Luang Namtha : aux portes de la jungle

Sert dans le parc de Nam Tha, près de Luang Namtha

Le Nord du Laos mérite qu’on s’y attarde. C’est là que se trouvent les jungles les plus sauvages et les montagnes les plus abruptes. Première étape à Luang Namtha, une petite ville proche de la frontière chinoise qui sert de camp de base aux “trekkeurs”.

[Récit de notre arrivée à Luang Namtha et de nos premiers pas dans la jungle laotienne les 6 et 7 janvier 2020]

Nous laissons de côté le Mékong et le bateau qui ralie Luang Prabang – les deux vagabondeurs nous diront beaucoup de bien de cette croisière de deux jours – pour explorer plus longuement le nord du Laos. Cette région, frontalière de la Chine, est recouverte d’une jungle dense. Très prisée par les trafiquants à l’époque du “Triangle d’or”, elle reste aujourd’hui peu fréquentée des randonneurs : on y voit l’occasion d’un trek de quelques jours coupé du reste du monde. 

Direction la petite gare routière de Huay Xai d’où part à 9h un minibus pour Luang Namtha, la ville qui nous servira de camp de base. Nous arrivons avec une bonne heure d’avance afin d’être certains d’avoir un ticket : il n’y a qu’un véhicule par jour et il ne compte que quatorze places. Le conducteur est déjà là. Il sangle aussitôt nos deux sacs sur le toit. On ne peut s’empêcher de l’observer d’un oeil inquiet : toute notre vie tient dans ces paquetages, espérons qu’ils restent en place pendant tout le trajet !

On profite surtout d’être les premiers pour choisir nos sièges. Il nous est trop souvent arrivé de nous retrouver avec un dossier cassé ou les jambes obstruées par une roue. Alors maintenant, on a compris le truc : on fait comme les habitués, on repère à l’avance la place la moins étriquée et on y dépose un vêtement en signe de “réservation”. On peut ensuite aller boire un café sereinement pour ne revenir qu’à l’instant du départ.

Notre minibus lors d’une pause « pipi »

Route de montagne

Une gargote sert justement des petits déjeuners. La propriétaire ne parle pas anglais. Nous passons plus de temps à lui expliquer que nous voulons une soupe qu’à déguster l’omelette qu’elle nous sert – car, finalement, elle n’a pas compris qu’on voulait une soupe. Une voix s’énerve dans un haut parleur. On en déduit que notre minibus, le seul en gare, s’apprête à partir. On le rejoint au pas de course. Il ne manquait plus que nous pour démarrer. À une minute près, nos sacs s’en allaient sans nous.

C’était une bonne idée de choisir nos places : les trois occidentaux assis dans le fond pâlissent à chaque virage. Le Laos n’a pas volé sa réputation de pays montagneux, notre route n’est faite que de lacets et de passages de cols. On monte, on descend, on tourne à bonne vitesse. Notre chauffeur, en homme aussi expérimenté que pressé, a le coup de volant brutal. Les amortisseurs sont au bout de leur vie. On boucle d’un coup sec notre ceinture. Juste au cas où.

Comme il n’y a pas de ligne blanche, il roule en plein milieu. Il double aussi sans visibilité. Jusqu’à ce qu’un véhicule survienne en face et l’oblige à se ranger brusquement. Heureusement, le trafic est faible : les Laotiens ont peu d’occasions de se déplacer d’une province à l’autre, encore moins les moyens de s’acheter une voiture. Cette route n’est en fait le territoire que d’une poignée de privilégiés.

Début janvier, les Laotiens portaient déjà des masques pendant leurs trajets

Vous reprendrez bien un sac de vomi ?

Une heure s’est écoulée, il en reste trois, et voilà que le bébé installé devant se met à vomir. On passe des mouchoirs à sa mère qui essaye d’endiguer le flot blanchâtre et odorant qui s’écoule de sa bouche. Ça ne suffit pas. Le chauffeur, assis juste à côté, prend la mesure du problème : il s’arrête, ouvre grand la porte arrière… et intervertit les passagers. Voici la maman désormais assise à côté de Matthieu. Jusqu’à cet instant, c’était une bonne idée de choisir nos places…

Après le bébé, c’est la mère qui vomit. Elle sort sans cesse des sacs plastiques de sa poche, les remplit et les coince négligemment entre les deux sièges devant nous. Ils finissent nécessairement par tomber entre nos pieds et se promènent ensuite sur le sol du véhicule au gré des freinages et accélérations. Bien que nous ne soyons pas nous-mêmes sujets au mal des transports, ces poches de gerbe – il faut appeler “un chat”, “un chat” – finissent par nous retourner l’estomac. On jette des coups d’oeil inquiets à Google Maps pour compter les kilomètres restants. Enfin, voilà Luang Namtha ! 

La gare routière est à l’extérieur de la ville. Pour les derniers kilomètres, on partage un tuk-tuk avec une dizaine de Laotiens et autres routards. On longe l’aéroport, désert : le seul vol quotidien pour Vientiane est déjà parti. On réalise que Luang Namtha n’est en fait qu’une seule et longue avenue construite entre les rizières, elles-mêmes cernées par les montagnes. Une avenue qui s’est développée assez anarchiquement, au gré des besoins et de l’arrivée des habitants.

Conducteur pressé

Palais et chalet savoyard

Entre les maisons des paysans, faites de tôle et de bois, on remarque des bâtiments modernes : des résidences tape-à-l’oeil, avec balcon en marbre, mur d’enceinte et portail en fer forgé. De vrais petits châteaux, d’un ou deux étages, dont on devine au travers des fenêtres les vastes pièces “kitschement” meublées. Beaucoup sont en chantier, elles semblent pousser comme des champignons. Quelles riches familles peuvent vouloir s’installer dans une vallée si isolée ? Cette soudaine opulence accolée à la pauvreté est en tout cas d’un drôle de goût…

Comme à Huay Xai, nous débarquons sans avoir prévu de logement. Nous frappons à la porte de l’hôtel le plus proche, le Zuela : un grand chalet en bois niché dans une impasse, aux petits airs d’étape savoyarde. La réceptionniste nous fait visiter une chambre très agréable, vaste et propre. Et au même tarif que la veille – que l’on retrouvera quasiment à toutes nos étapes laotiennes : huit euros la nuit à deux. On prend sans hésiter !

Notre après-midi à Luang Namtha est consacrée à dénicher un guide pour se rendre dans la jungle. Car bien qu’une partie des chemins du parc naturel de Nam Ha soit répertoriée sur Maps.Me, on ne s’y aventure pas seul, surtout si l’on souhaite dormir en pleine nature : il faut obligatoirement être accompagné par un habitant.

Rangement pour sac à vomi

À la recherche du trek idéal

Pour dénicher un guide, c’est assez simple – on commence d’ailleurs à se dire que le Laos est le pays de la simplicité : les cinq agences de treks qui existent ici sont installées côte à côte au carrefour qui fait office de centre-ville. Elles ont chacune un panneau posé sur le trottoir où sont indiqués à la craie les randonnées prévues ces prochains jours et le nombre de voyageurs déjà inscrits : deux personnes par ci, trois par là, même en saison haute Luang Namtha n’attire pas les foules.

Nous avons déjà une idée assez précise de ce que nous voulons faire : une rando de trois jours et deux nuits, dont une dans un village et une dans la jungle. Histoire d’aller plus loin que notre trek à Chiang Rai, très agréable (car en compagnie de Lisa et Sophie) mais trop court pour être véritablement immersif. Nous avions regretté qu’il ne nous permette pas d’échanger avec les habitants. Et, avec le recul, même la nature nous avait semblé trop ordonnée, pas assez “sauvage” pour bousculer nos habitudes.

On frappe à une première agence, réputée la moins chère : Into the wild. Accueil sympa mais explications brouillonnes. Et les deux jeunes qui gèrent le lieu ont l’air tellement déconneurs qu’on les imagine mal nous frayant un chemin dans la jungle. Un sentiment qui se renforce quand on recueille sur Internet quelques avis les concernant : le principal souvenir que les “trekkeurs” ont gardé à leurs côtés, c’est d’avoir picolé ensemble au coin d’un feu. C’est cool, mais pas vraiment ce qu’on recherche pour cette fois. 

Toilettes publiques dans une rue de Luang Namtha

Forest Retreat : l’agence qui nous charme

On enchaîne avec la boutique voisine, cette fois très professionnelle, peut-être trop. Notre interlocuteur, vêtu d’une belle chemise bien ceintrée, assis derrière un élégant bureau en bois, tourne efficacement les pages d’un classeur où sont détaillées les formules. Le programme est rôdé. Les prestations se veulent soignées. Tellement qu’elles ne semblent laisser aucune place à l’imprévu. Le tarif s’en ressent : près du double de la précédente agence – bien qu’on nous explique longuement, et c’est sûrement vrai, que la majorité de la somme est reversée aux habitants du parc naturel.

Troisième tentative : l’agence Forest Retreat. C’est un enfant qui nous accueille. Il ne parle que le lao mais nous tend un téléphone portable : son père, le gérant, nous explique être allé faire une course et nous prie de l’attendre dix minutes. Le voilà qui arrive, visage rond et mine souriante. Tout de suite le contact passe bien. Il est à l’écoute, commence par évaluer nos envies et nos capacités de marcheurs. Il construit le parcours à la carte.

On est conquis par le récit qu’il nous fait de ce que seront ces trois jours de treks : simples, naturels, humains et bien fatiguant pour les mollets. Il n’a encore aucune réservation, mais il se dit prêt à nous faire le tarif pour trois même si nous ne sommes que deux – plus il y a de participants à un trek, plus le prix par personne baisse, il s’agit chaque fois de dénicher le bon équilibre pour ne pas payer trop cher sans pour autant être trop nombreux. On verse des arrhes et on se donne rendez-vous le lendemain matin à 8h.

Marché

“Khop tchaï, sèp laaï”

La journée se termine au marché de nuit de Luang Namtha, installé dans une ruelle perpendiculaire à l’avenue principale. Une trentaine de familles des environs vient ici chaque soir vendre les produits des champs et des plats “faits maison”. Ça sent bon les marmites qui ont longuement mijoté sur le feu. On pioche à droite à gauche de quoi faire office d’entrée, de plat et de dessert. 

Les habitants ne font que passer : leur achat en main, ils rentrent le déguster chez eux. N’ayant pas de “chez nous” et n’aimant pas manger dans notre chambre, on se trouve un banc et on squatte l’échoppe d’une dame heureuse de nous prêter un coin de table. Elle non plus ne parle pas anglais. Alors on apprend une nouvelle phrase à prononcer en laotien : “Merci, c’était délicieux.” En alphabet latin, on peut grosso modo la retranscrire en “Khop tchaï, sèp laaï.”

Couchés à 21 heures, nous sommes en pleine forme aux aurores. On déguste une soupe de riz histoire de prendre des forces pour la rando et on arrive sur la terrasse du Forest Retreat avec notre barda. Le proprio a accepté qu’on lui laisse pendant trois jours le gros de nos affaires. On limite nos sacs au strict minimum : un change, un kway, un pull (les nuits sont froides en forêt), une trousse de secours pour les éventuelles bobos et surtout cinq litres d’eau chacun car il ne sera pas possible de s’approvisionner en chemin.

Notre festin du soir

Anna, Pete et Sert : nos compagnons d’aventure

“Je vous ai finalement trouvé deux compagnons”, nous annonce le gérant, en nous présentant Anna et Pete. Elle est américaine, il est hollandais. Tous deux botanistes, ils se sont connus au travail, en Nouvelle-Zélande, où ils ont fondé leur foyer. Ils ont l’âge de nos parents mais ont l’air plus rompus qu’eux aux voyages en sac à dos. Ils parcourent pendant trois mois le Vietnam, le Cambodge et le Laos. De quoi recueillir des conseils pour la suite de notre itinéraire ! 

Un Laotien d’une petite quarantaine d’années, mince et l’air timide, vient à son tour à notre rencontre. Il s’appelle Sert. C’est un passionné du parc de Nam Ha, qu’il sillonne depuis vingt ans. Il sera notre guide pour ce trek. On est toujours aussi surpris par l’accoutrement des guides. Que ce soit en Inde, en Indonésie, en Thaïlande ou maintenant au Laos, ils arborent toujours la même tenue légère : un tee-shirt, un short et de simples sandales plastique antidérapantes. 

On est loin d’un équipement à la Mike Horn. Ou même de ce que nous portons pour nos promenades du dimanche dans la forêt de Fontainebleau. Mais ils nous répondent chaque fois la même chose : au-delà de leur budget limité, c’est ainsi qu’ils sont à l’aise. “Et, face au danger, mieux vaut être à l’aise qu’encombré par des couches de vêtements.”

Chats endormis devant une épicerie

Quand les Chinois s’installent

Le parc de Nam Ha est à une vingtaine  de kilomètres. On s’y rend en pick-up, le patron de Forest Retreat au volant. On en profite pour l’interroger sur les immenses maisons en bord de route qui avaient marqué notre arrivée. “Ce sont des gens qui font des affaires”, répond-t-il d’abord, un brin gêné. On revient à la charge : “Des Laotiens ?” Il marque le silence, on le sent agacé, puis il se résout à nous dire : “Quelques-uns oui… Mais surtout des Chinois.” 

L’Empire du Milieu, également empire du business, est à moins de deux heures d’ici. Et on apprend qu’il a tendance à voir le Laos comme l’une de ses provinces. Il y construit et y gère des barrages – nous y reviendrons, tant cela marque le paysage. Il y exploite du bois, il investit aussi dans la culture du riz ou, plus au sud, celle du café et de la cardamome. 

Les cadres de ces entreprises finissent par emménager au Laos où la vie est moins chère et leur pouvoir d’achat très fort. Ils se marient à une Laotienne, fondent une famille et se font alors construire une belle demeure. Une mixité qui ne semble guère du goût des habitants. “Ils débarquent avec des liasses de dollars, payent cash sans négocier. Ça fait monter les prix des terrains”, nous racontera-t-on plus tard. Certains Laotiens nous diront même y voir une forme de “colonisation” qui les inquiète pour l’avenir.  

Le parc naturel de Nam Ha

Prêts au départ

Nous sommes désormais aux portes de la jungle. Notre chauffeur ralentit à la vue de trois hommes qui marchent sur le bas côté. “Ce sont des Khmu, l’une des ethnies qui vit dans le parc. Ils rentrent du marché”, nous dit-il. Il baisse sa vitre et discute un instant avec eux. On comprend qu’il les sollicite. Deux font un signe négatif, le troisième acquiesce. Le pick-up redémarre. “Cet homme vous rejoindra tout à l’heure. Il fera la première journée de marche avec vous, s’occupera du déjeuner et vous présentera le soir aux habitants de son village. C’est là que vous dormirez.”  

Effectivement, cinq kilomètres plus loin, à peine somme-nous garés et avons-nous sorti nos sacs du coffre, que l’homme se fait déposer par une mobylette qui l’a pris en stop. Il a même eu le temps, on ne sait comment, de récupérer un sac plastique contenant quatre poissons de rivière qu’il cuisinera à midi. 

Nous suivons Sert de l’autre côté du bitume. Là où nous n’avions vu que des hautes herbes, une piste étroite apparaît. C’est ici que débute notre aventure de trois jours dans la jungle laotienne.

(à suivre…)

Sert ouvrant la marche

Nos coups de coeur

Dormir. On a aimé l’hôtel Zuela pour ses chambres doubles spacieuses, avec salle de bain privative, décorées “tout en bois”. Tarif imbattable et personnel agréable. Bien situé au centre de Luang Namtha. Possibilité de louer des vélos et des scooters. Restaurant dans la maison attenante avec une bonne soupe de riz, bien que le service soit parfois un peu long.

Randonner. Des trois agences que nous consultées à Luang Namtha, Forest Retreat nous a semblé la plus sérieuse et la plus chaleureuse. Nous y viendrons dans le prochain article, mais ce trek s’est avéré au-delà de toutes nos espérances. Il est même devenu l’un des souvenirs les plus marquants de notre tour du monde.

Manger. Au-delà de l’habituel marché de nuit, on vous conseillera à Luang Namtha un excellent restaurant de “barbecue laotien” que nous avons testé au retour du trek. Mais, pour cela, il faudra là aussi attendre le prochain article 😉

Nos autres étapes au Laos

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