Ayutthaya : Anna, le roi et nous

Désormais accompagnés de Lisa et Sophie, nous quittons Bangkok vers le Nord, pour rejoindre l’ancienne capitale d’Ayutthaya. Une journée à vélo dans les ruines de cette cité qui faisait rêver jusqu’à la cour de Louis XIV et qui fût ravagée au XVIIIe siècle par les Birmans.

[Récit de notre séjour à Ayutthaya du 26 au 27 décembre 2019]

Les parents de Matthieu rentrés en France, nous changeons de binôme pour la suite de notre séjour thaïlandais. C’est avec Lisa et Sophie que nous partons explorer le Nord du pays, jusqu’à atteindre dans huit jours la frontière laotienne où nos routes se sépareront. 

Nous les retrouvons un midi, dans la salle des pas perdus de Hua Lamphong, la gare centrale de Bangkok, un immense bâtiment néo-Renaissance comme on en trouve tant dans la capitale. Des centaines de voyageurs sont assis là, à même le sol, à attendre leur train entourés de leurs paquetages. Nous ne tardons pas à repérer nos amies au coeur de cette étonnante grappe humaine : ce sont les deux seules occidentales en sac à dos. Tandis que Matthieu file trouver de quoi déjeuner, Pierre jette un oeil sur le panneau qui annonce les départs. On passe au guichet puis on rejoint tous les quatre la voie indiquée. 

Dans la gare de Hua Lamphong

À la recherche de la « cité parfaite »

Notre prochaine étape est Ayutthaya. Fondée par Rama Thibodi Ier en 1350, elle fût pendant quatre siècles la capitale du royaume du Siam et l’une des villes les plus dynamiques et les plus cosmopolites au monde. Décrite comme « la cité parfaite », tant pour son ingéniosité urbaine que pour sa créativité artistique, elle a compté un million d’habitants, attirant jusqu’à elle les ambassadeurs des cours de Perse, de Chine et… de Versailles. L’Abbé de Choisy, venu en évangélisateur, en tirera le passionnant Journal du voyage de Siam

C’est là que la tradition thaï rencontra les inspirations asiatiques, moyen-orientales ou encore européennes pour forger l’identité thaïlandaise moderne que l’on connait. Le rêve d’Ayutthaya se fracassa malheureusement contre les invasions birmanes. La ville fût envahie, pillée, détruite. On décida de déplacer la capitale du royaume du Siam à 90 kilomètres plus au Sud. C’était en 1767. Bangkok venait de naître.

Une partie d’Ayutthaya a survécu. C’est désormais un site archéologique inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco, apprécié pour ses palais et ses temples en ruine, dont la célèbre statue de Bouddha prise entre les racines d’un arbre : la photo incontournable pour les touristes de passage.

Le Bouddha entre les racines

Le retour du silence

L’aller-retour peut se faire dans la journée, en bus depuis Bangkok – c’est la solution privilégiée par la plupart des voyageurs. Nous préférons y rester une nuit pour prendre le temps de parcourir ses chemins à vélo. Vous le savez : on adore les vieilles pierres. Et puis Lisa tient à revivre les scènes d’Anna et le Roi, le remake du fameux The King and I avec Yul Brynner – deux films censurés en Thaïlande, où l’on ne goûte pas l’idée de romancer la vie du roi.

Il nous faut une bonne heure pour sortir de la tentaculaire Bangkok, sa banlieue n’en finit pas de s’étendre alentour. Notre train se glisse au ralenti entre les maisons, les noeuds autoroutiers et les chantiers de construction. Puis c’est enfin la campagne, toute verte, toute plate, pendant deux heures. Si on a aimé la mégalopole thaïlandaise, on est aussi heureux de la quitter. Pour la première fois depuis une semaine, notre regard se perd au loin sans buter sur un immeuble. On ressent le silence des grands espaces.

Nous arrivons déjà, sautons sur le seul quai et prenons un tuk-tuk. Ayutthaya est une grosse bourgade de province, avec ses avenues calmes, ses quartiers pavillonnaires et, comme toujours, son night market. Il est en pleine installation lorsqu’on le dépasse. On se promet d’y revenir dîner. En attendant, nous avons à découvrir notre chambre d’hôte : la Siriwal Guesthouse. On s’enfonce dans une petite impasse et parvenons devant un lourd portail en fer. C’est bien ici ! 

Tours de Pise

Câlinothérapie et night market

La maison est banale, mais la propriétaire inoubliable. Elle nous accueille avec un grand sourire qui restera sur son visage pendant tout notre séjour. En guise de bienvenue, nous avons le droit à de la pastèque et à un câlin ! Cette femme d’une cinquantaine d’années, à la bonne humeur contagieuse, ne parle ni français, ni anglais. Mais comme notre hôte à Koh Phayam, elle manie Google Translate.

Ouvrant l’application sur son téléphone, elle se lance dans des tirades que l’appareil à tout juste le temps de nous retranscrire. « Je suis très heureuse que vous soyez mes hôtes. J’adore les Français et les Français m’adorent », nous explique-t-elle avant de partir dans un fou-rire. Elle nous appelle « beaux garçons » et « jolies filles ». « Il y a des bananes gratuites toute la journée. Alors mangez-en. Allez, mangez », dit-elle encore, joignant le geste à la parole, telle une maman inquiète de voir ses enfants trop maigres. 

C’est l’estomac déjà plein que nous gagnons le marché de nuit. Alors qu’on a pris l’habitude depuis cinq mois de s’asseoir au premier stand venu, de ramener le repas à sa seule nécessité, Sophie nous réapprend à prendre le temps. Elle aime tout voir avant de choisir. On parcourt tranquillement l’allée à la recherche du plat le plus appétissant, on écoute au passage un groupe de musiciens qui tente de faire danser les badauds, on flâne. Ce petit rythme de vacanciers fait du bien. Le reste de la soirée, nous le passerons à essayer de préparer notre prochaine étape : Chiang Mai. Sans succès. Entre nos binômes, les envies divergent. Et à trop voyager à deux, nous avons aussi perdu l’habitude de composer. On remet cela au lendemain, après une bonne nuit de sommeil.

Temple à Ayutthaya
Le Wat Maha That

À bicyclette…

9h. Après une poignée bananes et un café, nous récupérons un plan et quatre vélos auprès de notre logeuse. Car Ayutthaya est idéale pour une visite à bicyclette : c’est une petite ville en damier, sans le moindre dénivelé. Elle a été construite sur une île à la jonction de trois fleuves, ce qui en faisait un emplacement stratégique pour le commerce. On trace sur le papier un parcours d’une dizaine de kilomètres, en intégrant les incontournables mais aussi des sites moins fréquentés où on espère pouvoir se rêver un instant en Indiana Jones (ou, pour Lisa, en Anna Leonowens). 

Direction le Wat Ratchaburana, à cinq minutes de notre hôtel. Sur la route, nous distinguons très vite son prang, le mieux conservé de la ville : une tour reliquaire d’une trentaine de mètres de haut. Si la brique qui servit à l’édifier lui donne désormais des tons rouges, elle était autrefois entièrement recouverte de plâtre. Ayutthaya la flamboyante était en fait une cité toute blanche.

Ce wat a une histoire singulière : il fût bâti par Borom Rachathirat II, au début du XVe siècle. Troisième fils de la lignée, il aurait dû prendre la tête d’une province tandis que l’un ou l’autre de ses grands frères occuperait le trône. Mais ces derniers s’entretuèrent dans un combat à dos d’éléphant – ça a quand même plus de classe qu’à cheval ! Il ne restait plus que Borom, qui fût couronné roi. Il fit bâtir ce temple à l’endroit même où les corps de ses aînés avaient été brûlés.

Le prang du Wat Ratchaburana

Évocations indiennes

Notre ticket en poche, nous pénétrons seuls dans ce lieu saint : les groupes en provenance de Bangkok ne sont pas encore là. Nous passons deux enceintes en carré avant de rejoindre la tour centrale. Elle est notre première rencontre avec l’architecture khmer, dont les temples d’Angkor – où nous nous rendrons bientôt – sont la plus fameuse des réalisations. 

Cette forme en ogive pointée vers le ciel nous dit pourtant quelque chose. Elle nous rappelle les édifices religieux de l’Inde du Sud qui ont marqué le début de notre tour du monde. Le prang est en fait un lointain cousin des vimanas de Thanjavur et Madurai. Nous gravissons pas à pas son escalier. Les marches sont raides et imposent la lenteur. Jusqu’à atteindre la crypte, plongée dans la pénombre, qui renferme encore quelques fresques fanées, timides survivantes de trois siècles d’abandon à la jungle. 

Stupas

Pèlerinage militaire

À quelques pas, nous renouons avec le tourisme de masse. Cette fois, les autocars sont arrivés. Nous sommes au Wat Maha That, le temple qui renferme le fameux Bouddha pris dans les racines. Impossible de louper cette statue en parcourant les ruines : c’est devant elle que se massent tous les visiteurs thaï et étrangers. 

Un gardien a d’ailleurs été installé à sa droite pour éviter la cohue et veiller à un minimum de respect religieux. En effet, dans l’enthousiasme des appareils photos, beaucoup de gens n’hésitent pas à prendre des poses originales ou, pire, à tourner le dos au Bouddha. Dans d’autres pays de la région, cela leur vaudrait de lourdes remontrances. À Ayutthaya, il semble qu’on excuse plus facilement les incroyants. Le Bouddha est beau, mais les visiteurs perturbent l’instant. On fait finalement assez vite le tour de ce monastère, trop bruyant pour être agréable, et nous rejoignons d’un coup de pédale le Wat Phra Mongkhon Bophit, un temple encore en activité. 

On arrête soudain notre vélo sur le bas côté. Une centaine de jeunes marins en uniforme retient notre attention. Deux par deux, ils descendent du bus kaki qui les a amené jusque-là et s’avancent vers un temple. Leurs gestes mécaniques sont rythmés par la voix de leur instructeur. On l’imagine leur criant « une deux, une deux, une deux… » en langue thaï. Puis ils se figent devant un prang, se prosternent et enfin chantent. Une scène qui évoque à Pierre le pèlerinage annuel des militaires à Lourdes et qui souligne à quel point Ayutthaya est devenue le coeur historique du patriotisme thaïlandais. 

Marins thaïlandais

En route pour le nirvâna

Le « spectacle » terminé, on en revient au Wat Phra Mongkhon Bophit. Cette fois, ni vieilles pierres, ni tour : ce temple date du XXe siècle. Les murs sont lisses et blancs, surmontés d’une poignée de fresques dorées sur fond rouge. Un gigantesque toit en pente coiffe le bâtiment, pointu comme un chapeau chinois. C’est propre, simple, tout en étant chic. Des dizaines de Thaïlandais s’y pressent avec ferveur. 

Dans la salle principale, nous sommes surpris par la diversité de leurs actions de prières. Il y a ceux qui posent des feuilles d’or sur les statues, ceux qui jettent des pièces dans des pots, ceux qui prient devant la représentation de leur mois de naissance, ceux qui lancent des baguettes à des fins divinatoires, ceux qui tapent dans des cloches et des tambours… Dans chaque recoin et dans chaque coursive, il se passe quelque chose. On se laisse porter par le flux des croyants, les yeux grands ouverts devant la richesse de leurs gestes.

Une dernière halte avant de déjeuner : le Wat Lokayasutharam. Ses ruines ont peu d’intérêt, mais son Bouddha couché d’une quarantaine de mètres de long vaut le détour. La tête sur un lotus, les yeux clos, un léger sourire au coin des lèvres, le corps parfaitement aligné, il est sur le point d’atteindre le parinirvâna : la fin de son existence physique en vue de son entrée prochaine dans le nirvâna. C’est l’autre photo célèbre d’Ayutthaya. Nous nous asseyons face à lui, dans une soudaine envie de contemplation. Il nous apaise.

Lisa et le Bouddha couché

Ventres et gourde bien remplis

On jette un oeil à un ou deux restaurants, sans grande conviction. On se perd dans une zone résidentielle. Puis on finit par trouver une gargote de quartier qui nous convient. Quatre bonnes assiettes de fried rice plus tard – une chacun, pas quatre chacun – nous sommes remis d’aplomb. 

Avant de repartir, on en profite pour remplir notre gourde. Car en Thaïlande, il y a des distributeurs d’eau potable à chaque coin de rue. Pour 1 bath (3 centimes d’euro), on récolte un litre d’eau. C’est vingt fois moins cher qu’une bouteille plastique au supermarché (et c’est plus écolo). Un bon plan de routard comme on les aime ! On veille quand même à n’utiliser que des distributeurs neufs… les plus vieux peuvent ne pas être aux normes.

Dernier site de notre parcours à Ayutthaya : le Wat Chai Watthanaram. C’est le plus éloigné du centre-ville. Nous en avons pour une vingtaine de minutes à vélo, sous une chaleur accablante. On emprunte un pont envahi par les voitures et les camions. On ne sait trop comment on traverse ses quatre voies pour tourner à gauche, mais force est de constater qu’on l’a fait sans encombre ! 

Couple dans les ruines

Le plus beau pour la fin

Ce wat est à nos yeux le plus beau. Construit par le roi Prasat Thong en hommage à sa mère, son entrée principale donnait sur la rive du fleuve Chao Phraya : on y accédait en bateau. Le temple est là encore organisé autour d’un prang d’une trentaine de mètres de haut, lui-même entouré de quatre prangs secondaires, d’un cloître, d’une galerie ornée de bouddhas, de deux tours pyramidales (chedi) et d’un mur d’enceinte de 600 mètres de long. Un gigantesque ensemble à la symétrie parfaite. 

Est-ce parce que le soleil tape fort ? Passé le guichet, il n’y a quasiment plus personne autour de nous. On déambule dans les allées de briques en imaginant la splendeur passée. Quelques Thaïlandais nous y aident : ils ont loué au magasin d’en face des costumes traditionnels pour se photographier sous les traits de leur lointains aïeux. À notre gauche, on remarque des canons et leurs boulets. Lors de l’attaque birmane de 1767, ce Wat avait été transformé en bastion. 

Nous pénétrons enfin dans le cloître désert. Les statues et les arbres nous abritent de leur ombre. On s’adosse un instant aux vieilles pierres pour observer cette imposante tour qui abrite les cendres de l’ancien monarque absolu. Et face à ce monument qui a connu les prières et les guerres, on laisse notre esprit s’évader. Cette fois, oui, nous nous prenons pour Indiana Jones. 

Le prang du Wat Chai Watthanaram

Nos coups de coeur

Dormir. Pour sa propriétaire pétillante, pour ses bananes et son café illimités, pour ses vélos en location, pour ses chambres propres à petits prix, pour son emplacement proche des temples, on ne saura trop vous recommander la Siriwal Guesthouse pour votre séjour à Ayutthaya. 

Goûter. Envie d’une pause sucrée avec vue sur le Wat Ratchaburana ? Direction le Busaba Cafe & Bake Lab et sa déco industrielle design. Excellents cafés aromatisés et smoothies, à accompagner d’un chiffon : une brioche garnie de crème ou de chocolat. 

Lire. En 1685, l’Abbé de Choisy embarque sur L’Oiseau, vaisseau de guerre de Louis XIV, en direction du Siam. Aux côtés du Chevalier de Chaumont, ambassadeur du Roi-Soleil, il espère convaincre le roi du Siam de se convertir au christianisme. Peine perdue. Il en tirera un journal de bord passionnant : le Journal du Voyage de Siam

Nos autres étapes en Thaïlande

Un commentaire sur “Ayutthaya : Anna, le roi et nous

Laissez-nous un commentaire :-)