part. Nous empruntons la longue avenue qui relie le centre de l’agglomération au site historique d’Angkor. Le voie est baptisée Charles De Gaulle. On se dit que rien ne peut désormais nous arriver. Le commissariat est posté à quelque dizaines de mètres du premier temple. Lieu stratégique quand on sait que des millions de touristes accourent chaque année (en temps normal) pour visiter les merveilles d’Angkor.

Le Consul honoraire arrive quelques secondes après nous accompagné de son assistante et traductrice. L’homme est grand, chaleureux, rassurant. Nous entrons tous les quatre dans le bureau de police. Sans grande surprise, on retrouve notre policier rigide de la veille. Sans surprise non plus, il commence un long monologue dans lequel il explique que nous avons été agressifs et que nous avons frappé son véhicule. Bonne entrée en matière : nous sommes définitivement coupables de tout !

Vice de procédure

N’empêche, sa plainte auprès du Consul nous donne l’occasion d’expliquer calmement ce qu’il s’est passé hier soir. Nous nous excusons pour la forme et nous pouvons reprendre la procédure dans de bonne disposition.

Le suspect est déjà dans la salle d’interrogatoire. Il n’a toujours pas avoué le vol. Alors nous sommes de nouveau interrogés. On reprend tout de zéro d’autant qu’on a commis une erreur de procédure : en écrivant notre propre déposition hier soir, nous avons marqué que nous nous étions fait « voler ». Or, au Cambodge, ce n’est pas à la victime de l’affirmer : c’est à l’enquête de le conclure ou non…

Alors on repart dans les questions : Combien d’arrêts le bus a-t-il effectué entre Kampong Thom et Siem Reap ? Combien de passagers à bord ? Êtes-vous sûr de ne pas avoir oublié votre argent et votre tablette à l’hôtel ? Etc. Pendant que son assistante nous traduit tout et arrondit les angles quand il le faut, le Consul se tient debout, en retrait, intervenant de manière parcimonieuse mais son autorité ajoute de la solennité. Le policier commence à se montrer un peu plus compréhensif que la veille.

Le policier tient les comptes de la négociation

« On n’a plus le droit de frapper les suspects, désolé… »

Au bout d’une heure, on fait une pause. On se retrouve tous sur la terrasse du commissariat.« Désolé, c’est un peu long, mais désormais on n’a plus le droit de frapper les suspects, ça prend plus de temps pour obtenir des aveux », nous confie tout sourire un policier sorti de la salle d’interrogatoire.

Néanmoins, à l’intérieur, le ton monte et les voix des flics font résonner les murs. Les employeurs du chauffeur sont là aussi, soucieux de ne pas ternir l’image de leur entreprise et, surtout, de ne pas avoir d’ennuis avec la justice.

On comprend assez vite que nous ne retrouverons pas la tablette. Son complice est parti et il est inutile d’espérer le retrouver. Le Consul nous explique que, désormais, soit on engage des négociations soit on porte plainte formellement. La première solution est assez loufoque : négocier avec son propre voleur. La seconde est plus logique… mais aussi beaucoup plus longue, coûteuse et au résultat très aléatoire.

Négociations ou pots-de-vin ?

En effet, si on s’engage dans la voie judiciaire, on devra verser pot-de-vin sur pot-de-vin à chaque échelon de la procédure, avec un résultat assez limité : retrouver notre tablette, on en doute et même si on recouvre l’ensemble du vol, ça ne compensera pas les frais de procédure.

Alors au Cambodge comme au Cambodge ! Retour à la table des négociations (le bureau du commissaire). La compagnie nous offre toujours 300 dollars. On refuse en expliquant que la tablette elle-même en vaut 600. Les patrons du chauffeur nous disent alors qu’ils ne donneront rien de plus, que c’est déjà un gros effort de leur part car ils n’ont rien à se reprocher : c’est leur employé le coupable.

On leur dit qu’ils sont responsables mais qu’on ne leur demande rien : au chauffeur de réparer son délit. C’est à ce moment-là que l’on apprend que le ticket que l’on a acheté ne correspond pas à leur bus. Alors pourquoi veulent-ils payer quand même 300 dollars ? On ne le saura jamais.

Dernières négociations : c’est pas gagné…

Finalement, ils se retournent vers le chauffeur qui doit payer le reste demandé : 500 dollars. « Il ne les a pas ! » Le Consul nous confirme qu’il est impossible qu’un chauffeur de bus cambodgien puisse réunir cette somme.

Alors nous tempérons notre requête (qui était excessive afin de pouvoir négocier). Et nous baissons jusqu’à 600 dollars : 300 à la charge de l’entreprise, 300 de la poche du chauffeur. Logiquement, on se dit qu’il possède déjà nos 200 dollars et que trouver 100 dollars supplémentaires sera à sa portée.

Le commissaire met l’accord sur papier. Nous signons en posant nos empreintes digitales sur le document. Le Consul estime d’un geste de la tête que tout est réglo. Le policier demande au chauffeur de ramener les 600 dollars au poste avant 14h sous peine d’être écroué.

Merci la France !

Il est 10h. Le Consul nous raccompagne gentiment dans le centre de Siem Reap. Nous le remercions chaleureusement pour son assistance. En discutant, il nous explique qu’il intervient aussi pour les ressortissants des pays européens qui n’ont pas de Consulat à Siem Reap (en fait, aucun pays de l’Union européenne n’a de représentant ici). Merci encore, la France !

Il est 14h pétante quand on reçoit un appel : « Ici la police touristique. Le chauffeur de bus n’a rassemblé que 545 dollars sur les 600 demandés. Vous les prenez ou vous le poursuivez en justice ? » Inutile d’aller plus loin : nous retournons chercher notre dû au commissariat.

Pierre, toujours un peu patraque, reste au bord de la piscine de l’hôtel tandis que Matthieu, sur lequel les derniers événements ont eu un effet stimulant – sa maladie a soudainement disparu – se rend seul au poste de police. L’avenue Charles-De-Gaulle est un peu plus embouteillée que le matin mais le voilà au poste.

Quand la police cambodgienne se prend pour Sophie Davant

Il reçoit la liasse de billets des mains du policier — moitié dollars, moitié riels — qu’on lui demande de bien vouloir recompter. Il n’en manque pas. Enfin soulagé, il commence à repartir quand le plus haut gradé du commissariat, sorte de divisionnaire, l’interpelle : « Attendez avant de partir ! » Le policier sort alors sa plus belle casquette et commence à enfiler sa veste d’apparat avec médailles clinquantes : « Suivez-moi ! », demande-t-il à Matthieu. Il le conduit dehors, sur la terrasse où un énorme écusson « Tourist Police » est peint sur le mur.

Matthieu comprend alors qu’il doit poser pour la photo : un agent de police sort en effet son téléphone portable et lui demande de se mettre bien au centre, à côté du divisionnaire, de lui serrer la main, de bien sourire et, surtout, de bien montrer la liasse de billets ! « Affaire conclue ! » (coucou Sophie Davant), se félicite l’agent de police après avoir immortalisé l’événement.

C’est en effet la coutume au Cambodge dans les villes touristiques : afin de montrer les succès de la police, des photos sont systématiquement prises avec les étrangers qui se sont sentis à un moment donné lésés. Ainsi, des pages Facebook entières à la gloire de la police cambodgienne sont remplies de clichés d’Occidentaux tout sourire posant au côté du commissaire local, avec liasses de billets, sacs à main, ordinateurs, téléphones portables, et autres butins d’affaires finalement résolues.

« Tout est bien qui finit bien ! »

Nous ne retrouverons pas trace de notre histoire sur les réseaux sociaux. Peut-être parce que Matthieu a refusé de sourire sur la photo et de verser ensuite la petite obole qui lui était réclamée, gentiment, par le divisionnaire avant de repartir définitivement : « Comme on a réussi à résoudre cette affaire [sic], pouvez-vous faire un don à la police pour qu’on puisse s’acheter du café par exemple ? »

Matthieu a judicieusement fait mine de ne pas comprendre. Cette histoire se termine finalement bien pour nous. Moins pour le chauffeur de bus qui semblait être un pauvre type ayant fait confiance à un ami peu honnête. On ne saura jamais car il n’y aura jamais de procès. Notre déposition ne sera jamais archivée non plus. Elle n’existe déjà plus et n’a peut-être jamais existée. Voilà comment les chiffres de la délinquance à Siem Reap sont au plus bas depuis des années.

C’est la deuxième fois que nous avons affaire à la police depuis le début de ce tour du monde. Si on exclut la commerçante mal intentionnée de Rangoun en Birmanie, nous avons dû déjà discuter avec la police de l’immigration en Thaïlande. Un seul conseil (facile à dire, moins à mettre en pratique) : restez calme quoi qu’il arrive et surtout n’hésitez pas à appeler l’Ambassade ou l’attaché consulaire local. La France a un excellent réseau diplomatique partout dans le monde, on ne le dira jamais assez. Et au final, comme dirait Shakespeare : « Tout est bien qui finit bien ! »

6 commentaires sur “Nos 24h avec la police cambodgienne

  1. Quelle histoire !! Merci pour le conseil !
    Mais du coup Florian, de l’assemblée des étrangers, vous avez été mis en contact avec lui via le numéro de l’ambassade ? ou vous avez trouver le numéro de l’assemblée des étrangers ?

  2. Entre le Laos, le Vietnam et le Cambodge c’est bien ce dernier que nous avons le moins apprécié…..
    Sans vouloir généraliser on a vraiment l’impression d’être des portefeuilles sur pattes ! et ce petit effet de ne pas se sentir à l’aise, d’être toujours sur le ‘qui vive’ . c’est dommage, car par rapport au Laos c’est vraiment tout le contraire, après ca reste un sentiment perso.
    Bref, en tout cas votre blog est très sympa !

    1. Merci beaucoup pour ce commentaire !

      Nous avons en effet eu plusieurs retours de voyageurs en ce sens. Pourtant, en ce qui nous concerne, ça n’a pas été le cas.

      Pendant notre mois sur place, que ce soit dans des lieux isolés ou dans les lieux touristiques, les Cambodgiens se sont montrés aussi accueillants que les Laotiens. Nous n’avons jamais ressenti le moindre malaise (cette expérience au commissariat mise à part, bien entendu), ni eu l’impression qu’on nous voyait comme des distributeurs de cash.

      Y compris sur les prix pratiqués, les commerçants et les hôteliers se sont toujours montrés très raisonnables. Nous n’avons finalement pas dépensé davantage qu’au Laos pour nous loger et manger.

      Tout cela doit être une question de hasard. Comme dans tous les pays, on peut bien tomber ou mal tomber. On a pour notre part plutôt eu de la chance.

  3. Ben ça ne me donne pas envie de voyager dans les pays asiatiques. Entre vos récits et bien d’autres que j’ai lus, il arrive toujours des tas de tuiles aux voyageurs. Les paysages sont peut-être beaux mais à quel prix ?! Angoisse, stress, peur, ne devraient pas faire partie d’un voyage.
    Vous avez été courageux de poursuivre malgré ces déboires.

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