Chiang Rai : trek chez les Karens

Chiang Rai est notre dernière étape en Thaïlande. L’occasion d’une rando de deux jours dans la campagne et dans la jungle pour revoir le peuple karen rencontré quelques semaines plus tôt en Birmanie.

[Récit de notre séjour à Chiang Rai du 1er au 4 janvier 2020]

Il est 6 heures quand le réveil sonne. Comme l’impression de nous lever alors que nous venons juste de nous coucher. Nous sommes le 1er janvier 2020. Il y a encore quelques heures, nous célébrions l’entrée dans la nouvelle année avec une coupe de champagne (et quelques autres verres) dans un quartier branché de Chiang Mai. Prendre un bus aux aurores pour rejoindre notre prochaine étape ? Ni voyez ni une bonne résolution, ni un pari perdu. Nous n’avions juste pas d’autre choix. De tous ceux au départ, un seul comptait encore quatre places : celui de 8 heures du matin.

Nous voilà donc trainant nos sacs sur les trottoirs déserts, les gestes assoupis, le visage fade. La brume pour seule compagne. Elle non plus n’est pas encore levée, Chiang Mai est une cuvette, elle y fait chaque jour son nid et ses grasses matinées. Tendre comme une maîtresse fanée, elle se glisse lentement contre nous et caresse le bas de notre dos de ses doigts humides et froids. Sa grise mine nous rappelle la mélancolie des lendemains de fête. Alors on accélère le pas en direction de la gare routière.

Un cycliste à Chiang Mai

C’est le siège moelleux du bus qui vient nous réconforter. On se blottit contre lui comme un chat avant sa sieste. Le moteur en guise de ronronnement. À l’heure pile, il s’engage sur la route. Nos yeux voient passer les paysages mais ne les regardent pas. On retrouve l’état de demi-sommeil qu’on avait laissé sous la couette. Celui des derniers rêves, les plus fantasques, ceux dont on se souvient au réveil. Trois heures de trajet pour tenter de rattraper cette nuit inachevée. 

Le coup de la panne

Il faudra le silence pour nous ramener à la réalité. Le moteur s’est tu. Au dehors, les arbres ont cessé de défiler. On se tourne inquiet vers nos voisins : cela fait déjà une demi-heure qu’on est sur le bas côté, à l’arrêt, sans qu’ils sachent pourquoi. On remet nos idées en place, on enfile nos habits de routards et on part interroger le chauffeur. Le bus est en panne, tout simplement. Et bonne année bien sûr.

Alors on attend, comme on a attendu dans tant d’autres bus en panne de ce tour du monde. Peut-être le répareront-ils, peut-être changera-t-on de véhicule, peut-être fera-t-on du stop. À vrai dire, peu importe. Quand on voyage au long cours, que personne ne nous attend, que le temps n’est plus que du temps, on relativise ces aléas. On continue à râler, bien entendu, on est Français. Mais, au fond de nous, on se moque de savoir quand et comment on arrivera. On est même secrètement tombé amoureux de ces doses d’imprévu. Elles sont autant de petites histoires qui, au moment de notre retour, nous vaccineront contre le blues en nous faisant rigoler.

En attendant le prochain bus

C’est ainsi qu’une heure plus tard, on se retrouve sur le bitume. Pierre va pisser. Lisa et Sophie bouquinent. Matthieu observe les voyageurs à côté de nous en se demandant s’ils sont russes ou anglais, puisqu’ils parlent tantôt russe, tantôt anglais… Cette fois, le chauffeur en est certain : le bus ne repartira pas. Il nous a donc prié de descendre afin de nous répartir dans d’autres bus. Mais, vous vous souvenez : les autres bus, aujourd’hui, ils sont complets. 

Voyage en cabine

Un à un, il les arrête. Il monte, compte les places disponibles au gré des passagers qui ont finalement préféré le sommeil du 1er janvier à leur voyage. Puis il redescend et annonce sa sentence. « Deux personnes », « Une personne », « Trois personnes » Les solitaires et les couples sont les premiers servis. Les groupes, eux, patientent et se demandent s’ils devront se séparer pour arriver à destination. On en vient à dire aux filles qu’elles n’ont qu’à partir dans le prochain bus et qu’on les rejoindra. 

Ce prochain bus, il freine justement devant nous. « Trois personnes », crie notre chauffeur. On est quatre. Mais au lieu de se résigner, finalement, on s’agace. Cette fois Matthieu part compter lui-même à l’intérieur : une place, deux places, trois places… Jusqu’à arriver à la cabine du conducteur. Il se souvient alors qu’en Asie, les cabines sont des maisons. Les chauffeurs y mangent, y dorment, y vivent, probablement y font-ils l’amour aussi. Alors le futon qui est là peut bien servir de siège. Il interroge l’homme au volant, l’idée le fait sourire, il accepte volontiers. Trois à l’arrière, un à l’avant : on peut enfin poursuivre notre route ! 

Le marché de Chiang Rai

Être assis dans la cabine du chauffeur, ça a un petit côté « première classe ». Mais c’est aussi à cet endroit qu’on réalise à quel point il fait autre chose que conduire. Il téléphone, il fouille dans ses CD pour changer de musique, il cherche son chargeur, il range sa boîte à gants… On comprend mieux les raisons de ses freinages brusques. Il manquera deux ou trois fois de nous tuer. 

Chiang Rai la somnolente

Puis, vers 13 heures, voilà Chiang Rai. Depuis quelques années, c’est la destination montante pour les treks en Thaïlande. Sa voisine Chiang Mai a longtemps tenue la corde avant de devenir trop touristique. Les routards ont alors exploré plus à l’est, plus au nord, plus à l’ouest, se répandant à la recherche de lieux moins fréquentés. Et ils sont arrivés à Chiang Rai. C’est la fameuse quête de « l’authenticité », celle dont les voyageurs parlent tant (nous les premiers), qu’ils cherchent en permanence à atteindre, mais qui s’éloigne comme un mirage à chaque nouveau pas qu’ils font.

Alors, nous aussi, on va à Chiang Rai faire un trek. C’est d’ailleurs, en passant, la seule chose qu’il y a à faire à Chiang Rai. Ça nous arrive rarement de le dire, mais cette ville n’a que peu d’intérêts. On se croirait piégé dans un dimanche à Auxerre, les belles pierres en moins. Les rues sont vides, les magasins fermés, les gens absents. Au début, on s’est dit que c’était le 1er janvier. Mais le 2 janvier, puis le 3 janvier, il a bien fallu admettre que, peu importe le jour, Chiang Rai reste un dortoir. 

Pierre à l’arrière d’un songthaeo

Il faut attendre la sortie du travail, vers 17h, pour voir quelques personnes y circuler, faire leurs courses dans un marché vivotant ou dîner sur le pouce au night market. C’est ce que nous faisons en avalant une énorme barquette de tempuras. Pas vraiment une spécialité thaï, mais on se régale. On rejoint ensuite la seule attraction de la ville, dont notre hôtelier nous avait conseillé la visite à la nuit tombée : la tour de l’horloge installée en 2008 sur un rond-point.

Spectacle son et lumière

Elle a été conçue par Chalermchai Kositpipat, un artiste au style inimitable, qu’on pourrait qualifier de kitsch-rococo-thaï. Il passe son temps à honorer le roi de Thaïlande en lui dédiant des œuvres exubérantes, la plus célèbre étant le Wat Rong Khundont, un temple blanc dont la construction doit durer jusqu’en 2070 (et dont on vous parle à la fin de cet article). 

C’est aussi un artiste généreux : il tient à faire profiter sa ville natale de sa créativité. Il a ainsi offert à Chiang Rai ce que certains habitants bienveillants qualifient de « plus belle clock tower au monde » : une tour de 15 mètres de haut, très richement ornementée et recouverte d’une luisante peinture en or. Mais le clou du spectacle, c’est que chaque soir, à 19 heures, 20 heures et 21 heures (notez bien les horaires pour vous y rendre), cette clock tower s’illumine lors d’un son et lumière. Et ça, vous ne le verrez pas à Auxerre !

La région de Chiang Rai

Nous avons le plaisir d’observer ce feu d’artifice de couleurs aux côtés d’un compatriote français en extase. Cet homme d’une cinquantaine d’années, probablement en vacances ici, est un ardent défenseur des vidéos longue durée au format vertical retransmises en direct sur son Facebook. Ses amis restés en France, confortablement assis dans leur canapé, peuvent ainsi apprécier ce show au même moment que nous. Le vidéaste redouble de « oh » et de « ouah » à chaque changement de tableau. Et, en homme poli, il prend la peine à la fin d’aller féliciter les quelques Thaïlandais qui errent près du rond-point, visiblement convaincu qu’ils ont quelque chose à voir là-dedans. 

De quoi nous coucher le cœur léger (et surtout nous coucher tôt) avant deux jours de treks dans la jungle. Nous avons rendez-vous avec notre guide le lendemain à 10h.

Une rando bien conseillée

Mais avant de vous parler du déroulement de ce trek, petit retour en arrière pour vous expliquer comment on l’a déniché. Avec Lisa et Sophie, à nos côtés depuis Noël, nous avions la même envie : terminer ce séjour ensemble en Thaïlande par une belle rando. De quoi nous « détoxifier » le corps après les excès des fêtes et profiter du calme après les étapes urbaines de Bangkok et de Chiang Mai.

Sur les chemins

S’agissant de notre premier trek dans la jungle – en dehors d’une journée à Sumatra – nous voulions quelque chose de simple : deux jours de marche et une nuit dans un village. Mais aussi quelque chose qui ne soit pas trop fréquenté. Début janvier, c’est le pic de la saison touristique. Et notre grosse inquiétude était de croiser sur les sentiers une multitude d’autres voyageurs voire, pire, de devoir randonner dans un groupe de dix ou quinze personnes. Nous ne sommes pas des ermites bourrus, mais ce moment, nous le voulions rien que pour nous. Être juste tous les quatre, avec un guide, dans la nature. C’est pour ça que nous avons poussé jusqu’à Chiang Rai. Restait à trouver le guide. 

C’est là qu’on a pu compter, une fois de plus, sur vos conseils. Vous êtes nombreux, au fil de notre voyage, à nous envoyer des messages sur tel endroit où vous avez séjourné ou telle activité que vous avez effectuée. Et ça nous est souvent utile. Cette fois, c’est Maxime qui nous a écrit. Il avait fait étape quelques jours plus tôt à Chiang Rai et était revenu ravi. Il nous a passé très gentiment toutes les infos et ça correspondait pile à nos attentes ! Pierre s’est aussitôt occupé d’organiser ça. C’est ainsi qu’un matin, on a fait la connaissance de Louh.

Retour chez les Karens

Louh, notre guide, est un Karen. Nous vous avons déjà parlé de ce peuple originaire de Birmanie. En conflit depuis les années 50 pour obtenir leur indépendance, les Karens ont longtemps été persécutés par l’armée birmane. Beaucoup ont dû se réfugier dans les régions frontalières de Thaïlande. Et bien qu’un cessez-le-feu ait été signé en 2012, ils sont encore aujourd’hui au moins 400.000 à vivre dans le royaume, notamment autour de Chiang Rai. 

Couleurs d’automne

Si les Karens ont conservé leur identité rurale, qu’ils sont dans leur immense majorité éleveurs et cultivateurs, ils ont su s’appuyer sur le développement du tourisme pour améliorer leurs conditions de vie. S’ils ne le revendiquent pas comme tel, accueillir des Occidentaux en trek, c’est aussi souvent pour eux un acte politique : ils font connaître leur existence, partagent leurs valeurs et expriment leur souhait de vivre en harmonie sur leurs terres. 

On l’admet bien volontiers : après avoir fait leur connaissance lors de nos étapes à Inle et à Hpa-An, nous faisons partie des personnes convaincues de la bienveillance et de la générosité des Karens. Nous nous sommes sentis bien à leurs côtés. Leur philosophie de vie est un exemple. Et on espère de tout cœur que leur situation précaire s’améliorera dans les décennies à venir. En attendant, on se réjouit que cette randonnée nous donne l’occasion d’en apprendre un peu plus sur eux.

La traite des éléphants

Tout commence en douceur : en milieu de matinée, un tuk-tuk nous conduit avec Louh jusqu’à un embarcadère posé au bord de la rivière Kok. Notre départ se fera en bateau. Pas vraiment une nécessité : il y a une route qui mène jusqu’à la zone de notre trek. Mais un tour en pirogue, ça a quand même plus de gueule ! Pendant une heure, on se détend au contact de l’eau, on voit filer la plaine jusqu’à ce que les premiers reliefs se dessinent. Nous arrivons au village de Ruam Mit. Il est temps d’accoster.

Sophie dans les hautes herbes

On ne fait que passer à Ruam Mit. Et heureusement. Car ce village abrite une triste activité touristique : les promenades à dos d’éléphant. Entre deux baraques en bois, on remarque l’un de leurs camps « d’entrainement ». Les animaux, parqués dans un petit enclos sous un toit en métal, apprennent à porter une nacelle sur leur dos. On s’en doute : cela n’a rien d’inné, l’éléphant n’est pas fait pour ça. À son jeune âge, on l’y oblige plusieurs heures par jour, pendant des semaines. Et on le brime jusqu’à ce qu’il cède et se laisse faire. Il passera ensuite sa vie à trimballer les badauds pour des excursions. On pourrait penser cette pratique en déclin mais, malgré les nombreuses vidéos de sévices qui circulent sur Internet, la demande touristique reste forte…

Il est 12 heures. Après un bon fried-rice dans le seul restaurant alentour, il est temps de débuter notre rando. Le soleil est haut mais, dans cette partie montagneuse de la Thaïlande, nous ne sommes pas accablés par la chaleur. Louh ouvre la marche. C’est d’abord la campagne qui s’offre à nous. Des champs aux teintes dorées, une forêt de feuillus comme on en trouverait en France. L’ambiance est bucolique. On traverse ensuite une plantation d’hévéas qui nous rappelle celle de Koh Chang – la Thaïlande est le premier exportateur de caoutchouc au monde. Puis la flore s’épaissit. Notre chemin entre dans la jungle.

Marche à pas cassés

Fini le large et plat sentier en terre battue. On progresse désormais sur une piste étroite à flanc de colline et on commence à sentir le dénivelé dans les mollets. Louh est causant, ce qui est agréable pour comprendre les plantes et la faune qui nous entourent. Il aime aussi nous distraire, en fabriquant d’un coup de machette des verres ou des spatules en bambou qu’il offre ensuite aux filles. Elles les accumulent un à un dans leur sac.

Mais chacune de ces discussions est aussi pour lui propice à une pause. On avance cinq minutes, puis on s’arrête, on avance encore, puis on s’arrête. On a beau être des randonneurs du dimanche, on aimerait pouvoir faire la montée d’une traite. Au lieu de ça, on progresse par à-coups. Et ce drôle de rythme nous casse les pattes. Alors Sophie décide de prendre les choses en main. Elle passe devant. Et elle trace. Ça va tout de suite mieux ! Louh nous expliquera plus tard qu’il vient d’arrêter de fumer. Les pauses incessantes, c’était peut-être aussi une histoire de souffle. 

Forêt de bambous

Peu à peu, cette première demi-journée de rando nous sort de notre environnement commun. De la ville à la campagne, de la forêt à la jungle, on se sent plus serein, plus libéré. Ça a un effet salvateur sur notre petit groupe. Le séjour à Chiang Mai n’avait pas toujours été simple. On avait passé de bons moments, mais on avait aussi beaucoup discuté avec Lisa et Sophie, jusqu’à s’engueuler. Ces mois de tour du monde nous avaient déphasés plus qu’on l’imaginait. Il avait fallu réaligner nos pendules, réapprendre à vivre ensemble. La simplicité de cette marche dans la nature, son sain dénuement, nous amènent enfin à véritablement baisser la garde. Tout est plus fluide. Pour la première fois en huit jours, tous les quatre, on se retrouve vraiment.

Le village de Yafu

Vers 16 heures, on parvient à la cascade de Mae Sai. Louh nous invite à la baignade, mais la froideur de l’eau calme tout de suite nos ardeurs. On attendra ce soir pour prendre une douche ! Le village où nous devons dormir n’est plus très loin. Une dernière montée puis on aperçoit l’orée de la forêt. On se faufile à la queue leu-leu entre les hautes herbes en tapant un peu du pied pour éloigner les serpents. Devant nous, un fin panache de fumée blanche s’élève jusqu’au ciel. Un premier toit en chaume se dessine entre les feuillages. Nous y sommes.

Ce hameau s’appelle Yafu. Il n’est sur aucune carte. Il n’y a ni électricité ni réseau téléphonique. Juste une vingtaine de maisons en bois posées à flanc de colline, toutes construites sur pilotis pour éloigner les bêtes. Au rez-de-jardin, c’est la basse cour : des canards, des coqs, des poules et des poussins en pagaille. Au premier et unique niveau, c’est à la fois la cuisine, le salon et les chambres. On y mange et on y dort sur des paillasses posées sur le plancher. Le fourneau sert aussi de radiateur et de lumière. À l’extérieur, des cabanes font office de WC et de salle de bain. Des greniers servent à entreposer les récoltes de riz et autres aliments séchés. 

Quand les premiers toits apparaissent

Il y n’a qu’une seule rue, en cul de sac, bordée d’allées en terre. Nous les empruntons en silence. Une bande de chiens nous renifle et nous jauge du regard. Des femmes ramènent des fagots de bois sur leur dos. Des enfants s’amusent en courant. Ils nous remarquent à peine puis répondent d’un sobre signe de tête à nos salutations. Louh nous présente notre logement pour la nuit : une maison familiale, identique à toutes les autres. Ceux qui y vivent n’y sont pas, on comprendra qu’ils dorment chez des proches le temps de notre séjour. Seul l’un d’entre eux, un jeune d’une trentaine d’années, ami de Louh, viendra se joindre à nous pour le dîner.

« Vous aimez le porc ? »

Nous posons nos sacs, soufflons un instant puis décidons de visiter un peu les lieux. On parcourt la rue de part en part. On passe devant le seul commerce du village, un semblant de bar – un comptoir et deux tables en bois – où on nous propose de boire une bière. La Chang a su arriver jusqu’ici et se rendre indispensable. On poursuit notre marche. Des enfants timides passent la tête dans l’entrebâillement des portes puis se cachent dès qu’on les remarque. C’est déjà le dernier bâtiment. Derrière lui, une petite décharge. Ici s’arrête ce bout de civilisation. On rebrousse chemin. 

Louh s’affaire à la préparation du repas. Il nettoie et coupe soigneusement des légumes. « Vous aimez le porc ? », nous lance-t-il. On mange de tout. Et ce n’est sûrement pas dans un village aussi pauvre, où la viande est un met précieux, qu’on va faire nos difficiles. Lui aussi nous propose de boire une Chang. D’ailleurs, il s’en sert une. Alors on l’accompagne volontiers. Et avant de dîner, on passe à la douche : autant la prendre tant qu’il fait jour. Quatre murs, un tuyau relié au ruisseau, une bouche d’évacuation. Basique. Et très froid. Finalement, la cascade ça n’aurait pas été plus mal ! 

Le village de Yafu

À la nuit tombée, on se retrouve tous les six autour du feu de bois, nous, Louh et son ami. Ce n’est pas une mais trois marmites qui mijotent sur les braises. On sert d’abord le riz, puis des pousses de bambou et enfin les morceaux de porc. On découvre avec surprise qu’il s’agit… des tripes. Petit haut le coeur. Seul Matthieu, grand consommateur d’abats, affiche un grand sourire. Mais tout le monde en mange, par politesse d’abord, et puis parce qu’une fois en bouche, ça se révèle très savoureux ! Pierre assaisonne au piment – il y est devenu « accro » nous explique-t-il. Une heure plus tard, il ne reste rien. C’était un festin.

On ne fera pas durer la veillée. Entre ce repas copieux et la marche, on sent vite le sommeil venir. Et puis vivre aux côtés des Karens, c’est aussi se mettre à leur rythme, celui du soleil et de la nature. Se coucher et se lever tôt, pour profiter au maximum de la journée. 

Concert de « cocorico »

C’est le cri des coqs qui nous réveille. Dans le village, ils sont plus nombreux que les hommes, pas étonnant qu’ils fassent leur loi. À partir de 4 heures du matin, alors qu’il fait encore noir, ils décident de se livrer à un véritable concert. Ceux qui résident sous notre plancher interpellent ceux de la maison voisine, qui s’adressent à ceux du coin de la rue, qui répondent à ceux qui nichent sur les talus. Ils sont des dizaines, un véritable troupeau, à pousser des « cocorico » enthousiastes qui nous cassent les oreilles. On aimerait écraser un oreiller sur notre tête pour ne plus les entendre, nous calfeutrer sous la couette pour obtenir quelques minutes de sommeil en rab. Mais il n’y a ni couette, ni oreiller, juste un duvet trop court et trop léger. 

Matthieu est le premier à sauter du lit – ici au sens figuré, puisqu’il n’y a pas de lit : tant qu’à être réveillé, autant aller admirer le lever du soleil ! Il sort sur le palier, croise Louh déjà frais et dispo, puis file sur un sentier repéré hier. Deux de nos chiens de garde lui emboîtent le pas, ravis de cette promenade matinale. Un kilomètre plus loin, il débouche sur une crête qui offre une vue imprenable sur la vallée. Tandis que les chiens sautent à tout va dans les herbes, lui reste debout, figé, face aux premières lueurs du jour. Les rayons transpercent la fine couche de brume, ricochent sur le dos des collines puis embrasent un à un les champs roussis par l’automne. À chaque seconde l’intensité se fait plus vive. Les ombres se réfugient dans la forêt. Le pays karen s’éveille.

Lever du soleil

Au petit déj’, c’est café et bananes. Un régime pend dans l’entrée sur lequel on pioche abondamment. Le temps de replier nos couches et de resserrer les sangles de nos sacs, nous voici en route. Direction le panorama de Doi bo, à seulement trois kilomètres. Mais, qui dit panorama, dit hauteur. De bon matin, ça grimpe sec dans les broussailles. Louh a retenu la leçon de la veille : il ne s’arrête plus, il grimpe en tête, bien décidé à nous prouver qu’il est le meilleur marcheur. On le croit sans mal. Nous arrivons en sueur au sommet. Avec la vue pour récompense.

Déjeuner dans les rizières

Une famille de randonneurs thaïlandais est déjà là. Elle a campé, vient de se lever et partage une collation. On remarque un peu partout des restes de feux de bois. Louh nous explique que cette clairière est très appréciée pour le Nouvel an. Les habitants s’y sont regroupés pour faire la fête et observer au loin (mais alors, vraiment, de très loin) le feu d’artifice de Chiang Rai. Une sorte de rave party à la Thaï. 

Tout juste le temps de reprendre du souffle et d’essorer le tee-shirt : c’est reparti pour la marche. On suit pendant une heure la ligne des collines en enchaînant les faux plats, puis on attaque la descente. Il n’est pas 11 heures mais Louh n’a déjà qu’une idée en tête : préparer le déjeuner. On quitte définitivement la jungle pour un nouveau paysage, celui des rizières. Elles sont sèches à cette saison, tout en paille, mais toujours aussi belles. Il nous arrête sous une hutte suspendue à un coteau. Un vrai petit coin de paradis comme on en voit dans les films. 

Préparation du déjeuner

Mais pas le temps pour les rêveries : le repas ne se cuisinera pas seul. Louh, rejoint par son ami de la veille, allume un feu et sort de son sac de nouveaux morceaux de porc. Cette fois ce sont des filets : tout le monde est content ! Il les pique à un bâton et les laisse cuire doucement. Il passe aussi au feu des aubergines, que Sophie et Lisa se chargent ensuite d’éplucher. Leur chair chaude et tendre est fourrée dans le creux d’un bambou avec quelques piments séchés. Pierre pile le tout. Le service se fait sur une feuille de bananier fraichement coupée. En guise de couverts, on utilise nos dix doigts, comme on avait pris l’habitude de le faire en Inde

À bout de souffre

On aurait aimé rester là à faire la sieste, tant le lieu est agréable. Mais ce trek de deux jours est chronométré. Nous sommes encore loin de notre point de départ et, ce soir, il faudra être à Chiang Rai. Alors on suit Louh sur le chemin. La forêt est vite oubliée, remplacée par la main de l’homme. Ici on cultive les ananas. Leurs plants s’alignent au ras du sol à des centaines de mètres à la ronde. Il y a aussi, toujours, des rizières, occupées par les vaches qui viennent y piocher leur fourrage. À notre passage, elles relèvent la tête, la mine curieuse – autant qu’on peut trouver une mine curieuse à une vache – la gueule toujours occupée par la mastication. On sait que la route, la bitumée, la vraie, n’est plus très loin. Alors on prend une derrière photo pour garder avec nous ce moment. 

Retour à Ruam Mit. Le bateau est remplacé par un tuk-tuk. Car, avant de rentrer, notre guide tient à faire un dernier détour. Il a prévu une « récompense » pour les marcheurs : un bain dans les sources d’eau chaude de Pha Soet. La région de Chiang Rai est en effet truffée d’eau sulfureuse. Les habitants ont pour habitude d’aller se détendre le week-end dans des spas bon marché à ciel ouvert. Ça ne paye pas vraiment de mine – une vaste piscine carrelée, un peu jaunie par le souffre, dont se dégage de la vapeur – mais l’ambiance est populaire. On enfile nos maillots de bain et on se dégourdit les mollets.

Vache curieuse

En fin d’après-midi, c’est déjà l’heure de quitter Louh. Il nous dépose devant notre hôtel. On le remercie longuement : il a été un guide parfait. Notre seul regret, au final, c’est que cette rando ne dure pas plus longtemps. Nous aurions aimé rester dans ce village, avoir l’opportunité de vraiment discuter avec ceux qui y vivent. Nous n’avons fait qu’effleurer leur quotidien. Frustrant. Insuffisant pour le comprendre. Ce sera sûrement pour une autre fois. Peut-être au Laos, notre prochaine étape et le pays le plus rural de notre tour du monde.

Déjà le départ

Si nous aurions aimé que ce trek dure plus longtemps, c’est aussi parce qu’il signe la fin de notre séjour avec Lisa et Sophie. Nous ne les avions pas vues depuis l’été 2019. Nous aurons mis une semaine à surmonter les barrières érigées pendant nos mois de voyages en solitaire pour enfin réussir à nous confier à elles. Et voilà qu’elles s’en vont déjà. 

Difficile de mettre des mots sur cet au revoir sur le pas de la gare routière de Chiang Rai. Alors qu’on s’apprête à monter dans le bus qui nous conduit tous les deux au Laos. On les serre dans nos bras pour la dernière fois de ce séjour thaïlandais. Et on se promet de les retrouver dans huit mois, à Paris, dans l’un de ces bars du quartier d’Oberkampf où s’est toujours épanouie notre amitié. Merci, les filles, d’avoir été là. 

Lisa, Sophie et Matthieu dans un bus

Nos coups de coeur

Randonner. On vous recommande vivement le trek de 2 jours et 1 nuit organisé par Louh. Comptez entre 35 et 40 euros la journée par personne (selon votre nombre), tout inclus. Contact : Sun (son collègue), joignable par WhatsApp au +66 833 18 83 79.

Dormir. Si Chiang Rai n’a que peu d’intérêt, on a beaucoup apprécié notre hébergement, le Baansilp Hotel. Chambres spacieuses et bien équipées, dans un bâtiment moderne. Patron on ne peut plus professionnel et sympathique. On était un peu comme à la maison ! Sans oublier l’emplacement pratique et le prix raisonnable.

Visiter. À une dizaine de kilomètres de Chiang Rai, accessible en quinze minutes de bus, on peut découvrir le temple blanc – Wat Rong Khundont – l’oeuvre majeure de Chalermchai Kositpipat. Des centaines de visiteurs, essentiellement thaïlandais, viennent chaque jour admirer ce sanctuaire de marbre surchargé de statues et d’ornements. Bien qu’il s’agisse d’un édifice sacré, les moines présents en témoignent, son créateur s’est permis quelques libertés. Parmi les bas reliefs, vous pourrez apercevoir Pikachu, Batman ou encore Michaël Jackson. Dans le jardin, une fontaine rituelle a quant à elle la forme d’Alien… Et surtout n’oubliez pas de faire une pause pipi pour admirer les toilettes en or.

Le temple blanc

Boire un verre. Si l’envie vous prend de vous coucher tard à Chiang Rai, on vous recommande d’aller faire un tour au Kinzabb, un bar-restaurant planqué dans une ruelle. Jardin coquet avec un petit ruisseau, musique lounge, mais aussi nains de jardin et familles chaleureuses qui viennent fêter des anniversaires : on s’y est beaucoup amusé ! Chang pression à bon prix (et plein de bières artisanales). Il est difficile à trouver sur Google Map alors on vous met ici la localisation exacte.

Nos autres étapes en Thaïlande

3 commentaires sur “Chiang Rai : trek chez les Karens

  1. En ces temps de confinement parisien, c’est une échappée particulièrement bienvenue que de vous lire ! un grand merci d’y consacrer tout ce temps pour nous raconter et décrire si bien vos aventures. On se sent presqu’à vos côtés, ou on aimerait y être…

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