Kuala Lumpur, la folle parenthèse

Le central market de Kuala Lumpur, empire des goodies souvenirs

Ce ne devait être qu’une étape technique entre l’Indonésie et le Myanmar. Kuala Lumpur, co-capitale de la Malaisie, nous a tout à la fois réjouis et filé des frissons. Quartier indien, bâtiments coloniaux, ferveur hindou, marché (touristique) chinois et boîte gay… Une parenthèse pour le moins contrastée au milieu des gratte-ciels.

C’est un choc : la première image que nous inflige la Malaisie est une corde de pendu. Nous ne sommes même pas encore sortis du hall des arrivées de l’aéroport de Kuala Lumpur que le ton est donné : ici, on ne plaisante pas avec la drogue. Les panneaux d’avertissement sont incontournables : on est obligé de voir ce que nous encourrons si on est pris en flagrant-délit de consommation ou de détention de narcotiques.

Papa, maman, ne vous inquiétez pas, nous n’avons toujours pas succombé à Marie-Jeanne, même si ces 3 mois de tour du monde commencent à nous changer… 🙂

Il faut en profiter !

La Malaisie. Nous n’aurions pas eu l’intention de nous y arrêter si notre trajet ne nous l’avait pas imposé. Ça aurait pu être Singapour. Ce fut Kuala Lumpur. Synonyme pour nous de tours Petronas, de Grand Prix de Formule 1 et de hub aéroportuaire, nous arrivons dans la capitale malaise avec cette simple devise : « On en profite parce qu’après c’est le Myanmar et ce sera probablement plus austère. »

La mosquée Jamek, encerclée par les immeubles

On s’immerge d’abord dans un réseau autoroutier comme seule l’Asie peut nous en offrir. Des kilomètres de bitume sur 3 ou 4 étages qui évitent de justesse les immeubles et enjambent les quartiers populaires. Nous pénétrons dans la gare ferroviaire au cœur d’un quartier de gratte-ciels. Toute la ville semble interconnectée, reliée par des trains ou des bus. Nous ne savons pas si nous pourrons à un moment donné fouler le sol de nos pieds.

Dans le hall de la gare, un écran digital géant nous accueille : une jeune femme nous parle et nous vend sa dernière boisson énergisante. On se croirait dans « Retour vers le Futur ». Sauf que dans le futur, nous y sommes déjà.

KL et NYC

On sort et on se rend compte que nous sommes sur une immense plateforme à plusieurs mètres de haut. Vous vous souvenez du « Cinquième élément » ? Ici, les voitures ne volent pas encore, mais elles empruntent d’immenses ceintures qui les mènent directement à la réception des hôtels, souvent située au niveau de ce qui pourrait être le 10ème étage d’un bâtiment traditionnel. C’est assez vertigineux.

Un ancien bâtiment colonial devant une tour en construction

Notre guest-house, modeste au milieu de ces tours, ressemble à ces chaumières esseulées au milieu des grandes forêts des contes de fées. Elle est rassurante. Mais nous n’avons même pas besoin de ça. Une fois redescendus au niveau de la mer (au pied des buildings), nous ne nous sommes pas sentis écrasés. Notre première impression de Kuala Lumpur intra muros est de s’y sentir bien. Comme à New York, la ville s’est construite à la verticale mais n’oublie pas l’échelle humaine.

La co-capitale malaisienne fait même mieux que la Grosse Pomme car elle a réussi à préserver des quartiers entiers de bâtiments coloniaux ou post-coloniaux. Cet enchevêtrement fonctionne à merveille. Probablement grâce aux habitants de la ville.

Car malgré sa réputation internationale, Kuala Lumpur (« KL » pour les intimes) reste une ville assez modeste : avec moins de 1,8 million d’habitants, sa population est moins importante que celle de Paris. Elle n’est même pas l’unique capitale du pays puisque c’est à Putrajaya que siège le Gouvernement (KL abritant le Parlement et le palais royal). Ce qui fait d’elle une « ville-monde », c’est avant tout la diversité de ses habitants.

Commerces dans le vieux centre de Kuala Lumpur
Commerces dans le vieux centre de Kuala

La fureur du ciel

C’est ainsi que nous pénétrons rapidement dans le quartier chinois. Très touristique aujourd’hui, il ressemble à une vitrine ripolinée de ce que devrait être un Chinatown. C’est marrant à voir et ça nous permet de nous enfoncer jusqu’au Central Market, beau bâtiment de la fin du XIXe siècle qui a survécu aux bouleversements architecturaux de la ville. C’est là que l’on se dit que cette capitale est aussi faite pour vivre.

En ressortant, le ciel s’est assombri. Nous traversons la « River of Life », nom poétique pour désigner la confluence des deux rivières de la ville : le Gombak et le Klang. Un lieu franchement bien aménagé où trône une mosquée mangée par les gratte-ciels autour. Il fait désormais presque nuit alors qu’il n’est que 16h. Le ciel est chargé de nuages noirs. Une goutte. Puis deux. Nous sommes habitués désormais : nous savons qu’il s’agit du signe annonciateur d’un gros orage. Le mieux est de se mettre à l’abri.

Bonne intuition : jamais depuis Auroville nous n’avions vécu un tel vacarme. Le tonnerre est tout près. L’eau monte subitement de la chaussée. Les rues se transforment en torrents en quelques minutes. Les 4×4 des riches Malaisiens trouvent enfin leur utilité. Un répit de 5 minutes. On progresse péniblement dans la ville en direction du quartier indien. Quand soudain l’orage se remet à gronder. On protège les cartes postales que nous venons d’acheter (nous n’avions pas pu en trouver en Indonésie… Papa, maman, vous voyez, on pense toujours à vous).

Le palais du sultan Abdul Samad après l’orage

Désormais, nous sommes sous les arcades du palais du sultan Abdul Samad. Un superbe bâtiment fin XIXe étonnamment de style mauresque. Nous n’avons pas le temps de le contempler qu’un éclair déchire le ciel. Nous sommes face à la grande place de l’Indépendance (une immense pelouse en plein centre-ville) ; ce qui nous laisse le champ libre pour contempler la crise de folie du ciel.

C’est crade comme en Inde !

Et comme après toute colère froide, les ténèbres laissent place à une atmosphère sèche et chaude. Nous trempons nos godillots dans les dernières flaques d’eau. Et nous arrivons enfin dans le quartier indien. L’Inde est encore prégnante en nous, vous l’aurez compris.

Eh bien nous sommes ici revenus dans une petite ville indienne : les odeurs de ghee, les stands de pani puri, le bruit des lames qui découpent un kootu jusqu’aux crachats bruyants dans la rue ! On retrouve avec plaisir l’Inde tant enviée ! Il n’est pas 18h, mais on a quand même un petit creux après cette journée de vadrouille depuis Sumatra. On entre dans le premier resto venu. Le sol est bien crade comme à Chennai. On est heureux ! On commande un bon thali et un chai, on est aux anges !

Kuala Lumpur nous offre même un temple hindou ! On se déchausse et on entre dans un véritable petit sanctuaire au milieu des buildings. De style dravidien, il nous transporte jusqu’à Madurai ; la ferveur religieuse avec. Bref, on retrouve cette touche indienne qui nous manquait tant.

Un brahman dans un temple hindou

Toute l’Asie dans votre assiette

Ce mélange inédit des peuples asiatiques trouve son paroxysme dans le quartier de Bukit Bintang, non loin de notre guest-house, construit sur une petite colline (comme son nom l’indique. Oui, nous parlons malais couramment :-p). Nous buvons une Tiger dans un bar vietnamien (si, si, ça existe), puis nous partons dîner dans des stands de street-food. La rue Jalan Alor regorge de spécialités venues de tous les Etats voisins. L’endroit est bondé.

On mange des dim sum cantonais, des satés indonésiens, des bouchées vapeurs coréennes. On teste même les putu piring singapouriens qui nous avaient tellement faits saliver dans la série documentaire « Street-food » de Netflix. Il s’agit d’une petite boule de farine de riz cuite minute à la vapeur et fourrée de sucre de canne. C’est évidemment un délice !

Il faudrait plusieurs jours non-stop pour déguster toutes les spécialités proposées. Mais nous décidons de nous arrêter sur une étrangeté : le ais kacang. Spécialité malaisienne, il s’agit d’un dessert. On vous le dit tout de suite, c’est délicieux. Mais mieux vaut ne pas lire la liste des ingrédients avant de commander.

Stand de street-food

On vous laisse juges (évitez de vomir, merci) : glace (jusqu’ici, tout va bien), graines de palme, haricots rouges, maïs sucré, gelée d’herbe (c’est chinois), cacahuètes grillées, cubes d’agar et sirop de rose… Et encore, on a eu la version soft ! C’est à ce moment-là que nous nous rappelons de la signification de Kuala Lumpur : « confluent vaseux ». « Confluent » certes, « vaseux » presque.

La soirée est désormais bien avancée. Il fait moite. L’ambiance est conviviale. Les familles vont se coucher. Les jeunes adultes terminent de manger et se dirigent vers les bars ou les salons de massage du quartier. Pas mal de backpackers en transit comme nous, quelques hommes d’affaire en mal de mains agiles, des hippies perdus aussi.

« Le plus grand centre du vice d’Asie »

En buvant une deuxième Tiger (après, on ne les comptera plus. Papa, maman, on est désolé…) dans le fameux bar vietnamien, on recherche quelques infos plus précises sur la ville. C’est en tapant « bière » justement, que nous tombons sur un article racontant qu’une fête dédiée à cette boisson a été annulée en 2017. La municipalité, sous la pression d’un parti islamiste, a décidé d’interdire la manifestation qui devait faire la promotion des bières locales. La raison : éviter de faire de Kuala Lumpur « le plus grand centre du vice d’Asie ».

Peinture murale dans le centre-ville

On pourrait penser que la diversité culturelle de Kuala Lumpur la protègerait. Visiblement pas. Et on s’en rendra compte de manière plus grave encore quelques jours plus tard…

Nous laissons ces lectures peu réjouissantes et nous discutons avec le patron du rade. Il est spécialisé dans le durian, un fruit étrange interdit dans la plupart des transports publics en raison de sa forte odeur de fromage et que nous croisons sur tous les étales des marchés depuis l’Inde (on y revient toujours).

Des drapeaux sont suspendus au plafond. On en profite pour réviser notre géographie. Et on lui demande d’accrocher un drapeau français pour notre prochaine visite (ce qu’il semble prendre très au sérieux, nous demandant des précisions sur la disposition des bandes du drapeau tricolore).

Un homme fait un selfie à Chinatown de Kuala Lumpur
Un homme fait un selfie à Chinatown

Dans le Stonewall malaisien

Les rues grouillent encore de monde comme si l’aéroport déversait en continu un flot insaisissable de voyageurs en transit. Ce qui n’est pas loin d’être la réalité. Folle Kuala Lumpur qui malgré la main-mise de la religion héberge en son sein une boîte gay. Elle porte presque le nom d’un sketch des Inconnus : le « Blue Boy » a pignon sur rue. À l’intérieur, contrairement aux bars de Kuta, beaucoup de Malaisiens, des Asiatiques venus en voisins, quelques occidentaux. Le spectacle de drag-queen est peu énergique mais il est en lui-même un manifeste.

Le travestissement est considéré comme un crime. L’homosexualité est passible de 20 ans de prison. Les hommes politiques malaisiens utilisent ce biais pour discréditer leurs adversaires. Il n’y a aucune loi empêchant les discriminations. Il y a 10 ans encore, la promotion du préservatif a été abandonnée : les islamistes considérant que cela revenait à encourager les relations sexuelles hors mariage.

Alors quand on décide de se rendre au « Blue Boy », quand on danse sur de la musique occidentale et que l’on applaudit un spectacle de drag, on fait de la résistance. Le mot n’est pas trop exagéré. Le « Blue Boy » pourrait bien devenir le Stonewall malaisien. Quelques jours après notre passage, quatre hommes ont reçu 6 coups de bâtons chacun ; condamnation prononcée par un tribunal islamique de Kuala Lumpur pour « relations contre nature ».

Non, finalement, Kuala Lumpur n’est pas New York. Ni même une bulle. Elle est une porte d’entrée mais fermée de l’intérieur.

Façade d’un café

Vous l’aurez compris, nous n’avons fait qu’effleurer la vie des Malaisiens au cours de cette courte escale. Si vous voulez en savoir plus sur la situation actuelle dans le pays, on vous propose de lire ce papier paru il y a moins d’un an dans Le Journal du dimanche.

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