Dawei et la route du Sud

Coucher de soleil à Dawei

Dernière étape birmane, le Sud est prometteur depuis notre agréable surprise de Hpa An. Il est en effet étonnant, plus vivant et en même temps aussi déstabilisant que le reste du pays. Un voyage qui passera par Moulmein, Dawei et Mergui et qui se terminera (ou pas) dans un bus de l’enfer… À lire jusqu’au bout !

Il n’y a si bons amis qui ne se quittent. C’est déjà avec une pointe de regrets que nous devons tourner le dos à Hpa An et regarder vers Moulmein. Les paysages karstiques du Salouen sont déjà loin quand nous arrivons à Moulmein, 2h de bus plus tard. La ville, on vous en parlait brièvement à la fin de notre article précédent, est décevante. Elle aurait eu tout le charme d’une agréable cité fluviale, ex-capitale de la Birmanie britannique, si elle avait su préserver son patrimoine, son originalité.

Malheureusement, tous les pays n’ont pas la chance de chérir un Stéphane Bern. C’est donc en déprimant devant de sublimes bâtiments coloniaux défigurés par des bâches publicitaires et des enseignes criardes que nous déambulons à travers la ville.

Moulmein reste une capitale régionale, troisième plus grande ville de Birmanie, elle en conserve d’ailleurs l’orgueil jusque dans les prix pratiqués dans ses restaurants… pourtant déserts de touristes. Comme si la belle s’était rendue affreuse volontairement afin de ne pas attirer trop de monde.

Patrimoine en danger

« J’aime les panoramas ! »

Son profil plus séduisant ne se découvre qu’en prenant de la hauteur. Comme dirait OSS 177, nous aussi on adore les panoramas (surtout Matthieu). Du haut d’un belvédère se révèle en effet une cité presque champêtre couverte d’arbres au confluent de plusieurs cours d’eau, non loin de la mer. Des églises se dressent fièrement au-dessus de la futaie.

On déniche même sur notre téléphone une cathédrale catholique. Allons voir ça ! Mais après avoir tourné pendant 30 minutes autour du même emplacement désigné par Google Maps et Maps.Me, on se demande si on n’a pas perdu le Nord (une blague de Pierre, n’applaudissez pas).

C’est seulement au moment où on allait demander à être rapatriés pour démence que l’on se décide à enjamber une clôture grillagée. On évite de se déchirer les shorts (que nous venions d’acheter en Indonésie) et on arrive dans un jardin en pente mal entretenu. Un sentier caillouteux passe sous des arbres. Et c’est au bout, dominant des herbes hautes, que nous découvrons un bâtiment en brique, totalement à l’abandon : la cathédrale catholique de Moulmein !

Cathédrale abandonnée

La fausse bonne idée

L’endroit était visiblement en activité il y a quelques mois encore : des bougies ont fondues récemment, le mobilier est toujours installé dans l’église, des statuettes sont toujours installées dans une Grotte de Lourdes reconstituée au pied de l’édifice. Étrange sensation de visiter un lieu abandonné à la va-vite. Nous n’avons obtenu aucune information à son sujet. Si quelqu’un parmi vous connaît l’histoire du diocèse de Moulmein, nous sommes preneurs !

Le soir-même, on quitte la ville pour rejoindre Dawei, notre véritable destination dans ce Sud si prometteur. Bus de nuit après avoir ingurgité une bonne grosse soupe aigre et pimentée… No bueno ! Nous avons plus de 300 kilomètres à parcourir sur les routes birmanes… Matthieu a bien dormi : masque pour les yeux et bouchons d’oreille, il n’a pas subi le contre-coup intestinal du dîner.

Mais Pierre, de son côté, a difficilement fermé l’œil (ultime hommage à Moulmein dont le nom signifie « œil perdu »). C’est alors que vers les 3h du matin le bus s’arrête. La route est déserte, noire. À travers les vitres, on observe une baraque en bois, éclairée de l’intérieur, posée au bord de la route.

Moulmein s’appelle aujourd’hui Mawlamyine

Poste-frontière… au milieu du pays !

Des hommes sont debout, devant. La porte du bus s’ouvre. Le chauffeur parle à quelqu’un à l’extérieur puis se dirige vers le fond du véhicule, vers nos places. « Passeports, là-bas ! », nous dit-il bruyamment au point de réveiller Matthieu et les passagers autour de nous.

Pierre, plus « frais » (en tout cas plus réveillé) sort du bus sans savoir où, à qui et pourquoi il doit présenter ses papiers d’identité. Rappelons que nous sommes toujours en pleine Birmanie. Des policiers de l’immigration sont assis derrière un long bureau en bois. Une demi-douzaine d’hommes en arme sont tout autour. Seuls les étrangers doivent se faire contrôler. Seul Pierre, donc, descend du bus.

Nos noms sont inscrits sur un registre. Ne nous demandez pas à quoi sert un registre dans pareille situation. Le policier fait signe que tout est en règle. Inutile de vous préciser qu’aucune vérification informatique n’a été faite. Pierre remonte alors dans le bus qui a retrouvé son sommeil. Le chauffeur démarre en trombe : nous venons de franchir une « frontière » entre deux régions birmanes.

La route est longue…

Ça tourne et retourne…

Le Sud a longtemps été fermé aux étrangers. Les voies terrestres ne sont rouvertes que depuis 5 ans. Ce contrôle nocturne en est peut-être une survivance. Quoiqu’il en soit, cet épisode a permis à Pierre de prendre un peu l’air au moment où des hauts le cœur commençaient à se faire plus pressants… C’est à 4h du matin que les choses se sont compliquées. Tout juste le temps d’enjamber Matthieu et Pierre se précipite à l’avant du bus. La route défile, inlassablement, des routes sinueuses au milieu de nulle part, quelques véhicules en tout genre nous croisent à vive allure. La tête et l’estomac qui tournent… Pierre restera au côté du chauffeur jusqu’à l’arrivée à Dawei.

Il est 5h quand le bus s’immobilise pour la dernière fois. Comme à notre habitude, nous laissons les chauffeurs de tuk-tuk s’égosiller et nous prenons notre temps pour négocier. L’un d’entre eux nous amène à l’écart afin que ses collègues n’entendent pas le prix qu’il souhaite nous proposer. Un très bon tarif que nous acceptons. Nous avons plus d’une demi-heure de route pour rejoindre notre hébergement, au bord de la mer d’Andaman.

Le jour ne s’est pas encore levé. Il fait froid. Nos sortons nos K-Way et nous voyons défiler la vie quotidienne qui se met en branle. Des moines font leur tournée matinale : en procession, ils passent de maison en maison où les habitants sortent leur offrir de la nourriture proportionnellement à leur niveau de vie. Nous franchissons une colline. À son sommet, l’air venu du large se fait subitement plus chaud. Voici Maungmagan, petit village paisible, station balnéaire de Dawei mais dépourvue d’infrastructures hôtelières majeures.

La plage de Maungmagan

La vie du matin

C’est dans une guest-house que nous déposons nos bagages. Comme à Inle, les propriétaires sont habitués à voir débarquer chez eux des voyageurs très matinaux. Malheureusement, notre chambre n’est pas encore prête. On propose néanmoins à Pierre — qui a passé une mauvaise nuit — de se reposer dans un cagibi. Un véritable réduit où s’entassent deux matelas. On lui prête une couverture et Pierre se rendort comme un bébé !

Matthieu en profite pour s’imprégner de l’air du village. Ça grouille ! Le marché bat son plein. Des paysans venus des campagnes alentours viennent vendre leur production : des herbes, des légumes, des poulets,… Il n’est pas 6h et tous les stands semblent déjà avoir été dévalisés. On s’arrache les dernières carottes. Matthieu peine à se frayer un chemin. Il ressort du côté de l’école communale. Les moines terminent leur tournée ; leur sac bien rempli en victuailles qu’ils dégusteront vers 11h : ce sera leur dernier repas de la journée.

Les bouis-bouis proposent déjà leurs petits-déjeuners : souvent du riz avec quelques lamelles de porc et un broc de thé chinois offert (comme dans tous les restaurants en Birmanie). Le carrossier est au travail : il soude, les yeux uniquement protégés par des lunettes de soleil. Et les jeunes garçons passent en mobylette, leur copine accrochée à l’arrière. C’est le ramassage scolaire ! Cette vie quotidienne, joyeuse et bien rodée prend fin assez vite. Il est 7h30. Le marché est vide, les paysans rangent leur étale à même le sol avant de rentrer dans leur campagne. Les enfants sont à l’école. Les derniers attablés devant leur assiette de riz se dépêchent de finir. Matthieu rentre. Pierre dort encore.

Matthieu boit un chai à Dawei

Les Birmans et « les autres »

Le reste de la journée se passera à la plage : désespérément superbe, largement vide. Elle est couverte de sable blanc. L’horizon invite à la nostalgie : là-bas, au fond, c’est l’Inde. Nous sommes début décembre. Nous avons quitté le pays de Modi il y a tout juste un mois et demi et nous sommes toujours imprégnés de son odeur… Une voix à l’accent du Sud-Ouest nous sort de notre mélancolie. Une jeune Française installée juste derrière nous est au téléphone. En raccrochant, elle nous raconte son séjour en Birmanie. Elle est dans le pays depuis plusieurs semaines, comme nous. On échange alors nos impressions.

Très vite, ce qui ressort c’est ce sentiment de différenciation entre les Birmans et « les autres ». « Les autres » pouvant être à la fois les minorités et les étrangers. L’absence de prix sur les cartes des restaurants, le fait de devoir payer souvent le triple des Birmans pour la même chambre d’hôtel ou la même place dans un bus,… Tout cela met une barrière pas forcément très saine. La politique de préférence nationale en vigueur dans le pays est donc une réalité. On apprend que même les tarifs pour les timbres ou l’avion sont différents suivant que vous êtes Birman ou « un autre ».

Alors notre regard s’échappe à travers les feuilles des arbres qui bordent la plage. On aperçoit des avions qui se suivent en procession. Ils longent les côtes birmanes en provenance de Phuket, plus bas, sur la rive thaïlandaise. Nous y serons dans quelques jours. Le pays du sourire sera-t-il plus rassurant que la Nation d’Aung San Suu Kyi ?

Femme de pêcheur

Concert de « The Voice » Birmanie

Le jour baisse. Le soleil a doré notre peau toute la journée. La fraîcheur du soir fait sortir une dizaine de jeunes birmans. Ils jouent au foot sur la plage et nous invitent à les rejoindre. On fait quelques passes et on observe les pêcheurs qui débarquent leurs filets au même moment. La beauté de ces gestes, la dureté de ce métier, l’héritage qui s’en échappe… La pêche ici n’est pas industrielle. Elle se pratique en famille. Des bateaux s’apprêtent à partir au large. Le ciel se fait orange. Et les premières lumières vertes des chalutiers de bois s’évaporent à l’horizon.

Nous continuons alors notre promenade au crépuscule. Une scène se met en place sur le sable. De grands panneaux annoncent l’événement : les nouveaux talents de la chanson birmane viennent se produire ce soir. Le rendez-vous est pris. Nous y serons ! Il ne faut pas rater cette opportunité quasi-unique de voir de habitants du Myanmar s’amuser un peu.

On commence par boire un coup, le meilleur moyen pour rafraîchir notre nez rosi par le soleil (non). Des familles du village et des alentours, jusqu’à Dawei, commencent à converger vers la plage. L’ambiance est recueillie, presque religieuse lorsque la première chanteuse fait son entrée sur scène. Un animateur tente de mettre un peu d’ambiance.

Les ados de Dawei viennent jouer au foot sur la plage

Bonbons, cigarettes et Shania Twain

Pour le moment, ça ne prend pas. Les applaudissements ne sont peut-être pas dans la culture birmane. C’est vrai que ce n’est pas une pratique répandue dans tous les pays du monde. Néanmoins, comment ne pas danser et taper dans ses mains quand une jeune fille reprend le tube de Shania Twain « Man! I Feel Like A Woman » en birman ?

Nous sommes les seuls à ne pas résister à la tentation, sous les regards amusés des parents et des ados autour de nous. Ils sont bizarres ces Occidentaux qui s’amusent. Mais notre comportement détend l’atmosphère : on nous propose des cigarettes, des bonbons,… Très vite, la foule se déride. Il faut dire que l’événement est sponsorisé par une marque de bière.

Au fil de la soirée, les chanteurs ne se font pas forcément meilleurs, mais l’alcool aidant, les jeunes commencent à se détendre et dansent, enfin. Désinhibés, ils sourient, enfin. Les parents commencent à partir, laissant les ados s’amuser pleinement. C’est probablement la première fois que l’on voit la jeunesse birmane lâcher prise.

Pêcher avant de danser

Trop pauvre pour rencontrer une fille

Pris dans l’ambiance, un groupe de jeunes mecs commencent à venir discuter avec nous. Quelques mots d’anglais échangés grâce à la bière qui favorise l’apprentissage de n’importe quelle langue et ils nous proposent de prendre un verre chez l’un d’entre eux. Il n’habite pas très loin de notre hôtel. On accepte et la discussion sur le chemin se fait plus aléatoire… Mais aussi plus intrigante et intéressante.

Le jeune homme de 20 ans nous explique qu’il est trop pauvre pour rencontrer une fille : le mariage coûte trop cher. Par ailleurs, il vit avec sa mère handicapée. Impossible pour lui de partir gagner sa croûte en ville. Les mots choisis sont parfois maladroits mais l’émotion est bien réelle. Plusieurs fois il nous a demandé si on était ami. Une insistance que nous prenons pour de la curiosité. Se pose-t-il lui même des questions sur sa propre sexualité ? C’est probable. Il ne cessait de nous trouver « très beaux ». Dans un pays où la pudeur est une règle de vie majeure, ce genre de remarque n’est pas anodine.

Nous passons quelques heures chez lui : une pièce simple avec une paillasse pour lit et un petit bureau. Des potes à lui viennent nous rejoindre. Nous buvons des bières. Ils fument de l’herbe. La tristesse se lit dans les yeux de notre hôte qui est en même temps heureux de pouvoir échanger avec nous. Sa difficulté à trouver une copine est un sujet récurrent. Ses amis le chambrent un peu avec ça mais savent aussi le soutenir. « Pourtant, nous dit-il, je suis fort en foot ! Ça devrait plaire aux filles ! »

Lendemain de fête…

À Dawei : « What Is Love »

On parle alors de la difficulté dans le pays de construire une famille : l’homme doit avoir de l’argent pour assurer son rôle de chef de famille et offrir une maison à sa femme et ses enfants. Il faut se marier tôt car les jeunes filles convolent vite loin de la campagne. La pression est donc assez énorme sur les épaules des jeunes Birmans, dès la sortie de l’école, alors qu’ils sont à peine entrés dans l’âge adulte et que l’enfance s’achève brutalement.

Les adieux se font déchirants : il ne veut pas que l’on reparte de chez lui. Il nous ajoute sur les réseaux sociaux. Au loin, « What Is Love » résonne comme aux plus belles heures des années 90. Normal, c’est à Dawei. Le lendemain, le jeune homme nous aura supprimé de ses amis Facebook. Honte de s’être confié aussi ouvertement à des inconnus ? Nous ne le reverrons plus jamais.

Deux autres journées de bronzette se succèdent. Les restos n’affichent toujours pas leurs prix. Mais désormais rompus aux tarifs birmans nous pouvons nous-même définir ce que nous devons payer. C’est ainsi qu’un soir, un restaurateur nous demandant des tarifs exorbitants, nous avons déterminé avec lui ce que nous étions prêts à débourser : il nous a carrément proposé d’écrire nous-même l’addition ; ce qui est finalement le plus simple pour tout le monde !

L’attente des pêcheurs

Mini-van pour Mergui

Finie la plage, nous devons déjà repartir. Poursuivre notre route vers ce Sud birman étonnant et à l’image de ce pays : impénétrable. Un mini-van nous prend en charge au centre de Dawei. Le vent frais rencontré à l’aller est de retour. Le véhicule est rempli d’une dizaine de personnes : nous sommes les seuls étrangers. Nous prenons la direction de Mergui, appelée aujourd’hui Myeik.

Mergui est connue pour ses îles, le seul territoire du Sud ouvert depuis longtemps aux touristes. Il s’agit en fait d’une excursion de luxe que payent des étrangers en quête d’aventure… Une aventure néanmoins très encadrée : interdiction était faite jusqu’en 2015 de débarquer sur le continent. Nous profitons désormais de l’ouverture du pays pour descendre découvrir la côte de Myeik.

Nous savions que nous allions arriver de nuit et après huit heures de bus dans les pattes, mieux valait réserver notre hôtel. Le chauffeur du mini-van connaissait notre adresse de destination. Mais, préférence nationale oblige, il a d’abord déposé les Birmans qui voyageaient avec nous, quitte à dépasser plusieurs fois notre hôtel sans s’arrêter malgré nos protestations.

Mergui vue depuis notre hôtel

« L’hôtel sera plein »

On arrive finalement dans notre hébergement. Un gros établissement vide. On nous prévient dès notre arrivée que nous ne pourrons faire qu’une nuit sur place car demain « l’hôtel sera plein ». Belle entrée en matière qui nous rappelle notre séjour à Naypyidaw. La Birmanie souhaite-t-elle vraiment accueillir des touristes ? Nous nous posons sérieusement la question. Décision est prise : ça suffit, demain, on prend un bus de nuit pour rejoindre la frontière thaïlandaise.

Une journée de visite suffit pour faire le tour de Mergui/Myeik. Une ville finalement pas si désagréable. Les hommes de tous les âges portent élégamment le sarong sur une chemise blanche. D’anciens bâtiments coloniaux britanniques plutôt bien conservés s’alignent le long de rues ombragées. C’est Moulmein en préservée. Au large, nous voyons les fameuses îles Mergui posées à quelques dizaines de mètres de la côte. Des centaines de Birmans font l’aller-retour à bord de ferries. Nous les croisons sur le débarcadère : le visage est systématiquement soucieux, inquiet. Ce pays, que nous quittons ce soir, sera une source d’incertitude jusqu’au bout.

Jusqu’à cette dernière anecdote : nous avions demandé à notre arrivée au réceptionniste de nous réserver deux places dans le prochain bus de nuit qui part pour la Thaïlande. Le service est clairement affiché dans le hall d’accueil. Le réceptionniste nous invite alors à redescendre le lendemain matin à 8h. Pas hyper agréable alors qu’il aurait pu laisser un mot à son collègue et que nous souhaitions nous reposer après notre trajet de 8h de mini-van.

Garçons portant le sarong traditionnel

Dernier quiproquo à la birmane

Il est 7h30 quand le téléphone de notre chambre sonne : « Veuillez vous rendre à la réception afin de réserver votre bus pour la Thaïlande ! » Matthieu grommelle : « On nous a dit 8h… Vous nous réveillez… » Inutile de se rendormir, il descend. Derrière le comptoir, cinq employés sont affairés. À quoi ? Impossible à dire : trier des papiers, des clés, des billets,… Bref, au bout de 5 minutes Matthieu leur fait signe. « C’est pourquoi ? », lui rétorque un réceptionniste qui lève enfin la tête. « Ben, vous venez de m’appeler pour que je réserve mon billet de bus pour ce soir ! »« Ah oui c’est vrai. C’est pour aller où ? »« Vous le savez puisque vous m’avez appelé et m’avez dit de descendre pour réserver mon bus pour la Thaïlande ! »

L’après-midi du départ, Pierre demande si la navette gratuite mise à notre disposition pour nous acheminer à la gare routière est prête. « Je vous appelle un tuk-tuk », lui répond le réceptionniste. « C’est bien gratuit ? », s’inquiète Pierre. « Ah bah non ! Il faut payer », se marre l’employé. Pierre fait mine de ne pas comprendre : les billets comprennent bien une navette gratuite. « Mais vous êtes clients de quel hôtel ? »« Ben du vôtre ! », s’agace-t-on. Dernier quiproquo levé, nous quittons Mergui et la Birmanie.

Enfin, on quitte la Birmanie, pas tout à fait, pas encore. On attend à la gare routière une heure et demie quand un bus brinquebalant débarque. « C’est pas notre bus ça ?! » Si, si, c’est bien lui ! Des passagers attendent avec nous sur des sièges en plastique. Alors qu’on s’apprêtait à déposer nos sacs dans la soute, un gars de la compagnie de bus nous fait signe : « Pas encore ! On embarque d’abord la marchandise ! »

Le pays des inquiets…

Le bus de l’enfer

Et c’est parti pour une demi-heure de chargement. Des ballots improbables, des cartons, des dizaines de balais, des caisses… C’est simple : les quatre dernières rangées sont transformées en entrepôt de marchandises. Espérons que nous ayons encore une place assise… Et ce n’est pas fini : plus de place au fond du bus, on empile alors des sacs blancs visiblement très lourds dans la travée centrale.

Des Allemandes nous ont rejoint à ce moment-là : « C’est bien le bus pour la Thaïlande ? » Comme nous, elles devaient rester en Birmanie trois jours de plus et comme nous elles quittent le pays plus tôt que prévu : l’accueil en dent de scie commençait à leur peser.

Pierre monte alors dans le bus et en ressort aussitôt : « Vous savez ce qu’ils viennent de poser dans l’allée centrale ? » Personne ne pouvez l’imaginer : le sol était jonché de sacs de poissons séchés ! Imaginez l’odeur. Imaginez que nous allons partager cette compagnie pendant 10h… Sans bouteille d’eau, sans ouverture, avec des poissons à nos pieds, des passagers obligés de dormir sur les ballots faute de place, nous partons enfin…

Chargement des bagages

Matthieu et son fauteuil cassé

C’est à ce moment-là que Matthieu s’aperçoit que le dossier de son siège ne tient pas : il s’affaisse sur son voisin de derrière ! Il passera l’essentiel du voyage à remonter son fauteuil manuellement… Jusqu’à ce que son siège décide finalement de se faire la malle ! Les mains crispées pour tenir les deux morceaux, il passera une nuit affreuse. L’une des Allemandes vivra le même enfer tout au long du trajet.

Paradoxalement, après un dernier trajet en bus horrible pour lui, Pierre passera sa meilleure nuit birmane dans ce bus de la mort. Brinquebalé dans tous les sens sur les routes en mauvais état du Sud montagneux et malgré l’odeur des fonds marins, il s’assoupira très vite : « J’étais comme bercé par le ronronnement du moteur ! »

Ça pour ronronner, il ronronnait le moteur. Il en faisait profiter tout le monde, même la carlingue qui manquait de se détacher à chaque coup d’accélérateur ! Ce qui n’a pas empêché Pierre de dormir comme un loir. Il a malheureusement raté un événement majeur dans ce voyage au bout de la nuit…

Le bus de l’enfer

Et maintenant, le gars qui oublie son portefeuille

Seuls Matthieu et deux moines assis à l’avant du bus en ont finalement été les témoins : après la première pause casse-croûte, un homme se rend compte qu’il a oublié son portefeuille. Ça faisait quand même près d’une heure qu’on était reparti. Il fouille alors toutes ses affaires, commence à s’engueuler avec sa femme.

Puis se décide à en informer le chauffeur. Que faire dans cette situation ? Eh bien le conducteur décide de s’arrêter. Il est près d’1h du matin. Et il propose à l’homme de chercher une voiture pour retourner au restaurant. On l’attendra ici !

Trouver une voiture en pleine nuit au milieu des montagnes birmanes, accroche-toi ! Après avoir frappé à toutes les portes, le pauvre passager sans portefeuille se résout à remonter dans le bus… Mais le chauffeur s’obstine : « On va dans le village suivant et vous retenterez le coup ! » Par chance, une âme charitable (et insomniaque) habite là. Il accepte de faire l’aller-retour avec notre homme. Après deux heures d’attente, le voilà de retour : le portefeuille à la main ! Triomphal, il retourne à sa place, sous l’œil médusé de Matthieu et des deux moines à l’avant du bus. La Birmanie est décidément un pays riche d’enseignements. Arriverons-nous néanmoins à bon port ?…

Patriotisme birman

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5 commentaires sur “Dawei et la route du Sud

  1. J’avais honteusement « zappé » cet ultime épisode birman …
    Toujours passionnant et fourmillant d’anecdotes.
    Vous allez pouvoir sortir un guide « Les transports en Asie » 😉
    Encore merci !

  2. Bonjour. Merci pour ce partage, vos articles et photos sont magnifiques. Merci de nous faire voyager. On se réjouit de lire la suite de votre aventure. Bonne continuation à vous deux.

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