Les 4000 îles du Mékong : dernier regard sur le paradis

Au réveil sur les 4000 îles

C’est ce qu’on appelle finir en beauté : les 4000 îles du Mékong sont notre dernière étape au Laos. Nous passons deux jours sur cet archipel fluvial qui se dévoile aux visiteurs en barque et à vélo. Un lieu qui donne envie de se perdre dans l’espace et dans le temps.

[Récit de notre séjour à Don Khon, du 28 au 30 janvier 2020]

Déjà notre dernière étape au Laos. Presque quatre semaines que nous sommes dans le pays, et pourtant tout est allé très vite. C’est comme si nous avions passé hier la frontière à Huay Xai. Comme si nous n’avions fait depuis que survoler le territoire du Nord au Sud sans nous y arrêter. Le temps a cette fâcheuse tendance à s’accélèrer quand on s’épanouit.

Mais la nostalgie doit attendre. Il nous reste encore deux jours pour profiter pleinement de la vie laotienne et notre nouvelle étape s’y prête naturellement. Nous nous rendons sur les 4000 îles du Mékong.

Dans le labyrinthe des 4000 îles

Oui, vous avez bien lu : 4000 îles sur un fleuve. De toutes tailles, de toutes formes. Un véritable archipel comme on en trouve habituellement en pleine mer. Une succession de bancs de sables et de pans de terres, tous plus paisibles les uns que les autres, où l’on n’a d’autre rêve que de s’échouer pour vivre l’aventure d’un Robinson Crusoé.

Un labyrinthe aussi, plus sauvage qu’on le présume, où les champs cachent parfois des crevasses et les plaines des gouffres. Où une eau calme se métamorphose en flots titanesques qui frappent la roche au bruit du tonnerre et broient tout ce qui ose freiner leur passage.

Une étape particulière

Pour rejoindre les 4000 îles, nous n’avons que trois heures de route depuis Paksé. Une paille en comparaison de nos précédents trajets en bus et des centaines de kilomètres parcourus pendant nos deux boucles en scooter. On nous dépose à Nakasong, là où la route terrestre est remplacée par la route fluviale. Deux navettes attendent leurs passagers. Une grande pour Don Det, une petite pour Don Khon : les deux îles les plus habitées.

La vie au rythme du Mékong

La première est réputée vivante et fêtarde, l’immense majorité des voyageurs décide d’y dormir. La seconde est dite plus douce, plus suave, c’est là que nous allons. En pratique, la différence n’est toutefois pas frappante : pendant deux jours, nous passerons de l’une à l’autre en constatant avec bonheur la même indolence. Peut-être n’est-ce qu’affaire de saison. En cette fin janvier, les touristes sont absents.

Cette étape est particulière parce qu’elle est notre dernière au Laos, mais aussi parce qu’elle survient pour l’anniversaire de Matthieu. Pierre a donc pris les choses en main, tout organisé : le choix de l’hôtel et celui des restaurants (oui, au pluriel !). Le temps d’un week-end, on se promet de mettre entre parenthèses notre mode de vie de routards, notre budget de routards et le serrage de ceinture qui va avec. 

Les rizières de Don Det

Sinuer entre les rochers

Comme dirait France Gall : “C’est peut-être un détail pour vous, mais pour nous ça veut dire beaucoup”. Car depuis le premier jour de ce tour du monde, on note une à une nos dépenses, on fait les comptes, on réduit la voilure quand on a dépassé nos prévisions. On se dit sans cesse qu’il faut tenir un an, qu’on ne peut se permettre de se retrouver à court d’argent plus tôt. C’est notre seule contrainte, mais quelle contrainte. Alors l’oublier, le temps d’une étape, c’est déjà des vacances.

Le bateau progresse au ralenti sur le fleuve : la profondeur est si faible qu’il faut sinuer entre les rochers. Le capitaine avance à vue, l’oeil plongé dans une eau limpide comme du cristal. Il est à l’affût des récifs comme un rapace sur sa proie. Son aisance nous rassure, elle nous dit qu’il a emprunté mille fois ce chemin. Mais la tension perceptible dans sa main gauche, celle qui serre le gouvernail, nous inquiète : il sait à quel point ces courants peuvent être traîtres.

Navette fluviale

On accoste au pied du vieux pont français qui relie les deux îles – par leur emplacement stratégique et leur climat tempéré, Don Khon et Don Det ont longtemps servi de comptoir aux colons. Nous remontons sur cent mètres l’allée de terre qui sert de rue principale. Et nous voici arrivés.

Notre maison sur l’eau

Bienvenue au Sala Done Khone Hotel, un des hébergements les plus chics de l’île, avec sa piscine, son restaurant et sa vue imprenable. Un chic qui reste raisonnable, d’une simplicité aussi charmante que raffinée. Un chic comme on aime, finalement très laotien. 

Le réceptionniste nous accompagne jusqu’à notre chambre. Surprise : elle est posée sur le Mékong. Il s’agit d’une maison flottante, aux planches de bois colorées, comme celles du Bayou en Louisiane. Qu’on ouvre la fenêtre, qu’on aille sur le balcon, on est tout de suite les pieds dans l’eau. Pas de risque de mal de mer, ou plutôt de mal de fleuve : le ressac est à peine perceptible. Juste un léger balancement qui nous berce et nous apaise. On s’installe dans le hamac, un verre d’eau fraîche à la main, et on regarde les oiseaux passer. 

Notre maison sur l’eau, vue depuis l’autre rive

Nous retrouvons sur cette rive du Mékong la même quiétude que sur celle de la Nam Ou. Avec un autre paysage, celui du Laos du Sud. Pas de reliefs, pas de jungle, mais une plaisante horizontalité : la ligne de l’eau, la ligne des barques, la ligne du chemin côtier, la ligne des champs rougis par le soleil. Une invitation à vivre allongé pour se fondre dans le paysage. Seule exception : les palmiers et leur coiffe hirsute qui apportent aux lieux une étonnante touche de tropiques.

Ralentir le temps

L’après-midi, c’est baignade et lecture. Le soir, apéro et dîner, en observant le magnifique coucher de soleil sur le Mékong. On célèbre l’anniversaire à grands renforts de gastronomie et de vin laotiens, faisant s’éterniser le repas comme un dimanche en famille. Les serveurs sont si déroutés par notre apparente lenteur qu’ils finissent par nous laisser les clefs du restaurant pour aller dormir : « Vous n’oublierez pas d’éteindre la lumière en partant ? »

Coucher de soleil sur le Mékong

Depuis le début de notre voyage, on bouge, on arpente, on découvre, on rencontre. Alors oui, par volonté de contraste, ces premiers instants sur les 4000 îles sont résolument oisifs. Cette journée au cours de laquelle Matthieu entre dans sa trente-deuxième année est notre reconquête sur le temps qui s’enfuit. Ne rien faire d’autre que mettre les doigts de pied en éventail, boire et manger : ça aussi, ça nous change.

Il y a pourtant beaucoup à voir sur ce territoire insulaire. On le sait et on ne peut résister bien longtemps à l’appel de la promenade. Alors le lendemain matin, on loue des vélos à l’épicerie d’en face et on se lance sur les chemins.

Vue sur Don Det depuis Don Khon

Là où dormit Paul Doumer

On longe d’abord la rive Nord pour découvrir le village. En plus des maisons laotiennes, il compte une demi-douzaine d’édifices coloniaux à l’architecture typique de la fin du XIXe siècle. Un seul est restauré : la Villa Patrimoniale Française, une belle demeure aux murs jaunes, avec son allée monumentale et son jardin soigné.

Construite en 1891, elle a longtemps été la résidence des officiers supérieurs ; une plaque indique que Paul Doumer y séjourna lorsqu’il gouvernait l’Indochine française. Elle a survécu aux colonies sans vraiment changer de nature : désormais intégrée à notre hôtel, elle héberge toujours les Occidentaux de passage.

Non loin, c’est l’ancienne école française. Cette fois, une ruine dévorée par la végétation. Le bâtiment principal n’a plus de toit, un mur s’est effondré. La cour s’est transformée en terrain vague. Pourtant, elle accueille toujours des dizaines d’élèves bavards et joueurs. Les enfants du village n’ont pour le moment pas droit à plus moderne lieu d’enseignement.

L’école communale de Don Khon

Le vieux chemin de fer

Enfin, c’est le pont français, celui qu’empruntent les piétons, les vélos et les rares scooters pour rejoindre la voisine Don Det. Il aurait lui aussi besoin d’une bonne restauration. On se demande comment ses treize arches de béton tiennent encore. Mais elles tiennent. Et cette désuétude lui donne un charme indéniable, elle en fait l’un des plus beaux points de vue des environs. On s’assied simplement sur le rebord, les jambes balancées dans le vide, on regarde l’eau caresser les joncs et les roseaux, notre regard glisse avec elle jusqu’aux montagnes puis se perd dans les nuages.

Sur la terre ferme, on peut encore apercevoir des rails et une vieille locomotive Tender. Ce sont les derniers vestiges de la ligne de chemin de fer française qui traversait les 4000 îles du Mékong. Construite en 1893, elle achemina surtout des canons et du matériel jusqu’à la frontière thaïlandaise : la France venait de tracer cette ligne sur la carte, il lui restait à la faire admettre au Siam. 

Les arches du pont français

Ce train fût une prouesse technique autant qu’un gouffre financier. Au départ des Français, il perdit son utilité et tomba dans l’oubli. Le Laos indépendant lui préféra la construction d’une route sur la rive gauche du fleuve.

Sur l’autre rive

C’est déjà le bout du village. On rejoint à présent la campagne : des rizières asséchées, des troupeaux de vaches et des fermes. C’est aussi très vite l’autre rive, celle de l’Est. Un banc de cailloux qui se perd dans la mangrove. On laisse nos deux-roues contre une clôture pour se rapprocher de l’eau.

On pénètre entre les immenses racines des palétuviers, où quelques mollusques ont fixé leur coquille, jusqu’à déboucher sur l’autre bras du Mékong. Trois buffles gris nous font face, immergés jusqu’au cou dans un trou d’eau. Ils sont venus chercher un peu de fraicheur dans les courants. 

Bain rafraîchissant

On pousse davantage vers le Sud. On a repéré sur la carte une cascade : la Tad Khone Pa Soi. Là encore, on doit vite abandonner les vélos. Le chemin s’arrête brutalement devant un pont aux deux-tiers effondré. Un gros panneau indique de rebrousser chemin dans l’attente des travaux. En contrebas, une gorge où coule un torrent. Nous hésitons quelques minutes : doit-on s’aventurer sur les rares planches qui tiennent encore ou respecter la consigne ? 

Les vases communicants

Finalement, on entreprend une troisième voie : descendre dans les rochers pour trouver un passage. Matthieu sautille de l’un à l’autre, tâtonne un peu au bord de l’eau, escalade, puis repère une brèche. Il prend son élan. Ça passe. Il remonte le talus opposé. Pierre le rejoint.

Pont branlant

On se retrouve sur les restes d’un sentier. Il n’est plus entretenu depuis la destruction du pont. Alors, forcément, on finit par le perdre. On poursuit dans les broussailles car on sait que la cascade n’est plus très loin. À nouveau, les rochers, anarchiquement laissés là par un précédent déluge. On les grimpe, on les descend, jusqu’à trouver enfin le lit du fleuve. L’eau est basse mais vive. On se dirige vers l’amont, là où les flots se font bruyants. Et on découvre enfin la cascade.

Elle n’est pas plus haute que nous. Voilà pourquoi on ne la voyait pas au loin. Mais elle est large de plusieurs centaines de mètres. Ici le terrain s’est comme rompu. Deux plaques de roche se sont décrochées pour marquer un niveau. Et c’est tout le Mékong qui chute. On commence à comprendre que les 4000 îles ne forment pas l’immense plaine à laquelle on s’attend. Elles sont en fait une succession de plateaux, longue de dix kilomètres, où l’eau se répand comme dans des vases communicants. À leurs pieds, tout en bas, c’est le Cambodge.

La Tad Khone Pa Soi

Fini de jouer

C’est à l’Ouest de Don Khon que le contraste des paysages est le plus frappant. Nos vélos nous y amènent juste avant le coucher du soleil. Au bout du chemin, on parvient à l’entrée d’une sorte de parc d’attractions. Un panneau en bois annonce le Mékong Fly Zipline Adventure. Sur un plan, on peut lire “tyrolienne”, “trampoline”, “plage”, “bar” et “café”. Comme un air de déjà vu… Certains ont voulu transformer cette partie des 4000 îles en un énième terrain de jeux pour touristes. À ceci près que les choses ont mal tourné : le site est désormais à l’abandon.

On passe ce qui était autrefois le portique d’entrée et on atteint ce qui faisait office de place principale. Elle est bordée d’une vaste hutte, dont on imagine qu’elle abritait un restaurant, et d’un grand arbre qui servait de point de départ à un circuit d’accrobranches. Il y a aussi un petit canal, des fontaines et des décors kitschs : personnages, animaux, moulin. Des aménagements sont décrépits, d’autres très récents, voire encore en construction. Il y a même des outils entassés ça et là. Mais tout est désert. 

Nos vieux vélos

C’est comme si les propriétaires avaient dû fuir soudainement, qu’on les avait chassés du jour au lendemain sans leur laisser le temps de faire les cartons. Et c’est probablement ce qui est arrivé si on en croit une affiche sur laquelle on traduit la phrase suivante : “Fermé le 23 janvier sur ordre des autorités. Accès au lieu rendu gratuit par le gouvernement”. On ne saura pas précisément ce qu’il s’est passé. Peut-être ce parc avait-il été construit sans autorisation ? Peut-être est-il survenu un accident ? Quoi qu’il en soit, nous sommes seuls aujourd’hui à nous promener dans cette ambiance de film catastrophe.

Spectacle de brutalité

C’est d’ailleurs un peu l’apocalypse que nous découvrons cent mètres plus loin, au sommet de la falaise d’où partaient les tyroliennes. Nous dominons soudain un immense canyon d’argile rouge digne de l’Ouest américain. Un décor hostile, brut, presque martien. Des warning indiquent de ne pas se pencher. Et pour cause : à pic, en dessous de nous, une masse d’eau prodigieusement violente et assourdissante se déverse comme si un barrage venait de lâcher.

Ici passaient les tyroliennes

Ici, le Mékong d’habitude si large et si paisible emprunte un étroit entonnoir. Terriblement contraint et malmené, il se fâche avec force pour devenir un démentiel débit sous pression que plus rien ne peut arrêter. Sous nos yeux, tout n’est que dévastation. Ce sont les chutes de Somphanit et de Li Phi, les plus impressionnantes du Laos.

Dire que ce cadre fabuleux était encore privatisé il y a quelques jours. Que des touristes payaient 25 euros pour y enfourcher un baudrier et se lancer sur une liane de métal. Plutôt qu’un parc d’attraction, c’est un parc naturel qu’il faut créer ici ! Ce prodigieux spectacle ne peut être le plaisir de quelques privilégiés : il appartient aux Laotiens, au monde, et mérite qu’on le protège en tant que tel. Espérons que c’est ce qu’en feront les autorités.

Les chutes de Somphanit et de Li Phi au soleil couchant

Dernière danse

La nuit est tombée sur les 4000 îles. On rentre sur nos frêles vélos, les fesses secouées par les cailloux. On dîne, on boit une dernière Beerlao. Au loin, une chanson résonne dans une maison. On reconnaît immédiatement cette voix mélancolique, celle que nous entendions en passant la frontière un mois plus tôt, celle qui nous accompagna à Nong Khiaw, à Louang Prabang, à Vientiane :  Pongsit Kampee et son titre Désolé.

Nous voulions prendre le temps, pour ces derniers jours au Laos, nous rêvions même naïvement de le rattraper, voilà qu’il nous pousse déjà dans les bras de Morphée. À l’aube, le premier bateau pour Nakasong nous attendra près du vieux pont français. Nous monterons à son bord les paupières encore mi-closes, la mine enfarinée. Enveloppés par la brume du fleuve, cajolés par les courants, nous laisserons derrière nous Don Khon et les 4000 îles. Mais, surtout, nous laisserons le Laos

Au revoir Laos !

La chanson de Pongsit Kampee sera toujours dans nos têtes. “Désolé… Désolé…” Désolé comme nous le sommes de quitter si vite le Royaume au million d’éléphants. Cette fois, la nostalgie est là.

Nos autres étapes au Laos

4 commentaires sur “Les 4000 îles du Mékong : dernier regard sur le paradis

    1. Et bien non. Nous n’avons pas vu un seul éléphant au Laos.

      Le nom de « royaume au million d’éléphants » date du 14e siècle. Déjà, à l’époque, ce chiffre ne reflétait pas la réalité, il visait plutôt à marquer les esprits. Il y avait néanmoins une forte population de pachydermes.

      Cette population s’est réduite au fil du temps, faute de protection. Le Laos ne compte plus aujourd’hui que 400 éléphants. À notre connaissance, aucun ne vit réellement à l’état sauvage.

      Il existe un sanctuaire, dans le Nord-Ouest du pays, qui tente de les protéger : l’Elephant Conservation Center. Mais il se finance essentiellement par des fonds privés – le tourisme de luxe (220$ le séjour de 2j/1n) – preuve que les autorités laotiennes n’ont pas encore réellement pris conscience de l’importance de cette sauvegarde.

  1. Chers backpackers, la magie de vos récits continue d’opérer au Laos : qu’est-ce on a pu danser grâce à vous, manger, se cultiver, boire aussi, s’émerveiller, être ému, se fâcher également, rire, avoir peur pour vous…bref continuez encore et encore ! Et en espérant que vous puissiez reprendre vite la route😉

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